LA PERFORATION DU REEL

946 Words
Le jais liquide qui montait du sol de la rotonde n'avait pas de reflet. Il s'étalait en une nappe d'encre absolue, un miroir mort qui avalait la lumière des lignes d'or et ne renvoyait que le vide. L’espace s'était encore contracté ; le plafond de cèdre semblait désormais si bas qu'Elias pouvait en sentir la texture de papier calciné frôler le sommet de son crâne de marbre. Les mots qui tapissaient les cloisons commençaient à se détacher, tombant dans la nappe noire comme des feuilles mortes dans un étang de goudron. Elias ne bougeait plus que par à-coups, ses articulations de jais poreux émettant des craquements secs à chaque pression sur la plume d'argent. La plume elle-même avait fusionné avec l'os de son index, le métal précieux s'étant dissous dans la gangue noire qui recouvrait désormais l'intégralité de son bras droit. Il ne contrôlait plus la trajectoire du récit ; il se contentait d'offrir sa carcasse immortelle pour que la perforation du réel s'accomplisse. — « Je ne vois plus la page, Clara », dit-il, sa voix n'étant plus qu'un souffle de basses fréquences qui faisait onduler la surface de la nappe d'encre à leurs pieds. « Mes iris... le gris a tout envahi. La cécité du Mot Zéro est en train de s'installer. Si tu ne guides pas ma main, le trait va dévier de la boucle. » Clara se tenait debout sur la table de cèdre, le seul îlot de bois sombre qui émergeait encore de la submersion liquide. Sa robe de soie grise était trempée jusqu'aux genoux par l'encre qui continuait de monter, mais son buste restait d'une rigidité de statue. Les lignes d'or qui parcouraient ses bras et son cou s'étaient épaissies, devenant des plaques de métal brillant qui contenaient de force le reste de son humanité. Elle n'était plus la proie, elle n'était plus l'arme ; elle était le tuteur de leur agonie commune. — « La page n'existe plus, Elias », répondit-elle, et sa voix sembla résonner de chaque recoin de la boîte de papier saturée qui leur servait d'univers. « Le carnet de mon père a été bu par la nappe de jais il y a trois paragraphes. Tu n'écris plus sur du papier jaunis. Tu es en train de graver les caractères directement sur la trame du réel qui s'effondre. Chaque pression de ta plume est une perforation. » Elle se laissa glisser de la table, plongeant ses jambes dorées dans l'encre tiède. Elle s'approcha de lui, l'eau noire s'ouvrant dans un sifflement d'ozone à son passage. Ses mains métalliques vinrent enserrer le poignet droit d'Elias, là où le serpent de l'Ouroboros s'était définitivement mordu la queue sous la peau. Le contact déclencha une décharge d'une clarté aveuglante. Ce ne fut pas une image de leur passé, ni un souvenir d'enfance ; ce fut la vision brute de l'extérieur. À travers la perforation provoquée par leur fusion, Elias vit la Ville de Verre une dernière fois. Mais ce n'était plus la ville des hommes ni celle des Veilleurs. Les Cimes et la Fosse s'étaient aplaties, réduites à deux dimensions comme une planche d'anatomie synaptique étalée sur une table de dissection. Le Conseil n'existait plus qu'à l'état de taches d'encre grises sur les bords de la marge. Julian, figé au milieu du Salon des Murmures évanoui, n'était plus qu'un mot raturé, une ligne de texte que le lecteur avait déjà oubliée. Le réel n'était qu'une peau morte que le roman était en train de peler. Elias rouvrit ses yeux aveugles dans la rotonde. Une fissure verticale s'ouvrit au centre de son front de pierre, une brèche d'où s'échappa une traînée de lumière grise et phosphorescente qui vint frapper le mur de cèdre en face d'eux. Sous l'impact du rayon, les cloisons saturées de graphies commencèrent à se déchirer comme du vieux parchemin sous la lame d'un scalpel. — « La boîte s'ouvre, Clara », murmura-t-il, ses dents de marbre se serrant dans un ultime sursaut de conscience. « Mais derrière ces murs... il n'y a pas de liberté. Il n'y a que le blanc de la page suivante. » — « C’est exactement là que mon père voulait nous conduire », dit-elle, son visage doré se rapprochant si près du sien qu'il pouvait sentir la résonance de ses iris d'orage battre contre ses propres joues fissurées. « Le blanc n'est pas le vide, Elias. C’est l'espace où la boucle se réaligne. C’est l'endroit où le Chapitre 17 se percute avec le Chapitre 1 pour réécrire la première ligne. Ne t'arrête pas. Force la plume à traverser le bois. Perfore le réel jusqu'à ce que l'encre et le blanc ne fassent plus qu'un. » Elias poussa un gémissement sourd, un son de pierre qui se brise sous la pression géologique. Utilisant les dernières forces de son noyau mémoriel central qui se liquéfiait, il enfonça son index de jais — la plume d'argent intégrée — directement dans la brèche du mur de cèdre. Le choc fit voler la rotonde en éclats de papier noir. La nappe d'encre s'engouffra dans la perforation, emportant les miroirs sans tain, la table de bois sombre et les corps transfigurés des deux damnés dans un même vortex circulaire. Les phrases du roman s'enroulèrent autour d'eux comme des lanières de cuir, les serrant l'un contre l'autre jusqu'à ce que la distance entre le sujet et l'observateur soit réduite à zéro. La perforation était totale. L'univers de jais et d'or s'éteignit dans un sifflement de verre brisé, laissant place à une clarté crue, stérile et blanche, où seule la première phrase du livre flottait encore, suspendue au-dessus du vide, attendant que la boucle ne reprenne son premier mot.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD