CHAPITRE III.-1

2015 Words
CHAPITRE III.Lucia entra dans la chambre d’en bas, lorsque Renzo était à faire douloureusement à Agnese un récit qu’elle écoutait elle-même avec une douloureuse attention. L’un et l’autre se tournèrent vers celle qui en savait plus qu’eux et de laquelle ils attendaient un éclaircissement qui ne pouvait être que bien triste. L’un et l’autre, au milieu de leur chagrin sur la fatale aventure, et chacun selon le caractère différent de son amour pour Lucia, laissaient entrevoir un déplaisir, différent aussi de ce qu’elle avait pu avoir pour eux un secret, et un secret de cette sorte. Agnese, quoique impatiente d’entendre parler sa fille, ne put s’empêcher de lui en faire le reproche. « N’avoir rien dit à ta mère d’une chose semblable ! — Maintenant je vous dirai tout, répondit Lucia en s’essuyant les yeux avec son tablier. — Parle, parle ! — Parlez, parlez ! dirent à la fois la mère et le fiancé. — Très-sainte Vierge ! s’écria Lucia, qui jamais aurait cru que les choses dussent en venir à ce point ? » Et d’une voix entrecoupée de pleurs, elle raconta comment, peu de jours auparavant, tandis qu’elle revenait de l’atelier de filature et qu’elle était restée en arrière de ses compagnes, don Rodrigo avait passé devant elle en compagnie d’un autre monsieur ; que le premier avait cherché à la retenir par des sornettes qui, disait-elle, n’étaient point jolies ; mais, sans l’écouter, elle avait hâté le pas et rejoint ses compagnes ; et, tout en marchant, elle avait entendu cet autre monsieur rire bien fort, et don Rodrigo dire : Parions. Le jour suivant, les mêmes personnages s’étaient encore trouvés sur le chemin ; mais Lucia était au milieu de ses compagnes, les yeux baissés ; l’autre monsieur ricanait, et don Rodrigo disait : Nous verrons, nous verrons. « Grâce au ciel, continua Lucia, ce jour était le dernier de la filature. Je racontai tout de suite… — À qui ? demanda Agnese, allant, non sans un peu d’humeur, au-devant du nom du confident préféré. — Au père Cristoforo, en confession, ma mère, répondit Lucia avec un doux accent d’excuse. Je lui racontai tout, la dernière fois que nous sommes allées ensemble à l’église du couvent : et, si vous vous en souvenez, ce matin-là j’allais faisant tantôt une chose, tantôt une autre, pour différer le départ jusqu’à ce qu’il passât d’autres personnes du village se dirigeant de ce côté et avec qui nous pussions faire route, parce que, depuis cette rencontre, les chemins me faisaient une peur… » Au nom révéré du père Cristoforo, le mécontentement d’Agnese se radoucit. « Tu as bien fait, dit-elle ; mais pourquoi ne pas avoir aussi tout raconté à ta mère ? » Lucia avait eu pour cela deux bonnes raisons : l’une de ne pas effrayer et attrister cette brave femme, pour une chose à laquelle elle n’aurait pu trouver de remède ; l’autre, de ne pas exposer à voyager par plusieurs bouches une histoire qui devait être soigneusement ensevelie dans le secret : d’autant plus que Lucia espérait que son mariage couperait court dès le principe à cette abominable persécution. De ces deux raisons cependant, elle n’allégua que la première. — Et vous », dit-elle ensuite en s’adressant à Renzo de ce ton qui veut faire reconnaître à un ami qu’il a eu tort ; » et vous, devais-je vous parler de cela ? Vous ne le savez que trop maintenant ! — Et que t’a dit le père ? demanda Agnese. — Il m’a dit de chercher à presser le mariage, et, en attendant, de me tenir renfermée, de bien prier le bon Dieu, et qu’il espérait que cet homme, ne me voyant plus, ne penserait plus à moi. Et ce fut alors que je fis un effort sur moi-même, poursuivit-elle en se tournant de nouveau vers Renzo, sans cependant lever les yeux sur lui, et en rougissant, ce fut alors que je fis la dévergondée et que je vous priai de tâcher de mener l’affaire un peu vite, et de finir avec le terme qui avait été fixé. Qui sait ce que vous aurez pensé de moi ? Mais je le faisais pour le bien, je suivais le conseil qui m’avait été donné, et je tenais pour certain… et ce matin encore, j’étais si loin de penser… » Ici ses paroles furent interrompues par une violente explosion de pleurs. « Ah ! le scélérat ! Ah ! le damné ! Ah ! l’assassin ! » criait Renzo en avant et en arrière dans la chambre, et en serrant de temps en temps le manche de son couteau. « Oh ! quel embarras, bon Dieu ! » s’écriait Agnese. Le jeune homme s’arrêta