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5000 Words
Amberly Un tumulte lointain martèle les couloirs – des pas précipités, des portes que l’on claque, des voix indistinctes, mais affolées. — Vite, la chambre du Roi ! Je fronce les sourcils, encore engluée dans le cocon confortable dans lequel je me suis retrouvée avec Aydan, le temps de quelques heures. Mon bras semble engourdi. Un frisson me traverse. J’essaie de bouger, de redresser la tête. Mes paupières papillonnent, encore lourdes de sommeil. Soudain, une brûlure fine, furtive. Une piqûre. Je tente de réagir, mais mes membres s’alourdissent d’un coup. Mon souffle ralentit. L’obscurité revient, vorace. Je m’enfonce. Puis, le silence. Quand mes yeux se rouvrent, je ne suis plus dans notre chambre habituelle, mais dans l’intermédiaire, celle où je me retrouve souvent avec Aydan. Pourtant, cette fois-ci, je ne suis pas allongée sur le lit, mais assise dans un fauteuil, près d’une cheminée où un feu crépite doucement. Face à moi : mon père. Etrangement, les voix continuent de résonner au loin. — Concentre-toi sur moi, ma puce. — Papa… Je m’agenouille près de lui et le prends dans mes bras. A mon plus grand soulagement, il me rend mon étreinte et me serre contre lui de toutes ses forces. Nous restons un instant immobiles, comme si nous avions oublié comment exister. La chambre autour de nous est silencieuse, baignée par la lumière douce du feu mêlée à celle du crépuscule. Cette dimension a beau ne pas être réelle, elle n’en paraît pas moins authentique. Mon père est là, dans mes bras, vêtus des mêmes habits qu’il portait il y a quelques jours… Et empestant une odeur mélange de moisi, d’urine et de crasse. Je me détache de lui, fronçant le nez malgré moi. Un rire jaune s’échappe de ses lèvres face à ma réaction. — Voilà ce que ça donne de rester à la cour des McCallister trop longtemps. Mes lèvres tremblent, mais je réussis tout de même à parler : — Pourquoi n’as-tu rien dit ? — Les rebelles ont fait autant pour moi que moi pour eux. Et puis, soyons honnêtes : plutôt mourir mille fois que de donner une chance aux descendants de Mordred de mettre la main sur Excalibur. — Ton inquiétude vis-à-vis d’Excalibur est-elle liée à tes ancêtres, Arthur et Guenièvre ? je le questionne. (Il reste silencieux quelques instants, perdu dans ses pensées. Je pose une main rassurante sur son avant-bras.) Papa ? — Les McCallister, la branche Sol Levante du côté de la reine Andrea – épouse du roi Godric –, les Hideg Tel – See Löwe et les De Scorailles, sont responsables de la mort des miens. Vois-tu ma puce, il y a des années de ça, l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest se partageaient entre trois camps : d’un côté les Hideg Tel – See Löwe et les De Scorailles – descendants de Morgane et son époux Urien, par leur fils Morfydd – de l’autre les Béthune – descendants d’Arthur et Guenièvre, par leur fils Lohort. Je fronce les sourcils, perplexe. — Je ne comprends pas… grand-père Franz et grand-mère Halaena n’étaient-ils pas… — Fils cadet de la famille royale Hideg Tel – See Löwe et fille cadette de la famille De Scorailles, si. Leur mariage leur a permis d’obtenir un nom qui leur était propre – McAirgidLoch – ainsi que des terres un peu partout en Europe, offertes en guise de cadeaux de mariage grâce à leurs liens de parenté avec diverses royautés. — Dans ce cas-là, comment peux-tu descendre d’Arthur et Guenièvre ? — Pour la simple et bonne raison que grand-père Franz et grand-mère Halaena étaient mes parents adoptifs. Vois-tu, je suis né il y a quarante ans au sein du clan Béthune, qui refusait de se revendiquer comme étant des