Cela fait maintenant un jour que je suis ici, plongée dans le monde des vampires, sans réellement comprendre ce que je suis. Depuis ma morsure, des changements s’opèrent en moi, mais d’après Elias, ils sont trop faibles, trop lents. Lui non plus ne parvient pas à expliquer ce qui m’arrive. Peut-être que la mutation fonctionne différemment chez les femmes… Mais le véritable problème, c’est que les femmes ne sont pas censées survivre à une morsure de vampire, encore moins se transformer.
C’est alors que les paroles de Vénus me reviennent en mémoire, comme un écho insistant : « L’équilibre du monde repose sur tes choix, enfant de l’impossible. Mais rappelle-toi ceci, chaque étoile qui brille a son ombre, et chaque flamme son obscurité. Et quand viendra le moment où le feu te trouvera… ne te détourne pas, même si cela signifie te perdre. »
Enfant de l’impossible. Elle savait. Elle avait prédit ma mutation avant même qu’elle ne survienne.
Je n’en ai encore rien dit à Elias. À vrai dire, je ne sais même pas si je devrais. Je ne le connais pas assez, et les paroles de Vénus vont bien au-delà de ma simple transformation. « L’équilibre du monde repose sur tes choix. » Cette phrase résonne en moi avec un poids que je ne peux ignorer.
J’ai l’étrange sensation que je ne serai jamais vraiment en sécurité.
L'entraînement pour vampire n'était pas une partie de plaisir. Elias ne m’épargnait pas. Son exigence était absolue, et je comprenais vite que survivre à cette transformation serait plus difficile que je ne l’avais cru.
L’endroit où nous nous entraînions était isolé, un terrain vague près d’une vieille bâtisse délabrée que Lucian nous avait conseillée. La maison tenait à peine debout, ses murs de pierre usés par le temps, sa toiture trouée laissant filtrer des filets de lumière. Autour, la forêt s’étendait, dense et menaçante, dissimulant les prédateurs de la nuit. L’air y était imprégné d’humidité et d’un parfum de terre et de bois moisi. C’était un lieu hors du temps, un refuge pour ceux qui n’avaient pas leur place ailleurs.
— Elias… comment ça fonctionne vraiment, le vampirisme ? demandai-je en rompant le silence pesant. Pourquoi est-ce que vous pouvez marcher au soleil alors que les histoires disent que ce n’est pas possible ?
Elias esquissa un sourire en coin et s’accouda à un arbre.
— Dans notre monde, une magie ancienne nous protège du soleil. Mais dans d’autres mondes, les choses sont différentes. Ceux qui voyagent doivent porter des objets enchantés : bagues, bracelets, colliers… Mais ce n’est pas donné à tout le monde. Seuls ceux qui ont reçu l’autorisation du roi y ont droit.
— Le roi… ton frère, c’est ça ?
— Oui, répondit-il d’un ton neutre.
Un frisson parcourut mon échine.
— Et si ton frère découvre ce que je suis vraiment… qu’est-ce qu’il me fera ?
Elias me regarda un instant avant de répondre, sa voix plus grave.
— Mon frère est un être impassible. Il ne ressent ni pitié ni colère inutile. Il cherche la connaissance, l’ordre, et tout ce qui menace l’équilibre doit être contrôlé… ou détruit. Si jamais il apprend ce que tu es, il fera de toi une expérience. Un sujet d’étude, pour comprendre pourquoi et comment tu existes.
Un nœud se forma dans ma gorge.
— Et si d’autres espèces l’apprennent ?
— Alors ce sera encore pire, dit Elias. Ils exigeront peut-être ta mort. Tu changes l’équilibre de ce monde, Crystal. Une femme vampire, ça n’a jamais existé. Ça remet tout en question, et la peur pousse les gens à des extrémités.
Un silence pesant s’installa. Cette révélation fit l’effet d’un poids écrasant sur mes épaules.
— Encore !
