J’ai dû me rendre dans la région du Nedj afin de régler le cas des rebelles qui y semaient le trouble. Soraya et mon père ont décidé de rentrer demain, désormais que son état s’est amélioré. D’ailleurs, le peuple, ignorant encore son retour, continue de s’inquiéter, et des rumeurs commencent à circuler. Il devient donc urgent de publier un communiqué officiel annonçant sa convalescence.
Sortant du bain, une serviette nouée autour des hanches, je tombe nez à nez avec Kenza.
Je fronce les sourcils, surpris de la voir dans mes appartements. Mais très vite, l’inquiétude l’emporte. Lui serait-il arrivé quelque chose ? Soudain consciente de ma présence, elle se retourne et, en me voyant à moitié nu, rougit violemment avant de baisser précipitamment les yeux. Sa gêne m’attendrit. Pourtant, je déteste la manière dont elle fuit mon regard : j’ai toujours cette désagréable impression qu’elle cherche à m’échapper. Je me retiens de tendre la main pour défaire le ruban qui retient ses cheveux.
— Je suis désolée de vous déranger…
— Il y a un problème, Kenza ?
— Euh… Non, pas du tout, répond-elle, en relevant brièvement la tête.
— Alors, quelle est la raison de ta visite ?
Elle se tortille les doigts, l’air hésitant, évitant toujours de croiser mon regard. D’un doigt, je lui redresse doucement le menton. Elle frissonne au contact de ma peau. Et pour la première fois, je ne lis ni peur ni tristesse dans ses yeux. Mon absence lui a visiblement fait du bien. Je relâche son menton, malgré le goût amer qui me monte aux lèvres.
— J’étais venue vous apporter votre petit-déjeuner.
Je tourne un instant la tête vers le petit salon de mes appartements. Effectivement, un plateau repose sur la table. Je reporte mon attention sur elle. C’est surprenant, vu qu’il y a à peine une semaine, elle me haïssait – à juste titre, d’ailleurs. Je la dévisage en silence, si longuement qu’elle se met à rougir de plus belle, puis détourne de nouveau les yeux, mal à l’aise.
— Pourquoi ?
— Euh…
— Pourquoi te donner cette peine ?
— J’en avais envie, murmure-t-elle.
Je plisse les yeux, sceptique. La djellaba beige qu’elle porte est à moi, et pourtant, je la préfère sur elle. Ses cernes s’estompent doucement, et elle semble avoir repris un peu de poids, mais pas suffisamment à mon goût. Sa voix douce me tire de ma contemplation :
— Pourquoi êtes-vous parti sans rien dire ?
— Je pensais que tu voudrais être seule, répondis-je en m’éloignant pour enfiler un pantalon.
Elle reste silencieuse. Quand je me retourne, je remarque qu’elle me tourne le dos. Je termine de m’habiller rapidement. C’est la première fois que je rencontre une femme aussi réservée. D’ordinaire, elles me dévorent des yeux, n’hésitent pas à user de leurs charmes pour se retrouver dans mon lit. Elle, c’est tout le contraire. Et pourtant, je sais qu’elle n’est pas insensible à moi. Son corps me le dit, malgré elle. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi je souhaite tant qu’elle cesse de me fuir.
— Tu peux te retourner, lui dis-je enfin.
Je rejoins le salon et m’installe sur le canapé. D’un geste, je lui fais signe de me rejoindre. Elle hésite, puis obéit. Arrêtée derrière un sofa, le regard fuyant, elle recommence à se tortiller les doigts. Elle fait souvent cela en ma présence… un tic de nervosité, sans doute.
— J’aimerais que tu me tiennes compagnie, s’il te plaît.
— Mais…
— As-tu déjà mangé ? la coupé-je.
— Euh… non, pas encore, avoue-t-elle.
— Alors assieds-toi. S’il te plaît.
Elle ouvre la bouche pour protester, mais se ravise et finit par s’asseoir en face de moi, non sans gêne. Elle passe une mèche imaginaire derrière l’oreille. Je lui sers une assiette. Comme toujours, Aïcha a vu trop grand. Peu importe combien je mange, elle continue de me trouver trop mince.
— Mange, Kenza, lui ordonnai-je doucement.
Elle s’exécute sans discuter. Je laisse glisser mes yeux sur son visage, et me surprends à me demander quel goût pourraient avoir ses lèvres.
— Comment s’est passée ta semaine en mon absence ? demandai-je d’une voix plus grave que prévu.
— Pour être honnête… c’était horrible.
— Pourquoi ? demandai-je, les sourcils froncés.
— Aïcha m’avait confié que votre voyage ne durerait que deux ou trois jours, dit-elle en baissant la tête.
— Tu étais inquiète pour moi, Kenza ?