Le silence n'est pas l'absence de bruit. C’est une substance. Ici, dans les hautes sphères de la Ville de Verre, le silence a le goût du métal froid, de la poussière d'étoile et des regrets que l’on achève. C’est une chape invisible qui étouffe les cris des faubourgs en bas, une frontière liquide entre ceux qui possèdent tout et ceux qui ne sont que de la matière première.
Elias fit glisser ses doigts sur la rampe en fer forgé du balcon, suspendu à des centaines de mètres au-dessus du néon résiduel de la ville. Le vent de minuit rabattait les pans de son long manteau sombre, mais il ne sentait rien. Il ne sentait pas le relief du métal ouvragé sous ses pulpes. Il ne sentait pas la fraîcheur coupante de l'air nocturne qui aurait dû lui brûler les poumons. Depuis des décennies — ou peut-être était-ce des siècles, le temps n'étant qu'une suggestion hypocrite pour ceux de sa caste — il ne sentait plus rien.
Il était un Veilleur. Un réceptacle vide. Une créature condamnée à l’immortalité d’un marbre blanc. Un dieu affamé de sensations qu'il était désormais incapable de produire lui-même. Son propre cœur battait, certes, mais d’un rythme si lent, si mécanique, qu’il ressemblait davantage au mécanisme d’une horloge oubliée dans une pièce vide qu'à une impulsion de vie.
En bas, dans la fosse des faubourgs, les humains vivaient des vies courtes, sales, bruyantes, mais d’une vibration insoutenable. Ils s'aimaient avec vulgarité, se trahissaient avec fracas, pleuraient des larmes chaudes. Ils saignaient. Pour Elias et les siens, ils n'étaient pas des pairs. Ils étaient de la nourriture. Une réserve inépuisable de carburant émotionnel que l’on récoltait, triait et consommait dans les salons feutrés de l'élite.
— « Ce soir, » murmura une voix de velours derrière lui, brisant la monotonie du vent.
Elias ne tourna pas la tête. Il reconnut le timbre sans effort. C’était Julian. Un autre Veilleur, son aîné de quelques décennies, dont le visage possédait cette même perfection lisse, figée, presque indécente que le temps refusait d'altérer. Une beauté de statue funéraire.
— « Une nouvelle livraison de "Souvenirs Frais" au Salon des Murmures, » continua Julian, s'appuyant à son tour contre la balustrade, le regard perdu dans l'entrelacs des gratte-ciels de verre. « On dit qu'il y a une perle rare dans le lot. Une fille du bas-fond. Son passé est si dense, si lourd, qu'il fait vibrer les cristaux de stockage à distance. Même les entremetteurs ont eu du mal à sceller sa mémoire sans que les filtres ne s'enflamment. »
Elias laissa échapper un soupir qui ne bruma même pas l'air.
— « Des histoires de marchands, Julian. Ils disent tous cela pour faire monter les enchères. »
— « Peut-être. Mais qu'as-tu à perdre ? À part un autre siècle d’ennui ? »
Elias ne répondit pas. Julian avait raison, et c’était là sa plus grande tragédie. Il avait tout goûté. Des milliers de vies condensées dans des flacons de verre ou extraites à vif sur des visages tremblants. Il avait consommé des premiers baisers sucrés qui lui laissaient un arrière-goût de cendre dans la bouche, des deuils amers qui l’excitaient à peine le temps d'un frisson, des colères rouges qui s'éteignaient en lui comme des braises jetées dans l'océan. La douleur des autres était devenue une d****e frelatée. On consomme pour se souvenir qu'on existe, on oublie la seconde d'après.
Pourtant, une étrange lourdeur dans l'atmosphère — une infime variation dans la fréquence de la ville — le poussa à détacher ses mains de la rampe.
Le Salon des Murmures portiez bien son nom. C’était un sanctuaire d'opulence morbide niché au dernier étage d’une tour de jais. Les murs étaient tapissés de miroirs sans tain et de velours sombre qui absorbaient la lumière. Ici, les Veilleurs les plus puissants de la ville se réunissaient, vêtus de leurs soies noires et de leurs bijoux anciens, discutant à voix basse tandis que des serviteurs humains, les yeux vides et dociles, servaient des verres d'alcools rares qui n'avaient d'autre but que d'imiter les manières d'un monde vivant.
Elias fendit la foule des courtisans. Sa silhouette haute et son aura de détachement absolu écartaient les importuns sans qu'il ait à décrocher un mot. Son regard erra sur la scène centrale, là où les "pièces" de la nuit étaient présentées.
Il la vit avant même de l'approcher.
Elle n'était pas attachée, contrairement aux autres livraisons du bas-fond que l'on sanglait parfois pour éviter les crises de panique qui gâtaient la pureté des souvenirs. Elle n'en avait pas besoin. Elle était assise sur un divan de velours noir, immobile, les mains posées à plat sur ses cuisses. Elle semblait petite, presque fragile au milieu de cette faune de prédateurs immortels qui l'observaient comme une toile de maître ou une bête curieuse. Elle portait une robe simple, sombre, qui tranchait avec le luxe tapageur du salon.
Mais ce n'était pas sa tenue qui retint Elias. C’était l'air autour d'elle.
L’espace qui l’entourait paraissait plus dense, plus opaque, comme si la lumière y mourait plus vite qu’ailleurs. Elle dégageait une gravité négative, une tension invisible qui faisait grésiller les suspensions de cristal au-dessus de sa tête. Elle ne regardait personne, ses yeux fixés sur le sol de marbre noir, mais elle dégageait une certitude tranquille qui frôlait l’arrogance. Une proie qui n’avait pas peur des loups parce qu’elle savait qu’elle contenait son propre enfer.
Elias fit un pas en avant. Puis un autre.
L'instinct de survie — ce vieux réflexe biologique qu'il croyait avoir enterré sous deux siècles d'apathie — se réveilla brusquement dans sa poitrine. Une alarme muette cogna contre ses tempes. Recule. N'y touche pas. C’était l'avertissement que l'on ressent face à une eau trop profonde, face à un incendie dont la chaleur n'est pas encore visible mais déjà mortelle.
Ignorant l’avertissement, Elias contourna le divan. Les autres Veilleurs s'écartèrent, devinant à son expression que le prédateur le plus exigeant de la nuit venait de choisir sa cible.
Il s'arrêta juste au-dessus d'elle. De près, il put voir la pâleur de son cou, la naissance de ses clavicules sous le tissu bon marché, et ce frémissement infime, presque imperceptible, de sa veine jugulaire. Elle savait qu'il était là.
Sans un mot, Elias leva la main droite. Ses doigts, longs et sculptés, descendirent lentement vers elle, suspendus un instant dans l'air lourd du salon, avant de venir se poser fermement sur l'épaule dénudée de la jeune femme.
L'impact fut d’une brutalité inouïe.
Ce ne fut pas une image qui lui traversa l'esprit, pas une scène de film ou un récit linéaire. Ce fut une décharge sensorielle pure, une lame de rasoir qui lui entama l'esprit de part en part. Elias retint un hoquet de surprise, ses yeux s'écarquillant sous le choc.
Le souvenir qui sommeillait en elle se déversa dans ses veines comme un acide brûlant. C’était une nuit de tempête, le craquement net et terrifiant d'un os qui se brise sous un coup, le goût cuivré et chaud du sang mêlé à de l'eau de pluie sur le pavé sale. Mais au-delà de la violence physique, ce qui frappa Elias au plus profond de son être, ce fut l'émotion qui liait ce chaos : une solitude si vaste, si noire et si absolue qu'elle aurait pu éteindre le soleil. Une détresse qui s’était transformée en une haine froide, une volonté de fer de ne jamais plier.
Ce n'était pas un souvenir que l'on consommait pour se divertir. C’était un gouffre. Une anomalie d’une beauté toxique et parfaite.
Elias voulut retirer sa main, mais ses muscles refusèrent de lui obéir. Son esprit était agrippé, mordu par cette résonance sauvage. Pour la première fois depuis l'éternité, il ressentait quelque chose. Et ce quelque chose était une agonie psychologique atroce, une brûlure qui menaçait de consumer ses propres barrières mentales.
C’était la sensation la plus merveilleuse qu’il ait jamais éprouvée.
Lentement, rompant le sortilège d'un effort qui lui coûta une énergie immense, la jeune femme leva la tête. Ses iris étaient d'un gris d'orage, profonds, instables, traversés par des éclats de lumière froide qui semblaient lire en lui comme dans un livre ouvert. Elle ne tremblait pas. Elle ne suppliait pas.
— « Vous avez faim, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle d'une voix calme, presque ironique, qui résonna distinctement dans le silence soudain du salon.
Elias réussit enfin à détacher ses doigts de sa peau. Ses mains tremblaient — un tremblement réel, physique, qu'il fixa avec une stupeur mêlée de fascination. Ses pulsations cardiaques s'étaient accélérées, cognant contre ses côtes avec une violence oubliée. Elle venait de le ramener à la vie par le simple vecteur de sa propre souffrance.
— « Ton nom, » articula-t-il, sa voix plus rauque qu’à l’accoutumée, la gorge nouée par un désir d'une nature totalement nouvelle. Ce n'était plus la faim d'un consommateur. C’était le besoin viscéral d'un homme qui vient de trouver le seul poison capable de détruire sa propre léthargie.
— « Clara, » répondit-elle, ses yeux gris ancrés dans les siens, refusant de ciller. « Mais pour vous, je suppose que je ne suis qu'une archive de plus à piller. Un flacon sur une étagère. »
Elias fit un pas de plus, brisant la distance de sécurité que les Veilleurs maintenaient toujours avec le bétail. Il se pencha vers elle, si près que son souffle effleura la courbe de son oreille, ignorant superbement les murmures scandalisés et les regards stupéfaits de Julian et de l'assemblée.
— « Non, » murmura-t-il, et chaque mot pesait le poids d'une promesse funeste. « Pour moi, Clara, tu es le poison que j'attendais depuis deux siècles pour enfin mourir un peu. Et je n'ai aucune intention de te partager. »
Un sourire infime, presque imperceptible, étira les lèvres de la jeune femme. Un sourire de prédateur qui venait de voir le piège se refermer exactement comme prévu. Elle savait ce qu'elle portait en elle. Elle savait que sa noirceur était une arme.
Elias ne savait pas encore qu'en voulant s'abreuver de son ombre, il venait de lui remettre les clés de sa citadelle de verre. Il ne savait pas que la douleur qu'il recherchait comme une délivrance allait devenir sa plus belle et sa plus terrible prison. Mais alors qu'il ordonnait d'un geste sec que l'on transfère Clara dans ses appartements privés, il comprit une chose : à la fin de cette nuit, l'un d'eux aurait brisé l'autre.
Et il avait hâte de savoir qui survivrait à l'impact.