Je me redressai, le souffle court. Mon cœur battait toujours, un détail étrange alors que je n’étais plus tout à fait humaine. Elias, accoudé à un arbre, me regardait, impassible.
— Tu dois arrêter de réfléchir, Crystal. Lâche prise.
Facile à dire. Tout mon être hurlait de résister à cette nouvelle nature. Quelque chose en moi se rebellait. J’avais soif… une soif familière et pourtant incomplète. L’odeur du sang d’Elias, même infime, éveillait un désir brut en moi. Mais je pouvais m’en passer. C’était… étrange.
Un malaise s’insinua en moi, une sensation profonde, comme si mon corps lui-même me cachait des vérités. Je tanguai légèrement.
— Je…
Le monde tourna autour de moi. Un choc contre le sol. Un frisson glacial envahit mes membres.
Elias s’agenouilla aussitôt, me tenant par les épaules.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je ne sais pas… soufflai-je. J’ai l’impression que… quelque chose cloche.
Une douleur fulgurante traversa ma poitrine, et l’air me manqua. Mes doigts griffèrent la terre. Mon corps rejetait quelque chose… ou au contraire, cherchait à révéler ce que je n’étais pas prête à comprendre.
Elias fronça les sourcils et approcha sa main de mon cou. Il toucha ma peau brûlante.
— Ce n’est pas normal.
Je voulais répondre, mais une ombre envahit ma vision.
Lorsque je repris conscience, j’étais allongée sur un matelas de fortune, dans une pièce sombre et fraîche. L’odeur du bois humide et de la cendre flottait dans l’air. Elias était là, assis non loin, les bras croisés, un air pensif sur le visage.
— Ton cœur bat encore.
Il le dit comme une accusation, comme une énigme qu’il ne parvenait pas à résoudre. J’ouvris la bouche pour parler, mais il leva la main.
— Crystal, tu devrais être morte. Tu es censée être un vampire, mais quelque chose en toi refuse cette transformation.
Je frissonnai. L’idée même me dérangeait. Mon cœur battait lentement, faiblement, comme un vestige d’une humanité qui n’aurait jamais dû survivre.
— Ça n’a pas de sens, murmurais-je.
Elias se leva brusquement et quitta la pièce. Quelques minutes plus tard, il revint, traînant quelqu’un derrière lui. Un jeune homme, à peine adulte, aux cheveux ternes et aux joues creusées. Ses yeux, vides de toute lumière, étaient fixés au sol.
— Bois.
Je reculais d’instinct.
— Quoi ?
— Bois son sang, ordonna Elias, d’une voix tranchante. Si tu es vraiment un vampire, alors prouve-le.
Le garçon ne bougea pas, résigné. Il portait des marques sur les bras, des cicatrices qui témoignaient d’une vie passée à servir de nourriture. Je sentis mon estomac se tordre. Il était un esclave, un réservoir vivant, né et élevé uniquement pour être consommé.
L’odeur du sang m’assaillit. Une chaleur fulgurante se répandit dans mes veines, brûlante et insatiable. Ma respiration s’accéléra, mes crocs jaillirent, s’allongeant douloureusement. C’était instinctif, brutal. Mon corps réagissait avant même que mon esprit ne puisse formuler un refus.
— C’est normal que tu ressentes ça, dit Elias d’une voix calme. Tes émotions sont exacerbées. Chaque sensation est amplifiée. Mais ça ne change pas ce que tu es. Bois.
Ma mâchoire se contracta alors que je luttais contre ce besoin impérieux. Je pouvais entendre le battement irrégulier du cœur du garçon, chaque pulsation résonnant en moi comme une invitation.
Elias dégaina une lame effilée de sa ceinture et, sans une hésitation, entailla le poignet du garçon. Un filet de sang chaud perla immédiatement, et l’odeur métallique emplit l’air. Mon corps réagit avant même que je ne puisse penser. Une pulsion primaire s’empara de moi, et avant que je ne puisse m’en empêcher, ma bouche se posa sur la plaie.