tout à coup devant Lucia qui pleurait, la regarda d’un air de tendresse mêlée de douleur et de rage, et dit : « C’est la dernière qu’il fait, cet assassin. — Ah ! non, Renzo, pour l’amour du ciel ! dit Lucia. Non, non, pour l’amour du ciel ! le bon Dieu est là aussi pour les pauvres ; et comment voulez-vous qu’il nous aide, si nous faisons du mal ? — Non, non, pour l’amour du ciel ! répétait Agnese. — Renzo », dit Lucia d’un air d’espérance et de résolution plus calme : « vous avez un métier, et je sais travailler : allons-nous-en si loin que cet homme n’entende plus parler de nous. » — Ah ! Lucia ! Et ensuite ? Nous ne sommes pas encore mari et femme ; le curé voudra-t-il nous donner le certificat d’état libre|6 | ? Un homme de cette espèce ? Si nous étions mariés, oh ! alors… » Lucia se remit à pleurer : et tous trois gardèrent le silence dans un abattement qui faisait un triste contraste avec leur parure et leurs habits de fête. « Écoutez, mes enfants, écoutez-moi, dit Agnese au bout de quelques moments, je suis venue au monde avant vous, et je le connais un peu, le monde. Il ne faut pas après tout se tant effrayer : le diable n’est pas si noir qu’on le peint. Les écheveaux nous paraissent plus embrouillés, à nous autres pauvres gens, parce que nous ne savons pas en trouver le bout ; mais quelquefois un petit mot d’un homme qui a étudié… je sais bien ce que je veux dire, voici ce que vous avez à faire, Renzo ; allez à Lecco ; demandez le docteur Azzeca-Garbugli|7 | ; racontez-lui… Mais gardez-vous bien de l’appeler ainsi ; c’est un surnom. Il faut dire monsieur le docteur… Comment est-ce déjà qu’il s’appelle ? Oh, bon ! voilà que je ne sais pas son vrai nom : tout le monde l’appelle de ce nom-là. Enfin, demandez ce docteur, grand, sec, pelé, qui a le nez rouge et une envie de framboise sur la joue. — Je le connais de vue, dit Renzo. — Bien, poursuivit Agnese, celui-là est un maître homme. J’ai vu plus d’une personne empêtrée comme un coq dans des étoupes et ne sachant où donner la tête, je les ai vues, après un tête-à-tête d’une heure avec le docteur Azzeca-Garbugli (prenez bien garde de le nommer ainsi !), se rire de ce qui les avait tourmentées. Prenez ces quatre chapons, pauvres chapons ! à qui je devais tordre le cou pour le repas de dimanche, et portez-les-lui ; car il ne faut jamais arriver chez ces messieurs les mains vides. Racontez-lui tout ce qui s’est passé ; et vous verrez qu’il vous dira sur-le-champ de ces choses qui ne nous viendraient pas à l’esprit, à nous, quand nous y penserions une année entière. » Renzo goûta fort cet avis ; Lucia l’approuva, et Agnese, toute fière de l’avoir donné, tira l’une après l’autre les pauvres bêtes de la cage à poulets, réunit leur huit pattes, comme si elle eût fait un bouquet de fleurs, les serra avec une ficelle, et les mit dans les mains de Renzo, qui, après des paroles d’espérance données et reçues, sortit du côté du jardin, pour ne pas être vu par les enfants qui n’auraient pas manqué de courir après en criant : « L’époux ! l’époux ! » Il s’en fut à travers champs et par les sentiers, frémissant, repensant à son malheur, et travaillant à l’avance le discours qu’il avait à faire au docteur Azzeca-Garbugli. Je laisse ensuite au lecteur à juger comment durent se trouver pendant le voyage les pauvres bêtes ainsi liées, la tête en bas, les pieds dans la main d’un homme qui, agité de tant de passions, accompagnait du geste les pensées qui lui passaient tumultueusement dans l’esprit. Tantôt il tendait le bras par colère, tantôt il le levait par désespoir, tantôt il le remuait en l’air comme par menace, et de toutes les manières il leur donnait de rudes secousses et faisait sauter ces quatre têtes pendantes qui au milieu de tout cela s’étudiaient à se becqueter l’une l’autre, comme il arrive trop souvent entre compagnons d’infortune. Arrivé au bourg, il demanda le logement du docteur. On le lui indiqua, et il s’y rendit. En y entrant, il se sentit saisi de cette timidité que les pauvres gens dépourvus d’instruction éprouvent en approchant d’un monsieur et d’un savant, et il oublia tous les discours qu’il avait préparés ; mais il jeta un coup d’œil sur les chapons et reprit courage. Étant entré dans la cuisine, il demanda à la servante si l’on pouvait parler à M. le docteur. La servante regarda les volailles, et, comme accoutumée à de pareils présents, elle mit la