Royaux supérieurs aux plus démunis, dont les Travailleurs. Deux ans à peine après ma naissance, les McCallister, les Hideg Tel – See Löwe et les De Scorailles se sont alliés pour exterminer tous les clans descendants d’Arthur et Guenièvre à porter de main, en espérant que cela leur permettrait de mettre la main sur Excalibur et se débarrasser de celles et ceux qu’ils considéraient comme indignes de l’héritage d’Arthur. Sans la bienveillance – et la pitié – de grand-mère Haelena, qui m’a trouvé dans un coin, entouré de cadavres, je ne serais pas là aujourd’hui. Et toi non plus. Un frisson désagréable me court le long de l’échine à cette idée. — J’ai survécu au m******e des miens parce qu’une femme – celle que tu as connue comme ma mère – a supplié qu’on m’épargne. Elle ne pouvait pas avoir d’enfant, alors…Ce petit garçon que j’étais, elle l’a sauvé. Son époux et elle m’ont donné leur amour et leur nom. Les McCallister, les Sol Levante et leurs alliés n’y ont vu aucun inconvénient, du moment que je grandissais dans l’ignorance de mon nom de sang et de mon héritage, que je devenais un McAirgidLoch à part entière. Je reste figée, frappée par la vérité que mon père me livre cartes sur table. Le nom Béthune résonne en boucle dans mon esprit, telle une douce mélodie vaguement familière, et pourtant depuis longtemps oubliée. — Que s’est-il passé ensuite ? je le questionne calmement. Il émet un nouveau rire, amer. — L’entrée dans l’âge adulte. Mes parents ont jugé que j’étais assez mature pour contrôler mon tempérament de feu en apprenant la vérité. Grand mal leur a fait. Dès que j’ai su la vérité, j’ai commencé à faire une fixation sur le clan Béthune et son histoire, sur les familles qui les avaient trahis. Bien évidemment, je n’en laissais rien paraître. Je jouais simplement mon rôle de jeune noble à marier. Jusqu’au jour où j’ai rencontré ta mère. Lorsque j’ai découvert son lien de parenté avec la reine Ludivine – fiancée du roi Duncan à l’époque – et les cousines de cette dernière, Carlyne et Sabrina, j’ai sauté sur l’occasion. J’ai jeté mon dévolu sur elle, au grand désarroi de ces dames – et ça a marché. — Tu veux dire que tu n’étais pas amoureux de maman ? — A l’époque, non. Je voyais mon mariage avec elle comme un moyen de savourer une première petite revanche. Nous nous sommes installés dans le Sud, puis ta sœur et toi êtes nées, et je me suis adouci – sans jamais abandonner le combat. Alors que vous grandissiez, j’ai entendu parler des mouvements rebelles, et j’ai commencé à les soutenir. Cela m’a permis de rencontrer des survivants de mon clan, d’entrer en contact avec eux, puis, par leur biais, avec la famille royale d’Amérique du Nord qui – malgré les discours justifiant la disparition du clan Béthune – savait ce qu’il en était réellement. Je le fixe parfaitement silencieuse. — Le Roi Lando et moi avons passé un accord : un mariage entre son fils aîné, Adrian, et toi afin d’annuler à minima l’un des deux accords signés avec les McCallister. Ces accords stipulaient qu’Elena et toi seriez chacune promise à l’un des deux princes. Nous nous doutions bien que cette idée n’était pas anodine, et ne venait pas seulement du roi Duncan et de la reine Ludivine : elle leur avait été soufflée par Carlyne et Sabrina, avides de pouvoir et prêtes… — A tout pour voir leur camp triompher. Même au point d’ensorceler les accords sans que tu ne t’en aperçoives, pour qu’ils ne puissent pas être détruits, voire même pousser maman à jouer la comédie a, prétendant vouloir nous fiancer à d’autres partis pour nous forcer à venir ici, je le coupe. — Elle ne prétendait pas. L’une des closes des accords stipulait que nous devions faire comme si de rien n’était, afin que vous ne deveniez des « cibles » plus importantes aux yeux de nos éventuels ennemis. Je lève les yeux au ciel, exaspérée et estomaquée par le ridicule de toute cette affaire. — Quoi qu’il en soit, je m’en veux de ne pas m’être douté que les accords étaient ensorcelés. J’ai accepté de les signer dans l’espoir de cacher mon véritable jeu derrière l’image d’un père exemplaire. Mais si j’avais su… (Il soupire, frustré.) Jamais je ne permettrai qu’Excalibur tombe entre les mains des Dotés…encore moins celles des descendants de Mordred ou de Kara. Je préfère mille fois mourir. Je baisse lentement les yeux vers mes mains posées sur mes genoux, le souffle un peu court. Quand je les relève, c’est avec découragement et résignation. — Malgré tous tes efforts, ils vont finir par l’avoir malgré tout. Elena va épouser Ethan. Et moi…Moi je vais épouser Aydan. (Je sens mon cœur se crisper à ce nom, mais je poursuis.) Qu’on le veuille ou non, cette union leur ouvre la voie vers elle, c’est indéniable. Mon père reste perdu dans ses pensées, les yeux rivés sur les flammes mourantes dans l’âtre. Leur lumière se reflète dans ses prunelles d’une manière que je n’avais encore jamais vue. Une confiance inébranlable s’empare de lui alors qu’il reporte son regard sur moi. — Pas si Adrian réussit à intervenir à temps. Il est l’un des plus jeunes descendants directs de Lancelot et Guenièvre. Son père et moi avons un accord, qu’il respectera après ma disparition, j’en suis certain. S’il parvient à te libérer à temps avec ses hommes, alors tout changera. Les McCallister ne pourront rien faire sans toi. Excalibur ne répond pas aux âmes sombres. Je reste là, silencieuse, alors que ses paroles ricochent au plus profond de moi. — Tu crois vraiment que lui et moi pouvons faire pencher la balance ? je lui demande, incertaine. Mon père hoche la tête avec détermination. — Et vous ne serez pas seuls : les rebelles – descendants des branches ayant suivi celle de Lohort, et même celles de certains enfants de Lancelot et Guenièvre – seront là aussi. Vous pourrez compter sur eux. Ils n’ont absolument aucune sympathie pour les Hideg Tel – See Löwe, les De Scorailles, ni même les McCallister. Après tout, c’est à cause d’eux qu’ils ont dû changer de nom et se taire pendant des générations. Porter des haillons. Travailler dans les mines, dans les serres, dans les quartiers oubliés. Vivre comme des Travailleurs, parce que c’était la seule façon qu’ils avaient de survivre. Une boule se forme dans ma gorge à l’entente de ces mots. J’essaie de répondre, mais ma bouche semble engluée. Le décor ondule légèrement autour de moi, alors qu’une voix m’appelle dans le lointain. Amberly… L’image de mon père se brouille devant mes yeux. Je tente de l’atteindre, mais mon corps reste paralysé. Amberly… Mes yeux se voilent. Le vertige m’enveloppe, avalant peu à peu la lumière. Mon souffle se fait plus court, plus difficile. Une pression invisible me serre la gorge. Mon père se penche vers moi, me prend dans ses bras. Je le sens à peine. Sa chaleur semble déjà lointaine, comme filtrée par un voile sombre. Alors que le monde s’effondre autour de moi, que le sol se dérobe, que l’air m’échappe, je l’entends me souffler dans une tendresse infinie : — Je t’aime ma fille. Ne l’oublie jamais. Puis une voix familière se superpose à la sienne : Amberly, réveille-toi…MAINTENANT ! Je me réveille en sursaut, le souffle saccadé. Mes poumons cherchent désespérément de l’air. Mes doigts agrippent les draps comme une bouée. