CHAPITRE PREMIER.-2

2063 Words
Ce ne fut pourtant pas l’avis de l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur don Pietro Enriquez de Acevedo, comte de Fuentes, capitaine et gouverneur de l’État de Milan ; ce ne fut pas son avis, et pour bonnes raisons. Pleinement informé de la souffrance dans laquelle vit cette ville et État à cause du grand nombre de bravi qui y abondent…… et résolu d’extirper totalement une engeance si pernicieuse, il publie, le 16 décembre 1600, une nouvelle ordonnance pleine encore des plus sévères comminations, avec le ferme propos que les mesures prescrites soient de tout point exécutées en toute rigueur et sans espérance de rémission. Il faut croire cependant qu’il n’y mit pas toute cette bonne volonté qu’il savait employer à ourdir des trames et à susciter des ennemis à son grand ennemi Henri IV ; car en ceci l’histoire montre comme il parvint à armer contre ce roi le duc de Savoie auquel il fit perdre plus d’une ville ; comme il réussit à faire conspirer le duc de Biron, auquel il fit perdre la tête ; mais, quant à cette engeance si pernicieuse des bravi, il est certain qu’elle continuait à pulluler le 22 septembre de l’année 1612. Ce jour, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur don Giovanni de Mendozza, marquis de la Hynojosa, gentilhomme, etc., gouverneur, etc., pensa sérieusement à l’extirper. À cet effet, il adressa à Pandolfo et Marco Tullio Malatesti, imprimeurs royaux, l’ordonnance accoutumée, avec corrections et additions, afin qu’ils l’imprimassent pour l’extermination des bravi. Mais ceux-ci vécurent encore pour recevoir, le 24 décembre de l’année 1618, des coups semblables, ou même plus forts, de l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur don Gomez Suarez de Figueroa, duc de Feria, gouverneur, etc. Comme pourtant ils n’en étaient pas encore morts, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, sous le gouvernement duquel eut lieu la promenade de don Abbondio, s’était vu contraint de recorriger et republier l’ordonnance ordinaire contre les bravi, le 5 octobre 1627, c’est-à-dire un an, un mois et deux jours avant ce mémorable événement. Et cette publication ne fut pas la dernière, mais nous ne croyons pas devoir faire mention de celles qui suivirent, attendu qu’elles sont en dehors du période de notre histoire. Nous en citerons seulement une du 13 février de l’année 1632, dans laquelle l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le duc de Feria, pour la seconde fois gouverneur, nous avertit que les plus grandes scélératesses viennent de ceux qu’on appelle bravi. Cela suffit pour nous donner la certitude qu’au temps dont nous parlons, les bravi continuaient d’exister. Que les deux hommes à qui nous avons reconnu ce titre, en donnant leur portrait, fussent là pour attendre quelqu’un, c’était chose évidente ; mais ce qui causa le plus de déplaisir à don Abbondio fut de ne pouvoir se dissimuler, à certains mouvements qu’ils firent, que la personne attendue était lui. En effet, dès qu’il avait paru, ils s’étaient regardés l’un l’autre, levant la tête d’une certaine manière à faire voir qu’ils s’étaient dit tous deux en même temps : Le voici. Celui qui était à califourchon sur le mur s’était dressé, ramenant sa jambe sur le chemin ; l’autre avait quitté le mur où il était adossé, et tous deux s’acheminaient à sa rencontre. Le curé tenant toujours son bréviaire ouvert devant lui comme s’il lisait, jetait ses regards par-dessus pour observer les mouvements de ces personnages ; et, les voyant marcher droit à lui, mille pensées toutes à la fois l’assaillirent. Il se demanda précipitamment si entre lui et les bravi il y aurait quelque issue dans le chemin à droite ou à gauche, et se souvint aussitôt qu’il n’y en avait aucune. Il fit un rapide examen dans ses souvenirs pour rechercher s’il aurait péché contre quelque homme puissant, contre quelque homme vindicatif ; mais, au milieu même de son trouble, le témoignage consolant de sa conscience le rassurait jusqu’à un certain point. Et les bravi cependant s’approchaient, les yeux attachés sur lui. Il mit l’index et le doigt du milieu de sa main gauche dans le col de son rabat, comme pour le rajuster ; et, faisant circuler les deux doigts autour de son cou, il tournait en même temps la tête en arrière, tordant la bouche et cherchant à voir du coin de l’œil, aussi loin qu’il pouvait, si quelqu’un n’arrivait pas ; mais il ne vit personne. Il lança un coup d’œil par-dessus le petit mur, dans les champs : personne ; un autre plus timide en avant sur le chemin ; personne que les bravi. Que faire ? Retourner sur ses pas ? Il n’était plus temps. Fuir ? c’était comme dire : poursuivez-moi, ou pis encore. Ne pouvant se soustraire au danger, il y courut, parce que les moments de cette incertitude lui étaient désormais si pénibles qu’il ne songeait plus qu’à les abréger. Il pressa le pas, récita un verset d’une voix plus haute, composa sa physionomie pour lui donner autant de calme et d’hilarité qu’il lui fut possible, fit tous ses efforts pour préparer un sourire, et quand il se trouva face à face avec les deux honnêtes gens, il dit mentalement : « Nous y voilà, » et s’arrêta tout court. « Monsieur le curé, dit l’un des deux, en le regardant fixement au visage. — Que désire monsieur ? répondit aussitôt don Abbondio, levant les yeux de dessus son livre qui resta tout ouvert sur ses mains, comme sur un pupitre. — Vous avez l’intention, poursuivit l’autre du ton menaçant et irrité d’un homme qui surprend son inférieur prêt à faire une mauvaise action, vous avez l’intention de marier demain Renzo Tramaglino et Lucia Mondella ! — C’est-à-dire, répondit d’une voix tremblotante don Abbondio, c’est-à-dire… ces messieurs sont gens du monde, et savent très-bien comment se passent ces sortes de choses. Le pauvre curé n’y entre pour rien : ils font leurs arrangements entre eux, et puis… et puis ils viennent à nous comme on irait à un comptoir recevoir son argent ; et nous nous sommes les serviteurs du public. — Eh bien, lui dit le bravo à l’oreille, mais d’un ton solennel de commandement, ce mariage ne doit point se faire, ni demain ni jamais. — Mais, messieurs, répliqua don Abbondio avec la voix douce et polie de celui qui veut persuader un impatient, mais, messieurs, daignez vous mettre à ma place. Si la chose dépendait de moi… vous voyez bien qu’il n’en entre rien dans ma poche… — Ah ça, interrompit le bravo, si la chose devait se décider par du bavardage, vous nous mettriez dans le sac. Nous n’en savons et n’en voulons pas savoir davantage. Homme averti… Vous entendez. — Mais ces messieurs sont trop justes, trop raisonnables… — Mais, interrompit cette fois l’autre camarade qui n’avait rien dit jusqu’alors, mais le mariage ne se fera pas, ou… et ici un bon juron, ou celui qui l’aura fait ne s’en repentira pas, car il n’en aura pas le temps, et… un autre juron. — Paix, paix, reprit le premier orateur, monsieur le curé est un homme qui sait vivre ; et nous, nous sommes d’honnêtes gens qui ne voulons pas lui faire du mal, pourvu qu’il soit prudent et sage. Monsieur le curé, l’Illustrissime seigneur don Rodrigo, notre maître, vous salue bien sincèrement. » Ce nom fut dans l’esprit de don Abbondio ce qu’est, dans le fort d’un orage pendant la nuit, un éclair qui, répandant sur les objets une lumière confuse et momentanée, ajoute encore à l’épouvante. Il fit comme par instinct une inclination profonde et dit : « Si ces messieurs pouvaient me suggérer… — Oh ! vous suggérer, à vous qui savez le latin ! interrompit encore le bravo avec un rire qui tenait de l’ignoble et du féroce. C’est votre affaire. Et surtout, qu’il ne vous échappe pas un mot sur cet avis que nous vous avons donné pour votre bien ; autrement… hem… ce serait tout comme si vous faisiez le mariage. Allons, que voulez-vous qu’il soit dit de votre part à l’illustrissime seigneur don Rodrigo ? — Mes respects… — Expliquez-vous mieux. — … Disposé,… toujours disposé à l’obéissance. Et en prononçant ces mots, il ne savait lui-même s’il faisait une promesse ou un compliment. Les bravi les prirent ou parurent les prendre dans leur sens le plus sérieux. — Fort bien, et bonne nuit, Sire curé, » dit l’un d’eux prêt à partir avec son compagnon. Don Abbondio qui, peu de moments avant, eût donné l’un de ses yeux pour les éviter, aurait voulu maintenant prolonger la conversation et les pourparlers. « Messieurs… » commençait-il à dire en fermant le livre de ses deux mains ; mais ceux-ci, sans l’écouter davantage, prirent le chemin par où il était venu lui-même, et s’éloignèrent en chantant une vilaine chanson que je ne veux pas transcrire. Le pauvre don Abbondio demeura un moment la bouche ouverte et comme frappé d’un charme ; puis il prit celui des deux sentiers qui conduisait à sa maison, mettant avec peine une jambe devant l’autre, tant la crampe paraissait les avoir saisies. Quant à l’état où il se trouvait intérieurement, on le comprendra mieux quand nous aurons dit quelque chose de son caractère et des temps où il lui avait été donné de vivre. Don Abbondio (le lecteur s’en est déjà aperçu) n’était pas né avec un cœur de lion. Mais dès ses premières années il avait dû comprendre que la pire des conditions dans ces