I
D’abord, il ne vit rien. Ou presque rien.
C’était comme un magma sombre, là-bas, près de l’embarcadère pourri, juste en amont de l’embouchure. Puis il perçut des bruits sourds qui furent suivis aussitôt par un clapotement irrégulier. Une minute plus tard, il entendit un cri étouffé, brutalement interrompu, comme si l’on bâillonnait quelqu’un. Il se passait des choses pas très catholiques dans les méandres de la Penzé.
Théo retira sa foëne de l’eau. Ce redoutable instrument de pêche à dents multiples laissait peu de chance aux poissons qui croisaient à proximité. Une douzaine de dards jouant une partition cruelle n’engendre pas le même plaisir que le spectacle des danseuses de cabaret aux jolies gambettes bougeant en un bel ensemble…
Deux superbes soles, luisantes sous la lune, se contorsionnaient, le corps transpercé par les dents acérées de l’outil meurtrier. Théo n’avait pas son pareil pour piquer les poissons plats avant que ceux-ci, alertés par un simple remous, déguerpissent vers des fonds plus cléments.
Même si ce harponnage artisanal mettait du beurre dans les épinards, cette pêche nocturne n’était qu’une couverture pour approcher les parcs à huîtres et se servir copieusement.
Surtout quand les fêtes de fin d’année approchaient. Les professionnels engageant des agents de sécurité pour patrouiller la nuit, le jeu devenait d’autant plus dangereux. Plus attrayant aussi.
Théo faisait commerce de ses larcins nocturnes autant pour soigner sa trésorerie moribonde que pour jouer avec le feu. Sa propre vie n’avait plus aucun sens à ses yeux.
Pour œuvrer plus simplement, Théo s’équipait d’un sac à dos renforcé par une plaque de plastique épais afin de rigidifier l’ensemble. Bien malin, il avait bricolé un système à la base du sac pour que la poche se vide en un rien de temps s’il était coincé par un poursuivant. Ainsi, il pourrait se parer d’innocence tout en jubilant intérieurement.
Sans jamais quitter des yeux l’endroit d’où parvenaient les bruits étranges et foncièrement terribles, le braconnier détacha les poissons d’un geste précis, la main grande ouverte et les doigts en pattes de crabe, et il les glissa dans son panier de plastique vert en prenant les précautions d’usage pour ne pas abîmer la marchandise. Cette sorte de vivier provisoire, brinquebalé par les mouvements de son porteur, créa un court clapotis en battant la surface de l’eau. Pas davantage.
— Encore des empêcheurs de braconner en rond ! dit-il à voix basse en reniflant comme s’il remontait sa charrette au grenier. Des voleurs d’huîtres ou de moteurs hors-bord.1 Ici, c’est selon ! Il y a toujours du miel à se faire. Peu leur importe les dégradations, à ces pirates, pourvu que la pêche soit miraculeuse ! J’aimerais tant qu’on me laisse en paix !
Une masse grise remontait la rivière avec la marée. Elle venait lentement dans sa direction, accompagnée du chuintement habituel de la coque d’un navire glissant sur l’eau calme. Comme les ciseaux du tailleur coupant un tissu épais avec précision.
Sans peine, l’homme immobile reconnut un chaland, du type de celui que l’on utilise couramment pour les activités ostréicoles. Celui-ci ne faisait pas partie des antiquités navales faites de bois enduit de goudron et imprégnées de la sueur des hommes. Non, il s’agissait plus simplement d’une barge moderne en aluminium récemment construite par un chantier de Carantec avec cabine fermée et mât de charge.
En plissant les yeux comme un reptile, Théo se parla encore à voix basse :
— Si je reste là, sans bouger d’un poil comme un imbécile, il va m’éperonner !
Il repositionna son sac à dos bourré d’huîtres charnues puis il releva son outil de harponnage et le saisit aux trois quarts du manche pour l’équilibrer avant d’entamer sa manœuvre de repli stratégique vers la terre ferme. Il affectionnait cette formule pudique souvent employée pour masquer les fuites les plus honteuses des armées en déroute.
— Mais que font-ils donc sur la rivière à cette heure-là ? marmonna-t-il d’une voix sourde que, seuls, les poissons épargnés par son instrument de t*****e auraient pu entendre.
Il gagna le bord du chenal en traînant les pieds pour réduire le son et, surtout, pour éviter de créer des remous. Tous les pêcheurs à pied connaissent bien les signes qui risquent de trahir leur présence sur l’amont du fil de l’eau. Ils n’ont aucunement envie de signaler les meilleurs coins de pêche aux concurrents à l’affût !
Dans un mouvement calculé et donc silencieux, il s’accroupit sur la vase pour offrir moins de prise aux regards. Le chaland passa lentement près de lui, presque religieusement. À la manière d’une veillée funèbre calquée sur la légende arthurienne. Pour un peu, on allait se mettre à chanter des cantiques tristes à pleurer en regardant le frêle esquif s’éloigner, nimbé d’un rayon de lune blafard.
L’heure n’étant pas à l’envolée lyrique, il reprit son observation. Il remarqua sans peine qu’il y avait plusieurs hommes à bord du chaland. Il lui sembla aussi qu’une forme – un corps ? – était allongée sur le pont. Il admit sans discussion qu’il n’était plus question de voleurs nocturnes. Son œil d’oiseau de nuit, regarda, un à un, les occupants de la barge. En signe de dégoût, il cracha un jet de salive. Précis comme du jus de chique ! Il comprit qu’il n’aurait jamais dû sortir cette nuit-là.
Il laissa l’étrange équipage se fondre dans le noir vers l’amont au gré de la marée montante puis il retourna au bord du chenal pour laver la vase molle et collante qui maculait le bas de son ciré et ses cuissardes. Il se dit qu’il avait bien fait de ne pas s’affubler d’un ciré jaune comme tous ces pêcheurs du dimanche. Le braconnier qu’il était devenu par choix n’aurait jamais fait cette faute de goût. Autant se signaler directement aux ostréiculteurs et autres garde-pêche à l’affût des noctambules dans son genre ! Ou à d’autres encore…
Une fois débarrassé du limon grisâtre salissant ses vêtements de travail, il marcha sur quelques mètres afin de retrouver la jonction du chenal avec un modeste affluent. Il s’engagea lentement dans le lit du ruisseau creusé dans la vase pour regagner la berge.
1. Lire Corps-mort à l’Île de Batz, même auteur, même collection.