CHAPITRE III.-3

1498 Words
Le quêteur, levant les yeux sur Agnese de la distance où il était, dit : « Et ce mariage ? C’est aujourd’hui qu’il devait se faire ; j’ai vu dans le village une sorte de mouvement, comme s’il y avait quelque chose de nouveau. Qu’est-ce qui est arrivé ? — M. le curé est malade, et il faut retarder, » répondit promptement Agnese. Si Lucia n’avait pas fait son signe, la réponse eût probablement été différente. « Et comment va la quête ? dit-elle ensuite pour changer de propos. — Pas trop bien, brave femme, pas trop bien. Tout est là. » Et, en disant ces mots, il ôta sa besace de dessus ses épaules et la fit sauter sur ses deux mains. « Tout est là ; et, pour ramasser cette richesse, il m’a fallu frapper à dix portes. — Ah ! les récoltes sont maigres, frère Galdino ; et quand on en est à se mesurer le pain, on ne peut guère ouvrir la main pour le reste. — Et pour faire revenir le bon temps, quel est le moyen, ma brave femme ? L’aumône. Vous connaissez, n’est-ce pas ? ce miracle des noix qui eut lieu, il y a plusieurs années, dans un de nos couvents en Romagne ? — Non, en vérité ; contez-moi un peu cela. — Oh ! vous saurez donc que dans ce couvent il y avait un de nos pères qui était un saint et s’appelait le père Macario. Un jour d’hiver, passant par un sentier dans le champ d’un de nos bienfaiteurs qui était aussi un homme religieux, le père Macario vit ce bienfaiteur près d’un grand noyer lui appartenant, et quatre paysans qui, la pioche en l’air, commençaient à déchausser l’arbre pour en mettre les racines au soleil. — Que faites-vous à ce pauvre arbre ? demanda le père Macario. — Eh ! père, il y a des années et des années qu’il ne veut plus me faire des noix, et moi j’en fais du bois. — Laissez-le sur pied, dit le père ; sachez que cette année il fera plus de noix que de feuilles. Le bienfaiteur, qui savait quel homme était celui qui avait dit ce mot-là, ordonna aussitôt aux ouvriers de rejeter la terre sur les racines, et, rappelant le père qui poursuivait son chemin : — Père Macario, lui dit-il, la moitié de la récolte sera pour le couvent. Le bruit de la prédiction se répandit, et tous couraient regarder le noyer. En effet, au printemps, fleurs à foison, et, leur temps venu, noix à foison de même. Le digne bienfaiteur n’eut pas le plaisir de les abattre ; car il alla, avant la récolte, recevoir le prix de sa charité. Mais le miracle n’en fut que plus grand, comme vous allez voir. Ce brave homme avait laissé un fils fait sur un tout autre moule. Or donc, à la récolte, le quêteur se présenta pour recevoir la moitié qui revient au couvent ; mais cet homme eut l’air d’ignorer pleinement la chose, et poussa la témérité jusqu’à répondre qu’il n’avait jamais entendu dire que les capucins sussent faire des noix. Savez-vous alors ce qui arriva ? Un jour, écoutez ceci, notre mauvais garnement avait invité chez lui quelques-uns de ses amis de même trempe, et, faisant gogaille avec eux, il leur racontait l’histoire du noyer et se moquait des religieux. Ces jeunes gens eurent envie d’aller voir cet énorme tas de noix ; et il les conduisit au grenier. Mais, écoutez bien ; il ouvre la porte, va vers le coin où le grand tas avait été placé, et pendant qu’il dit : Regardez, il regarde lui-même et voit… Que voit-il ? Un beau tas de feuilles de noyer toutes sèches. Est-ce un exemple, celui-là ? Et le couvent, au lieu de perdre à l’affaire, y gagna ; car après un aussi grand événement, la quête des noix rendait à tel point qu’un de nos bienfaiteurs, touché de compassion pour le pauvre quêteur, fit au couvent le don charitable d’un âne pour aider à porter les noix. Et l’on faisait tant d’huile que chaque pauvre venait en prendre selon ses besoins ; car nous sommes comme la mer qui reçoit l’eau de toutes parts et la rend ensuite en la distribuant à tous les fleuves. » Ici Lucia reparut avec son tablier si plein de noix qu’elle avait peine à le porter de ses deux bras tendus qui en soutenaient les deux coins. Pendant que frère Galdino, ramenant de nouveau devant lui sa besace, la posait à terre et en déployait l’ouverture pour y introduire l’abondante aumône, la mère regarda Lucia d’un air surpris et sévère pour lui reprocher sa prodigalité ; mais Lucia lui répondit par un coup d’œil qui voulait dire : Je me justifierai. Frère Galdino se répandit en éloges, en souhaits, en promesses, en remerciements, et, remettant la besace à sa place, il s’apprêtait à partir. Mais Lucia le rappelant : « Je voudrais, lui dit-elle, que vous me rendissiez un service ; que vous dissiez au père Cristoforo que j’ai grand désir de lui parler, et qu’il ait la charité de venir chez nous tout de suite, tout de suite, parce que nous ne pouvons aller nous-même à l’église. — C’est là tout ce que vous voulez ? Il ne se passera pas une heure que le père Cristoforo ne sache votre désir. — J’y compte. — Soyez tranquille. » Et il s’en fut un peu plus courbé et plus content que lorsqu’il était venu. En voyant une pauvre jeune fille faire appeler aussi librement le père Cristoforo, et le quêteur accepter la commission sans étonnement et sans difficulté, que personne ne s’imagine que ce Cristoforo fût un moine à la douzaine, peu de chose, et dont on dût se jouer. C’était au contraire un homme très-considéré parmi les religieux de son ordre et dans toute la contrée. Mais telle était la condition des capucins que rien ne leur semblait ni trop au-dessous ni trop au-dessus d’eux. Servir les personnes du rang le plus infime et se voir servi par les grands, entrer dans les palais et dans les chaumières avec le même maintien d’humilité et d’assurance ; être quelquefois, dans la même maison, un sujet de passe-temps et un personnage sans lequel on ne décidait rien ; demander l’aumône partout et la faire à tous ceux qui venaient la demander au couvent ; toutes ces choses étaient de celles dont un capucin avait l’habitude. En faisant son chemin, il pouvait également se trouver sur les pas d’un prince qui baisait respectueusement le bout de son cordon, ou tomber au milieu de jeunes étourdis qui, feignant de se battre entre eux, éclaboussaient de boue sa barbe. Le mot frate|11 |, dans ce temps-là, était prononcé avec le plus grand respect ou avec le mépris le plus amer ; et les capucins, plus peut-être que tous les autres ordres, étaient l’objet de ces deux sentiments opposés, et en éprouvaient les deux fortunes contraires ; parce que, ne possédant rien, portant un habit qui différait plus étrangement de celui de tout le monde, professant plus ouvertement l’humilité, ils se plaçaient plus à portée de la vénération et de l’insulte que ces choses peuvent attirer des divers caractères et des diverses opinions des hommes. Lorsque frère Galdino fut parti : « Tant de noix ! s’écria Agnese, dans une année comme celle-ci ! — Ma mère, pardonnez-moi, répondit Lucia ; mais, si nous avions fait une aumône comme celle des autres, frère Galdino aurait eu à rôder encore, Dieu sait combien de temps, avant d’avoir sa besace pleine ; Dieu sait quand il aurait été de retour au couvent ; et, avec les bavardages qu’il aurait faits et entendus, Dieu sait encore s’il se serait souvenu… — C’est bien pensé ; et puis c’est toujours de la charité qui ne manque pas de porter son fruit », dit Agnese, qui, avec ses petits défauts, était une excellente femme, et se serait, comme on dit, mise au feu pour cette fille unique, en qui reposaient toutes ses plus chères affections. Dans ce moment, arriva Renzo, qui, entrant avec un air tout à la fois de colère et de mortification, jeta les chapons sur une table ; et ce fut la dernière péripétie de ces pauvres hôtes pour ce jour-là. « Un beau conseil que vous m’avez donné ! dit-il à Agnese. Vous m’avez envoyé chez un honnête personnage, chez un homme qui est vraiment d’un grand secours pour les pauvres gens ! » Et il raconta son entretien avec le docteur. La bonne femme, stupéfaite d’un aussi triste résultat, voulait se mettre à démontrer que l’avis était cependant bon, et que Renzo apparemment n’avait pas su s’y prendre ; mais Lucia interrompit cette contestation, en annonçant qu’elle espérait avoir trouvé une meilleure assistance. Renzo accueillit encore cette espérance, comme il arrive toujours à ceux qui sont dans l’embarras et le malheur : « Mais si le père, dit-il, n’y trouve pas d’expédient, j’en trouverai un, moi, de manière ou d’autre. » Les femmes conseillèrent la paix, la patience, la prudence : « Demain, dit Lucia, le père Cristoforo viendra sûrement ; et vous verrez qu’il nous trouvera quelque remède, de ceux dont nous autres, pauvres gens, ne savons pas même avoir l’idée. — Je l’espère, dit Renzo ; mais, dans tous les cas, je saurai me faire raison, ou me la faire faire. Dans ce monde, finalement, il y a une justice. » À travers les douloureux colloques qui s’étaient succédé et les allées et venue qui ont été racontées, le jour s’était passé, et l’obscurité commençait à se répandre. « Bonne nuit, dit tristement Lucia à Renzo qui ne pouvait se résoudre à s’en aller. — Bonne nuit, répondit Renzo encore plus tristement. — Quelque saint viendra à notre aide, répliqua Lucia ; usez de prudence et résignez-vous. » La mère ajouta d’autres conseils du même genre ; et le fiancé s’en fut avec une tempête dans le cœur, répétant toujours ces étranges paroles : « Dans ce monde, finalement, il y a une justice ! » tant il est vrai qu’un homme subjugué par la douleur ne sait plus ce qu’il dit.
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