Les rues de Raven's Shade semblaient différentes à la tombée du jour. Les façades des magasins se teintaient d'orangé et de violet, tandis que les lampadaires diffusaient une lumière jaunâtre qui projetait de longues ombres sur les pavés irréguliers. Je marchais seule, le sac léger sur l'épaule, les pensées encore accrochées aux souvenirs du cimetière et aux mots de Claire.
J'arpentais la rue principale, mes baskets frappant doucement le sol, les mains enfoncées dans mes poches. La ville avait ce mélange étrange de nostalgie et de mystère, comme si chaque coin de rue portait en lui une histoire oubliée.
Les vitrines reflétaient mon visage, parfois celui de passants pressés, mais je ne voyais que moi-même : perdue dans mes pensées. L'année écoulée avait laissé une empreinte indélébile. Même si je venais de quitter le cimetière, le souvenir de mon père planait encore dans chaque souffle de vent, dans chaque ruelle silencieuse.
Je m'arrêtai devant la librairie de Mme Cartwright. À travers la vitrine, les livres parfaitement alignés m'attiraient comme toujours. C'était un refuge silencieux, une promesse d'évasion. Je les imaginais, avec leurs pages froissées et leurs histoires qui m'avaient aidée à tenir debout les nuits sans sommeil. Puis je repris ma marche, le cœur lourd.
Une étrange sensation me parcourut le dos. Comme si une pression invisible m'écrasait légèrement les épaules. Mes yeux balayèrent les trottoirs et les recoins sombres, mais il n'y avait personne. Pourtant, j'étais certaine d'être observée. Je me retournai, feignant la curiosité, et ne vis qu'un chat qui s'éclipsait dans une ruelle étroite.
Je pressai le pas. Mon cœur battait plus vite. Ce poids étrange semblait s'amplifier, comme si quelque chose - ou quelqu'un - cherchait à attirer mon attention sans jamais se montrer. Le vent dans les arbres, le clapotis d'une fontaine et le bruissement des feuilles des marécages voisins se mêlaient à ma propre tension, comme une mélodie qui ne voulait pas me lâcher.
Enfin, j'arrivai à la maison. Le simple fait de franchir le seuil me rassura. Je refermai la porte avec empressement et pénétrai dans le salon. Daniel était là, avachi sur le canapé, la console encore allumée entre ses mains.
- Hey, tu vas bien ? lança-t-il en me voyant, les yeux écarquillés d'incompréhension.
- Oui... ça va, soufflai-je, presque essoufflée. Et toi ?
- Pareil, répondit-il avec un soupir. Maman est de garde ce soir. Elle rentrera demain matin.
Je hochai la tête, les lèvres serrées. Son absence pesait, mais je ne dis rien. Daniel me lança un regard inquiet.
- Tu es sûre que ça va ? insista-t-il.
Je le fixai un instant. Et je compris : lui aussi avait changé. L'année passée l'avait forcé à grandir, à devenir moins égoïste, moins rebelle que le petit frère que je connaissais. Le vide laissé par notre père nous avait transformés tous les trois.
- Oui, ça va, dis-je finalement, en lui adressant un sourire rassurant.
Quelques instants plus tard, j'étais dans ma chambre. Mon reflet dans le miroir me renvoyait une étrangère. Les souvenirs s'imposèrent brutalement : la voiture, le crissement métallique, les éclats de verre, la peur, l'impuissance... chaque détail de cette nuit mortelle me hantait. J'appuyai mes doigts contre l'arête de mon nez, luttant pour contenir les larmes. Mais elles coulèrent malgré moi.
Un léger bruit contre la porte me fit sursauter.
- Avery ? Tu es là ? chuchota Claire en entrouvrant.
Je m'essuyai rapidement les yeux pour qu'elle ne remarque rien. Elle entra et alla s'asseoir sur le rebord de ma fenêtre. Ses cheveux noirs, en larges boucles naturelles, encadraient son visage lumineux. Son magnifique teint caramel et son sourire semblaient chasser les nuages qui m'enveloppaient.
- Alors, cette matinée ? demanda-t-elle.
- Comme d'habitude, répondis-je.
- Tu viens à la fête ou pas ? lança-t-elle, taquine.