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il pourrait imploser à tout moment. Ma respiration est rapide. Beaucoup trop rapide. Ma gorge me brûle encore, comme si la pression refusait de me lâcher. Une main saisie la mienne, chaude, rassurante. Je tourne la tête et mon regard plonge instantanément dans celui émeraude de mon fiancé — Bon retour parmi nous, me lance une voix à l’autre bout de la pièce. Je baisse les yeux sur Sabrina, assise dans un fauteuil, jambes croisées, une tasse de thé fumante à la main. Elle m’observe avec un sourire narquois. Je lui jette un regard noir, venimeux, mais elle ne s’en formalise pas, détournant simplement les yeux. Aydan s’assoit doucement à mes côtés, son poids à peine perceptible sur le matelas. — Comment te sens-tu ? — Ça irait mieux si les druidesses s’abstenaient de m’étrangler avec leurs lianes à tout va, je marmonne, la voix un peu cassée. (Un rire discret s’échappe de ses lèvres. Je jette un nouveau regard à Sabrina, qui m’ignore royalement, puis j’ajoute :) Mon père ne m’a rien confié sur Excalibur. Mais…il m’a dit certaines choses…sur ses origines, et qu’il était bel et bien un rebelle. Aydan hoche la tête, grave et impassible. Sabrina se penche en avant, les yeux plissés. Un ange passe. Mon cœur bondit entre mes côtes tandis que je me force à soutenir son regard. — Elle dit la vérité, finit-elle par déclarer. Même si elle ne le voulait pas, elle serait forcée de le faire, grâce au lien magique avec le petit être en train de pousser dans son ventre. Mon sang ne fait qu’un tour dans mes veines à l’entente de ces mots. — Je ne peux pas être enceinte, je ris nerveusement, pas si vite. Elle se lève et s’approche du lit, les yeux brillant d’une satisfaction perverse. — Quand on connait les bons sorts et les bonnes potions, la nature devient vite très conciliante. Le souffle suspendu, je me laisse lentement retomber contre le matelas, une main sur mon ventre encore plat. Une chaleur étrange, à peine perceptible, y palpite. Sous le choc, je n’entends pas la porte s’ouvrir. Ce n’est que lorsqu’Aydan se lève du lit que je remarque Blaire et Delia dans la chambre. — Elle est réveillée, mais encore un peu secouée par les nouvelles de la journée. — Et la découverte de sa grossesse, s’empresse d’ajouter Sabrina. Un drôle de frisson me parcourt l’échine. Aydan lui lance une œillade réprobatrice avant de reporter son attention sur les deux servantes : — Ménagez-la, mais assurez-vous à ce qu’elle soit prête d'ici à une heure. — Et à ce qu’elle porte la chemise de nuit noire, avec la robe de chambre et les souliers assortis, complète Sabrina, ce qui lui vaut un nouveau regard sévère de la part de mon fiancé. L’enthousiasme macabre qui l’anime ne m’annonce rien qui vaille. — Qu’est-ce que vous… Elle quitte la pièce sans même me donner une chance de finir ma phrase, laissant une odeur épicée et entêtante dans son sillage. Je me tourne vers Aydan, espérant avoir plus de chance de ce côté, mais c’est bien évidemment sans compter sur son l’irruption de son page. Décidément, c’est mon jour. Le jeune homme s’incline dans une révérence expédiée. Aydan se tourne vers lui, sourcils haussés. — Majesté, votre mère la Reine Douairière vous attend dans le petit salon de l’aile Est. Aydan hoche la tête. — J’arrive tout de suite. (Le jeune homme s’incline à nouveau et se retire. Aydan se tourne vers moi, une lueur douce mais sérieuse dans le regard :) Essaie de te reposer encore un peu. Je te retrouve tout à l’heure. Il m’embrasse furtivement, puis se détache. — Une heure ! rappelle-t-il à l’attention de mes servantes d’un ton ferme. Après un dernier regard, il quitte la pièce sans un mot de plus, refermant la porte sur mon appréhension. Le silence retombe lourd comme une chape de plomb. Je reste figée, les yeux rivés sur la porte close. Une pensée glaçante me frappe subitement de plein fouet : mon père – mon roi, mon protecteur et mon repère dans les moments de doute – va mourir aujourd’hui. Je suis rappelée à l’ordre par l’approche de Blaire et Delia dont le calme feint ne fait qu’accentuer mon malaise. — Nous devons vous préparer, princesse, murmure Delia tout en passant un bras bienveillant sur mes épaules. J’acquiesce, incapable de prononcer le moindre mot. Ma gorge se noue, entravée par la brûlure de l’angoisse. Le corps et le cœur lourds, je me laisse aller aux bons soins attentifs de mes servantes, qui se montrent presque maternelle à mon égard. Leurs gestes sont doux et bienveillants. Elles me déshabillent avec précaution et m’aident à entrer dans l’immense baignoire de marbre, à même le sol, remplie d’une eau parfumée à l’orange amère et au cèdre. Blaire s’agenouille derrière moi et s’attèle au soin de ma longue chevelure épaisse, tandis que Delia prépare ma tenue ainsi que le nécessaire pour me maquiller et me coiffer. Les paroles d’une chanson, que je me souviens vaguement avoir entendue dans mon enfance, me reviennent en mémoire. Je me mets à les fredonner pensivement, le regard perdu dans le vague. Blaire m’aide à sortir de la baignoire tandis que Delia me tend une serviette dans laquelle je m’enroule. D’un pas encore un peu mécanique, je m’assois devant la coiffeuse et les laisse s’occuper de ma coiffure et de mon maquillage. Mes cheveux, encore légèrement humides, retombent en une cascade d’ondulations soyeuses dans mon dos, comme un voile de lumière. Delia relève les mèches du dessus en un chignon tressé, qu’elle fixe soigneusement à l’aide de quelques épingles. Quelques boucles échappées encadrent mon visage, adoucissant la tension de mon regard, mis en valeur par un maquillage discret et lumineux. Pour finir, elles m’aident à enfiler une longue chemise de nuit noire, faite d’un tissu léger et mat. Par-dessus, une robe de chambre cintrée, d’un noir encore plus profond. Enfin, les souliers : simples et rigides, presque hostiles. Je prends une lente inspiration, puis jette un coup d’œil à mon reflet – simple, élégant, royal. — Vostra Altezza, m’appelle Blaire, d’une voix douce. (Je lève les yeux vers elle.) Il est l’heure. Je hoche lentement la tête et recule lentement, manquant de chanceler. Mes jambes semblent trahir ma volonté. Lourdes. Réticentes. Le palais me parait soudainement étranger – les couloirs plus longs, les tentures plus sombres. Le silence est assourdissant, rompu seulement par les échos feutrés de nos pas, le bruissement des étoffes, et les battements affolés de mon cœur. Après une descente interminable, nous atteignons enfin la grande salle d’audience. Deux gardes viennent à notre rencontre pour prendre la relève tandis que mes servantes disparaissent dans la masse. Ils m’escortent jusqu’à l’estrade où trône la famille royale : la Reine Ludivine, Ethan, Elena, Aydan, ma mère, et…un homme dont je ne connais ni le visage, ni le nom. Je m’incline dans une révérence mécanique. Mon fiancé descend les quelques marches qui nous séparent et m’aide à me relever. Ses doigts doux et chauds se referment fermement autour des miens, comme pour me transmettre chaleur et réconfort. A ma plus grande surprise, sa mère se lève et se recule afin de nous laisser les trônes du roi et de la reine, au centre de l’estrade. Aydan et moi y prenons place. Quelques murmures d’approbation et des applaudissements discrets retentissent aux quatre coins de la salle. Aydan salue la foule d’un signe de main assuré. Quant à moi, je me contente de leur adresser un sourire factice, malgré l’angoisse et la tristesse qui me compressent le cœur. Les juges d’apparat, Carlyne et Sabrina font leur entrée, réduisant la salle au silence. Derrière eux, deux gardes traînent un homme sale, vêtus de vêtements luxueux réduits en haillons, droit comme un chêne, les poignets liés dans le dos par des lierres enchantés. Son regard éteint et fatigué parcourt la salle jusqu'à se poser sur nous. La fatique cède aussitôt place à une colère ardente. — Comment oses-tu ? hurle-t-il, son attention dardée sur ma mère. Comment oses-tu te montrer ici, à son bras ? Ma femme ! Sa douleur me fait l’effet d’un uppercut invisible à l’estomac. Je porte instinctivement la main à mon ventre, comme pour me protéger. J’inspire et expire lentement, tentant de dissimuler mon trouble. Derrière nous, ma mère avance, sans lâcher le bras de l’homme qui l’accompagne. — Non sei piu niente per me, Pietro, dit-elle, d’une voix glaciale, parfaitement impassible. Un grognement de douleur s’échappe des lèvres de mon père. — Je t’aimais ! — Menteur, rétorque-t-elle sèchement. Un silence de plomb s’abat sur la salle. L’un des juges – un homme grisonnant, au dos courbé et aux lunettes épaisses – s’avance. — Il semblerait que ce ne soit pas la seule chose sur laquelle vous ayez menti… Ses yeux rivés sur mon père, il ouvre un large dossier dans lequel sont rangées les preuves les plus accablantes. Les juges enchaînent les uns après les autres. Mon père écoute leurs preuves sans laisser paraître la moindre émotion. Autour de nous, les nobles murmurent, commentent, insultent, huent. Lui les ignore, le dos droit, la tête haute. L’un des trois juges s’avance au centre de la pièce, le regard implacable : — Pietro McAirgidLoch – roi déchu. Vous êtes reconnu coupable de trahison envers les royaumes d’Europe du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest… — Il n’y a plus de royaumes à l’Est et à l’Ouest, ricane mon père, déclenchant un tollé dans la salle. — Et de trahison envers les familles McCallister, Hideg Tel – See Löwe, et De Scorailles, tonne le juge. — Cela n’est pas un problème puisque je n’ai aucun lien de parenté avec ces dernières ! La salle explose de colère. Le vacarme me vrille les tympans. Aydan lâche ma main et se lève d’un bond, menaçant. — Silence ! aboie-t-il. (Je tressaute.) Pietro McAirgidLoch, né Béthune, vous êtes coupable de haute trahison envers les différentes Couronnes d’Europe et condamnéà mort ! Les lèvres de mon père s’étirent en un sourire narquois : — Si Votre Majesté en a décidé ainsi, alors je me plierai à ma peine. Toutefois, je demande à ce qu’on me noie. Dans du Barolo Riserva, année 1745. Ma mère, Elena, la Reine Ludivine et moi-même hoquetons en chœur. Barolo Riserva, 1745. Le vin que l’on réserve aux anniversaires et aux mariages dans le Royaume d’Europe du Sud. Mon père tourne lentement la tête vers nous, le regard brillant d’une ironie amère. — A la santé de mes deux princesses, de mes deux petits connards de futurs gendres qui se sont imposés dans leurs cœurs, et de l’enfoiré qui a décidé de profiter de ma mort pour s’imposer dans la vie de ma femme. — Qu’on apporte la barrique, aboie Aydan. Deux gardes s’exécutent et quittent la salle d’un pas martial, tandis que Carlyne et Sabrina s’avancent et s’inclinent dans une profonde révérence. Un regard entendu passe entre elles, Aydan et Ethan. — Amberly, Elena, nous appelle Aydan d’une voix ferme. Je sens mon cœur tambouriner furieusement entre mes côtes alors que mon fiancé m’attrape par la main dans une poigne ferme et impérieuse – sans aucune échappatoire. Les