main dessus, quoique Renzo essayât de les retirer à lui, parce qu’il voulait que le docteur vît et sût qu’il apportait quelque chose. Celui-ci arriva tout juste au moment où la femme disait : « Donnez et passez. » Renzo fit une grande révérence : le docteur l’accueillit avec bonté, en lui disant : « Venez, mon enfant, » et le fit entrer avec lui dans l’étude. C’était une grande pièce où, sur trois des murailles, étaient appendus les portraits des douze Césars, la quatrième étant couverte par une large bibliothèque garnie de vieux livres poudreux ; au milieu de l’appartement était une table chargée de citations, de requêtes, d’exploits, d’ordonnances ; trois ou quatre chaises se trouvaient autour, plus, sur l’un des côtés, un grand fauteuil à bras, dont le dos élevé et carré se terminait aux angles par deux ornements en bois s’y dressant comme deux cornes, et qui était recouvert en peau de vache, avec des clous à tête bombée, dont quelques-uns tombés depuis longtemps laissaient en liberté les coins de la peau qui se recoquillait çà et là. Le docteur était en robe de chambre, c’est-à-dire revêtu d’une robe d’avocat usée, qui lui avait autrefois servi dans les jours d’apparat à Milan, lorsqu’il y allait pérorer dans quelque cause importante. Il ferma la porte et encouragea le jeune homme par ces mots : « Mon enfant, dites-moi votre affaire. — Je voudrais vous dire un mot en confidence. — Me voilà, répondit le docteur, parlez. » Et il s’assit à son aise dans le grand fauteuil. Renzo, debout devant la table, une main dans la coiffe de son chapeau qu’il faisait tourner de l’autre main, reprit ainsi : « Je voudrais savoir de vous qui avez étudié… — Dites-moi le fait comme il est, interrompit le docteur. — Il faut que vous m’excusiez : nous autres pauvres gens, nous ne savons pas bien parler. Je voudrais donc savoir… — Bienheureux que vous êtes ! vous vous ressemblez tous. Au lieu de raconter le fait, vous voulez interroger, parce que vous avez déjà vos projets en tête. — Excusez-moi, Monsieur le docteur. Je voudrais savoir si, lorsqu’on menace un curé pour qu’il ne fasse pas un mariage, il y a une peine. » « Je comprends », dit en lui-même le docteur, qui dans le fait n’avait pas compris. « Je comprends. » Et aussitôt il prit un air sérieux, mais d’un sérieux mêlé de compassion et d’intérêt ; il serra fortement ses lèvres en en faisant sortir un son inarticulé qui indiquait un sentiment exprimé plus clairement ensuite dans ses dernières paroles : « C’est un cas grave, mon enfant, un cas prévu. Vous avez bien fait de venir à moi. C’est un cas fort clair, prévu dans cent ordonnances, et… tenez, précisément dans une ordonnance de l’année dernière de M. le gouverneur actuel. Je vais vous faire voir et toucher au doigt… » En disant ces mots, il se leva de son fauteuil et mit les mains dans ce chaos de papiers, les mêlant, les retournant sens dessus dessous, comme s’il eût jeté du grain dans un boisseau. « Où est-elle donc ? Allons, sors de là-dedans. Il faut avoir tant de papiers sous la main ! Mais elle doit sûrement être ici ; car c’est une ordonnance importante. Ah ! ah ! la voilà. » Il la prit, la déploya, regarda la date, et donnant encore plus de sérieux à sa physionomie, il dit en élevant la voix : « Le 15 octobre 1627 ! C’est cela ; elle est de l’an passé ; ordonnance toute fraîche ; ce sont celles qui font le plus de peur. Savez-vous lire, mon enfant ? — Quelque peu, monsieur le docteur. — Bien, suivez-moi de l’œil, et vous verrez. » Et, tenant l’ordonnance déployée en l’air, il se mit à lire, bredouillant fort vite à certains passages, s’arrêtant d’une manière distincte et appuyant avec beaucoup d’expression sur quelques autres, selon que c’était nécessaire : « Bien que par l’ordonnance publiée d’ordre du seigneur duc de Feria le 14 décembre 1620, et confirmée par l’illustrissime et excellentissime seigneur, le seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, et cætera, il ait été, par des remèdes extraordinaires et rigoureux, pourvu aux oppressions, concussions et actes tyranniques que certains individus osent commettre contre les vassaux si dévoués de Sa Majesté, cependant la fréquence des excès et la malice, et cætera, sont accrues à tel point qu’elles ont mis Son Excellence dans la nécessité, et cætera, elle a résolu de faire publier la présente.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD