III
Le sac à dos était un peu lourd. Il avait aussi deux poissons plats dans son panier. Théo exultait comme à chaque fois. Un peu moins cette fois à cause des événements.
Il avait de plus en plus de mal à se faire une bonne marée. Les parcs étaient surveillés ou placés trop loin sur la vasière. Le poisson se raréfiait. Le braconnier mettait en cause les dragues à coquillages qui raclaient les fonds chaque hiver. Bonjour la gestion des ressources !
Les deux gros poissons inespérés, il se les ferait à la poêle, immergés dans un beurre crépitant avec une tombée d’oignons du coin. Les huîtres, il allait en garder une petite douzaine avant de vendre le reste à son client. Pas de facture, du black qui finissait par faire des petits sous sur une année. Certes, ce n’était pas le pactole mais ce trafic bien organisé lui permettait de vivoter comme il le souhaitait. Une sorte d’art de vivre hérité des aléas de la vie et de la cruauté du destin.
Ce qui lui faisait plaisir surtout c’était tromper la vigilance de tout le monde alors qu’on s’ingéniait à le pister pour le coincer la main dans le sac. Il jouait avec le feu comme pour se donner une réalité. De toute manière, il était mort au fond de lui-même. Après cette affaire bien plus grave cette fois, s’il devait être embastillé et condamné, il dirait toute son aversion pour la société. Sans se faire le moindre cadeau.
De la prison, il s’en moquait comme de l’an quarante. La justice des hommes ne lui faisait ni chaud ni froid. Il ne lui reconnaissait aucun droit, aucune légitimité. Il voulait être jugé ailleurs.
C’était à la jonction des rivières avec la mer qu’il exerçait sa frauduleuse activité. Tantôt sur la Penzé, tantôt sur la rivière de Morlaix. Il œuvrait une seule nuit par semaine, parfois deux si la première avait été un fiasco total. Et ce n’était jamais la même nuit de la semaine pour tromper l’ennemi. De même, pour l’aller comme pour le retour, il suivait les enseignements des rois mages et il ne revenait jamais par le même chemin.
Le jour, il allait à la pêche aux palourdes entre le continent et l’île Callot ou il ramassait des coquillages pour une excentrique qui en faisait des poupées. Il avait toujours une activité en projet. Souvent à la limite de la légalité.
Il devait redoubler de vigilance devant l’adversité. Il le savait bien, l’étau se resserrait petit à petit. Viendrait le jour où il se ferait prendre en beauté. Il imaginait alors la litanie des larcins qu’on lui attribuerait avec une facilité déconcertante. Il y aurait du braconnage, du vol dans les bateaux et dans les viviers. Et Dieu sait quoi. Peut-être aussi des meurtres, cette fois. Au moins deux de trop. On ne prête qu’aux riches, c’est bien connu.
Il n’avait aucune envie de payer l’addition à la place de Louis Cascadec. Après tout, c’était lui la cause de cette catastrophe. S’il n’avait pas occis les deux amants, lui, Théo, n’aurait pas été contraint de s’en mêler. D’ailleurs, s’il les avait sus morts ou moribonds, il aurait probablement continué son chemin. Et oublié tout ça.
Maintenant, il lui fallait rejoindre ses pénates. De quelque côté qu’il se trouvât, la côte était rude et l’antique bicyclette Peugeot qui lui servait de moyen de transport lors de ses sorties nocturnes, était bien difficile à traîner. Discrétion oblige !
Cette fois, il remonta lentement par le chemin Saint-Guénolé, se faufila dans les ronds-points jusqu’à la rue Albert-Louppe en se faisant plaisir de louvoyer à la limite de la chute puis descendit en trombe vers la place de la Libération à la manière de monsieur Hulot1.
Une fois arrivé derrière l’église, il s’arrêta pour vérifier qu’il n’était pas suivi. Constatant que tout était calme en centre-ville, il fit le tour de l’édifice, roula au pas dans la rue du Pilote Trémintin et passa devant le restaurant “Aux Délices de la Mer” avant d’atteindre l’amorce de la rue du Kelenn.
Son contact l’attendait dans l’abribus de l’arrêt de car signalé par une plaque marquée « Église de Carantec ». La marchandise changea de sac, l’argent de main. La transaction ne dura que deux minutes. S’exposer davantage aurait été de l’aveuglement dangereux pour la liberté de l’un et de l’autre.
Il revint vers l’église, jeta un œil au bar des Sports où il aimait boire un demi bien mousseux pour narguer ses détracteurs, tourna au coin puis descendit jusqu’à la rue de Pors-Pol. Ensuite, il emprunta la rue Surcouf avant de disparaître dans l’impasse Julien de la Gravière.
Il fourra sa bicyclette dans une cache qu’il avait aménagée dans la haie. Enfin, il se lança dans l’escalier abrupt plongeant vers la grève. Il pesta encore une fois contre ces trente-neuf marches qui cassaient les jambes en descente et cisaillaient le souffle en montée. Il contourna lentement la rotonde crénelée, ceinturée de pierres noires.
Après bien des efforts, il parvint enfin à sa tanière, une sorte de pavillon d’été oublié au bord de la mer avec vue imprenable sur l’île Callot. Une dame respectable, de noblesse très ancienne, avait eu pitié de lui un jour de tempête. Elle lui avait proposé ce gîte en lui disant d’en user à sa guise le temps nécessaire. Elle et son mari résidaient dans un somptueux manoir donnant sur la Penzé. Ils ne venaient que très rarement dans cet endroit à cause de la difficulté d’accès. Trois ans déjà qu’il en était ainsi occupant à titre gracieux.
Il s’assura qu’aucun visiteur ne l’attendait. Il en connaissait un bout sur les souricières et il n’avait pas l’intention de finir dans la nasse comme ses poissons favoris. Comme tout semblait normal, il rangea tranquillement ses outils et se changea.
Ensuite, il s’assit sur le canapé vert olive. Il resta un moment immobile et silencieux avant de se relever pour se servir une bière. Il étouffa quelques renvois en regardant la mer bouger dans l’ombre avant de se rasseoir.
La mort de Louis Cascadec ne le préoccupait pas vraiment. Il regrettait d’avoir été contraint de le tuer mais, en même temps, il avait le sentiment d’avoir fait œuvre de salut public. Après tout, la bête humaine avait tué deux personnes avant de rencontrer son bourreau.
Était-ce bien suffisant pour l’exonérer de sa responsabilité ? Il n’en avait cure. Il l’avait embroché. Il n’y avait pas à revenir là-dessus. L’autre ne lui aurait pas fait de cadeau. Alors…
Dans un deuxième temps, il vérifia que personne n’était venu chez lui en son absence. Il ne fermait jamais la porte à clé. Mais il plaçait à des endroits différents des éléments anodins qui lui servaient de preuves irréfutables de visites non autorisées. Il en avait un, de ces témoins discrets, à hauteur de ses yeux sur la petite étagère où il rangeait des boîtes renfermant ses plombs de pêche. L’été précédent, il avait trouvé un faux poisson servant de leurre à ceux qui n’avaient pas le courage d’appâter avec du vivant. Il l’avait posé sur l’étagère du dessus, à l’aplomb d’une boîte en fer aux armes d’une biscuiterie bretonne bien connue. Si bien que l’inconnu qui était passé par là avait repoussé le faux poisson sans s’en apercevoir en soulevant le couvercle.
La première preuve découverte, il en trouva plusieurs autres qui confortèrent ses soupçons. La certitude vint un peu plus tard quand il s’intéressa à ses couteaux. Il en manquait un.
Celui qui portait une petite croix rouge en haut du manche.
1. Personnage burlesque du film de Jacques Tati, sorti en 1953.