temps-là était celle d’un animal sans dents et sans griffes, et qui pourtant ne se sent point de penchant à être dévoré. La force légale ne protégeait en aucune manière l’homme paisible, inoffensif, et qui n’avait pas d’autres moyens de faire peur. Ce n’est pas que l’on manquât de lois et de peines contre les violences entre particuliers. Bien au contraire, les lois venaient par déluge. Les délits étaient énumérés et particularisés avec une minutieuse prolixité ; les peines follement exorbitantes et de plus susceptibles d’être augmentées, presque pour chaque circonstance, à la discrétion du législateur lui-même et de cent exécuteurs ; les formes de procédures calculées seulement pour débarrasser le juge de tout ce qui aurait pu l’empêcher de prononcer une condamnation. Les extraits que nous avons rapportés des édits contre les bravi en sont un faible mais fidèle exemple. Malgré tout cela et même en grande partie pour cette cause, ces édits répétés et renforcés d’un gouverneur à l’autre ne servaient qu’à attester en termes ampoulés l’impuissance de leurs auteurs ; ou, s’ils produisaient quelque effet immédiat, c’était essentiellement d’ajouter de nombreuses vexations à celles que les personnes faibles et pacifiques souffraient déjà de la part des perturbateurs, et d’accroître les violences de ceux-ci comme leur astuce. L’impunité était organisée et avait des racines que les ordonnances n’atteignaient pas ou ne pouvaient ébranler. Tels étaient les asiles, tels étaient les privilèges de certaines classes, en partie reconnus par la force légale, en partie tolérés avec un envieux silence, ou combattus par de vaines protestations, mais soutenus de fait et défendus par ces classes avec l’activité de l’intérêt propre et la jalousie du point d’honneur. Or cette impunité menacée et insultée, mais non détruite par les ordonnances, devait naturellement, à chaque menace, à chaque insulte, faire de nouveaux efforts, recourir à de nouvelles inventions pour se conserver. C’est ce qui arrivait en effet ; et chaque fois que paraissaient des ordonnances ayant pour objet de réprimer les auteurs de méfaits et de violences, ceux-ci cherchaient dans leur force réelle des moyens nouveaux et plus opportuns pour continuer de faire ce que les ordonnances venaient leur prohiber. Elles pouvaient bien entraver à chaque pas et molester l’homme tranquille qui n’avait pas de force à lui propre et se trouvait sans protection, parce que, dans le but d’avoir chaque individu sous la main pour prévenir ou punir chaque délit, elles soumettaient toutes les actions privées à la volonté arbitraire d’exécuteurs de toute sorte. Mais celui qui, avant de commettre un délit, avait pris ses mesures pour se réfugier à temps dans un couvent, dans un palais, où les sbires n’auraient jamais osé mettre le pied ; celui qui, sans autres précautions, portait une livrée qui engageait la vanité et l’intérêt d’une famille puissante, de toute une classe, à le défendre, celui-là était libre dans ses œuvres et pouvait se rire de tout ce fracas d’édits et d’ordonnances. Parmi ceux mêmes à qui était confié le soin de les faire exécuter, les uns appartenaient par leur naissance à la partie de la société où résidaient les privilèges, d’autres en dépendaient par clientèle. Les uns et les autres, par éducation, par intérêt, par habitude, par imitation, en avaient embrassé les maximes et se seraient bien gardés d’aller à l’encontre pour un morceau de papier affiché au coin des rues. Quant aux agents chargés de l’exécution immédiate, eussent-ils été entreprenants comme des héros, obéissants comme des moines, et prêts à se sacrifier comme des martyrs, ils n’auraient pu réussir, inférieurs, comme ils étaient, en nombre à ceux qu’il s’agissait de soumettre, sans compter la probabilité fort grande pour eux d’être abandonnés par ceux qui, abstractivement et pour ainsi dire en théorie, leur ordonnaient d’opérer. Mais d’ailleurs ces agents étaient généralement pris parmi les êtres les plus abjects et les plus pervers de leurs temps ; leur emploi était regardé comme vil par ceux-là même qui pouvaient en avoir peur, et leur titre valait une injure. Il était donc tout simple qu’au lieu d’exposer ou même de livrer leur vie dans une entreprise désespérée, ils vendissent leur inaction, et au besoin leur connivence, aux hommes puissants, et réservassent l’exercice de leur autorité exécrée et de la force dont ils étaient réellement investis, pour les occasions où il n’y avait pas de risque à courir, c’est-à-dire pour opprimer et tourmenter les gens paisibles et sans défense.
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