lourdes portes s’ouvrent à nouveau sur les gardes. L’un d’eux pousse une barrique de bois cerclée de fer, richement gravée d’arabesques et des armoiries des McCallister. Une fois au pied de l’estrade, son collègue l’aide à la poser sur un socle en pierre noire. Deux autres gardes traînent mon père de force devant la barrique. Aydan et Ethan nous entraînent à leur suite, près de cette dernière, où les deux druidesses se positionnent à nos côtés. Carlyne s’avance, le visage illuminé d’un sourire victorieux. — Mon cher Pietro, avant que nous ne t’envoyions dans l’Autre Monde, prenons quelques minutes pour un peu de divertissement. D’un geste théâtral, elle invite Aydan et Ethan à procéder, sans lâcher mon père des yeux. De manière tout à fait solennelle, nos fiancés s’agenouillent devant nous, glissant une chevalière aux armoiries de nos familles, finement serties de nos pierres de naissance respectives et des leurs, à nos annulaires gauches. Les druidesses entonnent une incantation basse, gutturale. Un gémissement plaintif s’échappe de mes lèvres tandis que la magie s’insinue en moi, telle une braise rampante sous ma peau. Le métal s’imbrique à ma chair pour ne former plus qu’un avec elle. Mon père tente de se libérer de la prise de ses geôliers. Un grondement d’impuissance s’échappe de sa gorge. — Espèce de chiens ! hurle-t-il. Espèces de barbares ! Les gardes lui assènent alors des uppercuts violents dans l’estomac. Il s’effondre au sol, crachant du sang sur le sol froid. — Papa ! s’écrie ma sœur. Elle tente de le rejoindre, mais elles se heurtent aux bras puissants d’Ethan qui la retiennent fermement. Carlyne se penche notre père, le regard brillant d’une satisfaction malsaine. — Pendant que tu te noieras dans ton vin, juste avant d’être éviscéré en public, Pietro, tu pourras avoir un dernier aperçu de la manière dont tes filles sont honorées par leurs fiancés. Un rire général éclate dans l’assemblée, ponctué de sifflements et de murmures ravis. Un frisson désagréable me court le long de l’échine, alors que le tumulte s’amplifie et que mon regard dérive jusqu’à l’autre bout de la salle, où deux lits aux draps impeccables et aux rideaux entrouverts attirent soudain toute mon attention. — Que l’exécution commence ! ordonne Aydan me ramenant à la réalité, mon père toujours accroupis devant nous. Les gardes l’empoignent sans ménagement. L’odeur âcre du vin se mêle à celle de la peur. Je me jette subitement en avant dans un cri, tandis que ma sœur se débat, des larmes de frustration roulant le long de ses joues. Autour de nous, les rires redoublent, cruels, comme si la salle toute entière savourait ce spectacle macabre. Aydan m’enlace par la taille et m’arrache au sol, sans rien dire. Sa présence m’écrase, comme s’il voulait effacer tout ce que je vois, tout ce que j’entends. D’une main sûre, il me porte jusqu’à l’un des lits sur lequel il me jette presque. Je tombe sur les draps frais. Sans me laisser le temps de réagir, il se place à califourchon sur moi. Ses vêtements s’évanouissent en une volute de magie, exposant son corps parfaitement sculpté. Je lève les yeux vers son visage. Ses prunelles sont d’un noir abyssal, bien trop profond. Je le cherche désespérément, mais ce que je trouve…ce n’est pas lui. L’ombre d’un sourire amusé se dessine sur ses lèvres. — Bonjour, Flur Boidheach. Mon sang se glace en entendant ce surnom : — Mordred ? (Un rire rauque, guttural, me répond.) Mordred…Vous…Tu es Mordred, je souffle, hésitante. Il incline la tête, amusé : — Je ne suis qu’une infime partie de lui. Une trace. Une empreinte…Juste assez pour mieux étudier, et comprendre, ce qu’Aydan voit en toi. Mon cœur bondit entre mes côtes. Je tente de me redresser, mais il plaque mes poignets au-dessus de ma tête. Ses doigts défont le nœud de ma robe de chambre et déchirent ma chemise de nuit dans un geste sec. Je me débats – une seconde, deux. Puis je cesse. Quelque chose dans ses yeux m’observe comme si j’étais un miracle. Je détourne le regard, gênée, le corps tendu. Aydan – Mordred – glisse un doigt sous mon menton, me forçant à relever la tête et à plonger mon regard dans le sien. — Tu n’as pas à être gênée, Amberly. Pas devant moi. (Je frémis.) Tu es magnifique. (De sa main libre, il enroule l’une de mes jambes autour de sa taille, s’installant entre mes cuisses.) Tu étais censée être une ennemie, souffle-t-il, une menace, une proie. Mais tu es lumière. Je commence enfin à comprendre ce qu’il y a en toi. Ses mots coulent sur moi, comme une eau douce et brûlante à la fois. Gardant mes poignets d’une main, il glisse l’autre sous mes reins, m’agrippe par les hanches et me pénètre d’un profond coup de rein, brutal. Je me cambre. Une plainte mi-gémissement, mi-sanglot honteux, m’échappe. Le bruit de la barrique – ce bruit horrible, de bulles d’air éclatant – emplit mes oreilles, tandis qu’il commence à se mouvoir en moi. Le cœur gros, je détourne les yeux, sentant toutes ces émotions lourdes m’écraser davantage. Un grondement rauque remonte des tréfonds de sa poitrine : — Non. (Il relâche mes poignets et saisit mon visage d’une poigne ferme, implacable. Son corps s’immobilise au-dessus du mien.) Nous ne sommes que toi et moi. Ne pense à rien d’autre, m’ordonne-t-il d’une voix rauque, impérieuse. Mon regard s’ancre au sien. Je tente de parler, mais ma voix se noie dans le torrent émotionnel qui menace de submerger. Il raffermit sa prise sur mon visage – me forçant à le regarder – et se remet à bouger en moi avec une intensité farouche. Sa tête s’enfouit dans le creux de mon cou, dont il suçote avidement la peau. Chaque va-et-vient m’enfonce un peu plus dans cette dualité déchirante : je devrais le repousser. Je ne peux pas. Mon corps se tend sous lui, le réclame, se cambre sous ses assauts possessifs. Je lui en veux, mais je le veux. Mes mains, d’abord crispées, retrouvent d’instinct leurs repères dans ses cheveux. Mes doigts s’y enfoncent, l’attirent contre moi avec une urgence inconsciente. Je me blottis contre lui, tremblante, le cœur au bord de l’implosion. Ses mouvements sont une véritable déferlante, une onde de feu qui me consume de l’intérieur. Mes hanches s’ouvrent sous lui, mon corps cède, succombe, se tend, s’accroche – comme si l’o*****e pouvait balayer la honte, le deuil et la douleur. Je le sens s’abîmer en moi, le souffle court, le front moite collé à ma tempe. Nos respirations s’entrechoquent, haletantes, désordonnées, jusqu’à ce que nos corps s’embrasent ensemble. L’o*****e me prend à la gorge, v*****t, irrépressible – il m’arrache un cri étouffé, tandis que je sens le siens éclater au même instant, profond, viscéral, ancré dans mes entrailles. D’un geste brusque, Aydan me soulève et m’étreint avec une ardeur féroce, une urgence presque sacrée. Il n’y a plus de distance. Plus de colère. Juste cette chose sauvage, sacrée, inavouable. Epuisée, je ferme les yeux. Mes larmes coulent en silence. Des larmes de confusion, de fatigue, de plaisir coupable. Il garde la tête nichée dans le creux de mon cou, sa bouche frôlant mon oreille. Sa voix grave s’élève dans un murmure rauque, solennel : — À partir de maintenant, je suis le seul responsable de toi. Je te protégerai et je t’honorerai. Coûte que coûte. ** ** ** **
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