Première partie-4

2012 Words
— Tu raisonnes trop pour moi mon Maître. La nuit ne lui avait pas apporté le repos. Jehan resta silencieux pendant qu’Agnès lui préparait sa fromentée 39. Malgré les efforts de cette dernière pour le sortir de sa méditation, Jehan ne pouvait s’empêcher de se remémorer la disparition de Maître Robert peu de temps après la mort de Monseigneur Evrard de Fouilloy : l’absence de funérailles, l’absence de lieu où se recueillir et honorer sa dépouille, et puis ces bruits odieux sur son décès suspect pour l’Eglise. L’architecte se serait volontairement jeté d’un tablier permettant la circulation de travée en travée. Cette histoire le hantait encore et la présence de Silvère ravivait ses angoisses. Autre évent 40 fatidique pour Notre-Dame, un peu plus d’un lustre plus tard, il y eut le départ inattendu et prématuré de maître Thomas, la construction de la nef n’étant parvenue qu’à la hauteur du triforium. Alors le peuple amiénois prit peur, sa cathédrale était maudite. Jehan se souvint que la Confrérie dut rassurer les ouvriers et les apprentis pour poursuivre le Grand Œuvre. Il se souvint aussi de la colère de Maître Robert dont il surprit malgré lui les éclats alors qu’il était lui-même jeune apprenti parlier. Les vociférations de Robert sont restées gravées dans sa mémoire : « Le Grand Œuvre est celui des Amiénois, je ne céderai pas aux chanoines, je ne les laisserai pas le livrer aux bouchers de Constantinople, à ceux qui s’honorent de massacrer femmes et enfants au nom de Notre Seigneur ! » Jehan n’a jamais pu s’empêcher de lier cette scène à la disparition tragique du grand Maître. Il ne pouvait s’empêcher de penser à ce jeune Villard qui accompagnait le Maître partout sur le chantier et qui dessinait tout ce qu’il observait sur de petits feuillets. Pourquoi n’était-il jamais revenu depuis son séjour d’étude de cinq octaves ? Quels liens avec Silvère ? Perdu dans ses réflexions, Jehan se fit rappeler à l’ordre par Agnès, les cloches annonçant prime et le début du travail résonnaient dans toute la ville. * * * Silvère a vite défait le contenu de son maigre bagage composé pour l’essentiel de ses précieux outils de compagnon géomètre. Un « plomb », un biveau, un cerce, un cordeau remplaçant avantageusement le compas plus encombrant, une jauge, un pied à coulisse, et un pantographe que Villard lui avait si généreusement cédé. Il dessinait souvent à main levée et seules mines de plomb et feuilles de papier lui étaient indispensables. Il trouverait bien équerre, niveau et compas sur le chantier ou à la Confrérie. Il était heureux d’avoir une chambre où il pouvait se réfugier et réfléchir sans être dérangé. En même temps il regrettait d’avoir décliné l’invitation de Jehan qui parut offensé par son refus. Il s’expliquerait dès qu’il le retrouverait seul. Il reconnaissait que son attitude trop rigide n’était pas la plus habile, que ses crispations desservaient sa mission, laissant place à des interprétations soupçonneuses. Villard le savait bien, son tempérament fougueux ne convenait guère à ce qu’il exigeait de lui, que mentir et jouer un rôle même pour cette noble tâche, était au-dessus de ses forces. Pourtant il lui avait fait confiance et maintenant il devait honorer cette confiance, il ne pouvait plus reculer. Il fallait qu’il se réconciliât avec Jehan, témoin depuis plusieurs lustres de la vie de cette fabrique, qui savait sûrement ce qu’il advînt à Maître Robert, ainsi que les raisons du départ de Maître Thomas. Le silence de Villard à ce propos était ce qui le préoccupait le plus : Villard l’ignorait-il ou lui aurait-il caché ? Jehan avait rencontré Villard, or celui-ci n’a jamais évoqué ce maître parlier. Il ne voulait pas sombrer dans la méfiance. Villard avait été un frère pour lui. Après sa mère défunte, son maître était l’être le plus cher auquel il serait toujours fidèle. La quête d’une auberge accueillante l’avait éreinté. Il ne descendit point souper. Baisant le petit miroir de sa mère accroché au revers de sa chemise, il se mit à prier avant de s’étendre pour une nuit qu’il espérait reposante. Depuis trois jours, depuis son arrivée ici, il n’avait pas assisté à une seule messe alors que cette ville était une véritable forêt de clochers. Avant de rejoindre la fabrique, il entrerait dans l’église la plus proche, celle qu’il supposait être Saint-Rémi. Lorsqu’il croisa le regard de Jehan, Silvère ne perçut nulle hostilité, seulement de la tristesse, cela l’attendrit. Pour