Je soupirai.
- Je... je sais pas encore.
Elle ne répondit pas, changea aussitôt de sujet, et nous nous mîmes à discuter. Entre rires, confidences sur les couples du lycée et ragots sans importance, je sentis ma résistance s'effriter.
- Bon, d'accord, soufflai-je enfin. Mais juste pour un moment.
- Parfait ! s'exclama Claire, bondissant presque de joie.
Nous descendîmes au salon. Daniel était toujours absorbé par son écran. Claire, espiègle, ne résista pas à le provoquer :
- Alors, petit gars, quoi de neuf ? demanda-t-elle en lui entourant le cou d'un bras.
- Rien, comme d'hab, répondit-il sans lever les yeux.
- Je peux emprunter ta sœur ce soir ? lança-t-elle, ses yeux pétillant de malice.
- OK.
- Quoi ?! s'écria-t-elle, sidérée.
- Sérieux Claire, tu viens de me péter les tympans, grogna Daniel.
- Désolée... Mais tu ne veux rien en échange ? demanda-t-elle, perplexe.
- Rien, à part que tu me laisses finir ma partie en paix, répondit-il avec un regard mécontent.
- Waouh ! s'exclama Claire. Où est passé le Daniel qui nous enquiquinait sans arrêt ?
- Il veut juste qu'on le laisse jouer, répondit-il avec un sourire en coin.
- C'est un miracle, Avery. Tu es sûre que c'est ton frère ? me lança-t-elle amusée
Daniel secoua la tête, amusé malgré lui. Je levai les yeux au ciel, mais un sourire finit par m'échapper. Ces moments de légèreté nous avaient tant manqué.
Peu après, Claire et moi quittâmes la maison. Elle avait emprunté une voiture flambant neuve à je ne sais qui.
- Où est-ce que tu as trouvé cette merveille ? m'exclamai-je, stupéfaite.
- Un magicien ne révèle jamais ses secrets, répondit-elle avec un clin d'œil, fière d'elle. Allez, en route ma belle.
Elle prit le volant. L'intérieur de la voiture était aussi beau qu'à l'extérieur. Après avoir démarré, elle lança une musique que nous appréciions toutes les deux énormément, Best Friend de Doja Cat et Saweetie.
Elle entonna le chant en claquant des doigts et je finis par être entraînée dans sa folie. La nuit s'installait sur Raven's Shade, et les lampadaires projetaient leurs halos jaunes sur le bitume.
La musique vibrait dans la voiture.
On chanta à tue-tête tout le trajet, enchaînant avec Bam Bam de Ed Sheeran et Camilla Cabello puis Don't You worry de Shakira qui était plus récent. Les paroles se mélangeaient à nos rires,le vent chaud faisait voler mes cheveux. Pendant un instant, j'eus l'impression que le poids de l'année passée se dissipait. Mais au fond de moi, cette étrange pression persistait, comme une ombre insaisissable qui me suivait dans chaque virage.
- Alors, tu sens la fête arriver ? demanda Claire en tapotant le volant au rythme de la musique.
- Je crois que oui... répondis-je. Mais j'ai toujours ce drôle de pressentiment.
Elle haussa les épaules et sourit. Pour elle, la nuit annonçait la liberté, les rires, l'oubli. Pour moi, elle ressemblait à une frontière : entre ce que je connaissais encore et ce qui allait, peut-être, bouleverser ma vie une nouvelle fois.
Les rues de Raven's Shade défilaient. Façades de briques rouges, petites boutiques artisanales, lampes suspendues aux enseignes : la ville brillait d'un charme presque irréel. Au loin, les montagnes se découpaient comme des sentinelles silencieuses, et les marécages exhalaient leur parfum humide, mystérieux.
Je pris une grande inspiration et relâchai mes épaules. La complicité de Claire, la musique et la lumière de la ville m'apaisaient. Mais je le sentais : cette nuit, même emplie de rires et de musique, ne serait pas normale. Quelque chose m'accompagnait dans l'ombre, prêt à suivre chacun de mes pas.
La fête nous attendait.
Et Raven's Shade, sous son apparente tranquillité, commençait déjà à révéler ses ombres.
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