la première fois il alla vers lui sans retenue. — Je te demande de me pardonner, les Parisiens ne m’ont guère accoutumé à une hospitalité aussi spontanée. Ma timidité m’a paralysé hélas en dépit de mon estime pour toi. — Entre compagnons il est naturel de s’entraider, j’espère que tu ne me refuseras pas de dîner chez moi après notre séance de travail. Agnès sera très heureuse de nous préparer le bouillon dont elle a le secret. — Je te rends grâce mon frère de ne pas me tenir rigueur. — Cessons là Silvère ! Montre-moi plutôt les dessins de tes imageries. — Quod est inferius est sicut quod est superius… — ...et quod est superius est sicut quod est inferius, ad perpetranda miracula rei unius. Qu’as-tu dans la tête en citant la Tabula Smaragdina 41 ? S’agit-il d’une épreuve ? Avant de répondre, Silvère regarda autour de lui, vérifiant que maître Renaud était assez loin d’eux pour ne pas entendre, et murmura : — Je sais bien que tu es des nôtres Jehan. La Porte du Sauveur dont j’ai la charge correspond à la deuxième conjonction, l’union du Corps, de l’Ame et de l’Esprit, clef de la transmutation. L’entrée principale de ce sublime Vaisseau est le mutus liber 42 si cher à son bâtisseur, à Maître Robert. — Tous tes calculs reposent sur la symétrie choisie par Maître Robert, les deux triangles sublimes inversés, puisque la base de ce grand losange est aux pieds du Sauveur que tu vas représenter. — N’oublie pas, Jehan, le triangle de la spiritualité est entre le zénith de la rose et la statuaire des trois porches sur les dais desquels ce triangle prend appui. Pour la statuaire, Monseigneur Geoffroy m’a recommandé de respecter les textes bibliques, je peux faire reposer les personnages imposés sur un soubassement hermétique qui donnerait une autre signification aux prophètes et aux apôtres. Je reprendrais le nombre quatre, symbole de la croix et de la souffrance terrestre de Notre-Seigneur, en réalisant une frise de quadrilobes sur le soubassement de toute la largeur de la façade au nadir du triangle sublime et au niveau des pieds de Notre Sauveur. — Que vas-tu représenter au sommet du galbe du portail central ? — La purification par le feu, emblème de l’Etoile de la perfection à cinq branches que Maître Robert a située à cinquante pieds romains et la branche large à cent pieds des seuils d’entrée, axe du sommet des pinacles, qui rappelle le principe fondamental et préalable du rapport un sur deux, ce moment de l’Œuvre au Rouge 43 peut s’incarner par la statue de l’Archange Saint-Michel 44 terrassant le dragon, mortification de la matière par le fer et le feu, sans que cela ne dérange notre évêque. — Espérons-le Silvère ! Dis-m’en davantage sur les quadrilobes que tu imagines pour les soubassements. — Cette frise semblera faite pour instruire le peuple amiénois sur les travaux et les jours, mettant en correspondance les signes du zodiaque et les activités paysannes chères au peuple picard, les quatre saisons comme les quatre points cardinaux réitérant le Carré de la Terre inscrit par Maître Robert sur cette façade, la morale et la vie de tout un chacun par la description des vertus et des vices, utilisant le Bestiaire de nos trouvères tout en donnant les indices voire les clefs de notre philosophie. — En as-tu déjà dessiné plusieurs de sorte que je comprenne concrètement ? — Parmi mes quatre feuilles, j’ai pensé à une forme de X, hiéroglyphe de la cathédrale comme le creuset de notre recherche, une nef abritant un hérisson en sa partie basse, le hérisson, comme tu le sais sûrement, exprime la pierre philosophale en grec, et un corbeau dans les hauteurs de cette nef, celui-ci représentant les ténèbres, l’arcane majeur de la Putréfaction. — Comment se fait-il que tu n’aies pas réagi lorsque Renaud t’a annoncé qu’il t’embauchait pour modifier les plans de Maître Robert, alors que tu es imprégné des principes d’Hermès, donc proche de la spiritualité de Robert et Thomas ? — Le silence est souvent plus utile à la vraie rébellion que cris et insultes. — Je comprends, mais comment vas-tu résister à ses injonctions ? — Nous en discuterons ailleurs, en dînant chez toi si tu veux bien. S’en retournant chez lui avec Silvère, Jehan tint à passer rue des Cloquiers où l’Hôtel de ville s’était installé depuis plusieurs lustres. Il lui montrait ainsi que les échevins avaient privilégié la construction des fortifications de la ville puis de sa cathédrale à celle d’un palais municipal digne de l’importance de leur rôle politique. Contrairement au beffroi, ancien donjon du château des comtes d’Amiens, cet Hôtel de ville n’était point construit en pierre mais en bois, pas moins modeste que la plupart des maisons amiénoises. Silvère ne put se retenir d’interroger son compère : — Toi, fils d’échevin et si proche du pouvoir municipal, tu prends parti pour Monseigneur Geoffroy, alors que l’échevinage ne s’entend point avec l’Eglise. Je ne comprends pas ! — Hélas le pouvoir de l’Eglise n’est plus entre les mains de notre évêque, mais c’est le chapitre qui gouverne, c’est pourquoi Monseigneur Geoffroy est en train de rédiger une charte pour protéger l’édification de notre cathédrale. — Lors de notre entretien, Monseigneur m’a ordonné de revenir le voir avant les fêtes de Pâques sans me donner de raison, y aurait-il un lien avec cette charte ? — Je sais qu’elle sera publiée le mardi de Pâques ce qui coïncide au nouvel an et à l’élection de l’échevinage, c’est très habile de sa part. — Connais-tu le contenu de ce texte ? — Monseigneur m’a confié brièvement que cette charte associait de façon indélébile le peuple et le clergé amiénois dans la décision de la construction de Notre-Dame, peut-être afin d’en exclure certaines autorités extérieures à la ville d’Amiens. — C’est-à-dire ? — Les croisés et autres soldats de Dieu se font fort de financer les édifices comme le nôtre ! Cela leur donne encore plus de prestige. — Monseigneur m’a mis en garde contre les Chevaliers d’Héliopolis, ils n’ont pourtant pas d’affinités véritables avec les soldats du Temple. — Dis-donc, tu as vraiment la confiance de Monseigneur, mon frère ! — C’est comme s’il me connaissait déjà, il m’a affirmé avoir entendu parler de mon savoir-faire par des compagnons ayant participé à l’élévation de Notre-Dame. Je m’interroge. — Villard est passé par ici, il a sans doute gardé des liens avec les successeurs de Maître Robert. A propos des Chevaliers d’Héliopolis, notre évêque a dû, lui aussi, se laisser piéger à cause de la confusion entretenue par l’Ordre du Temple entre notre idéal spirituel, à nous, les Frères Chevaliers d’Héliopolis, et ceux qui se font appeler Chevaliers d’Héliopolis parce qu’ils sont allés guerroyer à Héliopolis. Malheureusement, bon nombre de nos frères bâtisseurs comme ceux de Chartres, ont été influencés par l’Ordre, et se sont mis au service de « ces grands argentiers ». Monseigneur Evrard de Fouilloy et Maître Robert, puis Maître Thomas ont résisté. Monseigneur Geoffroy, malgré son âge et son état, ne courbe pas l’échine. La charte qu’il va bientôt rendre publique l’engage dans le sens de ses prédécesseurs, à l’encontre du chapitre, du bailli, et d’autres sans doute. Voilà mon frère, tu sais tout. — Je sais tout ce que tu sais ou ce que tu me donnes à savoir. Rassure-toi, je crois que tes explications sont vraies. Elles m’ont éclairé sur le comportement de Renaud. Je suppose que Maître Thomas est parti à Strasbourg ou ailleurs pour ne pas devoir obéir à l’Ordre. — Je le crois… Nous voici arrivés chez moi cher Silvère, sois le bienvenu ! Silvère fut au supplice durant tout le dîner. La ferveur maternelle dont sa gouvernante Agnès entourait Jehan lui faisait cruellement sentir combien l’amour de sa mère Silvia lui manquait et lui manquerait à tout jamais. Il eut bien de la peine à cacher son trouble. Pour le combattre il se força à réfléchir aux exemples de quatre-feuilles qu’il donnerait à Jehan afin de mieux lui faire comprendre la double signification qu’ils devaient revêtir. De retour vers l’atelier, les deux hommes reprirent leur conversation d’architecte, mais Jehan ne put s’empêcher de parler d’Agnès à son compagnon : — Agnès t’aurait-elle déplu Silvère ? Détrompe-moi vite. Tu sais, elle est tout pour moi désormais. — Que nenni mon frère ! J’ai vu comme tu es heureux grâce à elle. Je t’avoue que je t’envie, que ton bonheur remue mon malheur en ma pauvre âme définitivement infirme. — Que fais-tu de l’Amour de Notre-Seigneur ? Lui prenant le bras : — J’ai eu aussi ma part de malheur, tu peux te confier, je te comprendrai mon frère. — Ton père n’a pas tué ta mère que je sache. Jehan s’arrêta de marcher et fit face à Silvère devenu livide : — Comment est-ce arrivé ? — C’est la réalité insupportable avec laquelle je suis obligé de vivre, mon père a laissé mourir ma mère en refusant même d’aller lui porter secours parce qu’il était en train de culbuter l’une de nos servantes.
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