Point de vue de Malia
Le plateau d’argent posé sur la table de chevet laissait échapper des effluves de bouillon de volaille et de légumes vapeur. C’était sain, c’était équilibré, c’était... fade. Comme ma vie. Depuis trois jours, je n'avais plus quitté cette chambre. La gouvernante et les servantes défilaient toutes les heures, telles des gardiennes de prison en tablier blanc, pour vérifier si j'avais fini mes portions. Mais aujourd'hui, le dégoût avait pris le dessus sur l'obéissance.
— Madame, il faut manger. Monsieur Yunus a été très clair. Si vous ne finissez pas ce bol, il sera furieux contre nous, murmura Mariam, l'une des servantes, d'un ton suppliant.
— Emportez-le, répondis-je sans même me retourner. Je n'ai pas faim.
— Mais le bébé...
— Le bébé a besoin d'une mère heureuse, pas d'une prisonnière gavée de force ! m'emportai-je, la voix brisée par un sanglot.
Dès qu'elles sortirent, je savais que l'alerte serait donnée. C’était le seul pouvoir qui me restait : mon silence et mon refus de coopérer. Je me glissai sous les draps de soie, remontant la couette jusqu’à mon menton. Je n'étais pas malade, j'étais épuisée moralement. Je fermai les yeux, sentant les premières larmes rouler sur mes tempes. J'entendais au loin le bruit de la voiture de Yunus crisser sur le gravier. Le maître rentrait, prévenu par ses espionnes.
Point de vue de Yunus
Le trajet depuis le bureau avait été une course contre la montre. Mon téléphone n'avait cessé de vibrer. "Monsieur, Madame refuse son déjeuner." "Monsieur, Madame a renvoyé la collation." À chaque notification, ma tension montait. Comment Malia pouvait-elle être aussi égoïste ? Ne comprenait-elle pas que chaque calorie refusée était un risque pour l'enfant qu'elle portait ? Mon amour se teintait d'une frustration brûlante.
Je montai les escaliers quatre à quatre, ignorant les salutations du personnel. En arrivant devant la suite, je vis les servantes trembler dans le couloir, le plateau intact entre les mains.
— Elle n'a rien touché ? demandai-je d'une voix sourde. — Rien, Monsieur. Elle a dit qu'elle n'avait pas faim et elle nous a chassées.
Je pris une grande inspiration pour calmer les battements de mon cœur et j'entrai. La chambre était plongée dans une pénombre artificielle. Malia était une petite masse immobile sous les draps. Elle faisait semblant de dormir, je le savais à la rigidité de ses épaules et au rythme trop rapide de sa respiration.
— Malia, dis-je en m'asseyant sur le bord du lit.
Pas de réponse. Le silence était total, seulement troublé par le tic-tac de la pendule en or.
— Je sais que tu ne dors pas. On m'a dit que tu faisais des caprices avec la nourriture. Est-ce que tu réalises ce que tu fais ? Tu punis notre enfant pour me punir moi.
Elle ne bougea pas d'un millimètre. Je posai ma main sur sa hanche, mais elle se raidit davantage. C’était une guerre froide, un huis clos psychologique où elle utilisait sa propre faiblesse comme une arme de destruction massive contre mon autorité.
— Regarde-moi quand je te parle ! ordonnai-je, ma patience s'effritant.
Elle se tourna lentement, mais elle garda les yeux fermés. Sous ses paupières closes, je vis l'humidité des larmes. Son visage était marqué par une tristesse si profonde qu'elle me frappa de plein fouet. Elle ne criait pas, elle ne se battait pas. Elle se laissait simplement dépérir, m'opposant un mutisme absolu.
— Tu veux quoi, Malia ? Que je te laisse sortir pour que tu tombes dans les escaliers ? Que je te laisse manger n'importe quoi pour que tu tombes malade ? Tout ce que je fais, c'est par amour !
Un petit gémissement s'échappa de ses lèvres, mais aucun mot. Elle pleurait en silence, les larmes traçant de longs sillons sur ses joues chocolat. Ce spectacle me rendit fou. J'avais envie de la secouer pour la réveiller de cette léthargie, et en même temps, j'avais envie de la supplier de me pardonner.
— Si tu ne manges pas, je ferai venir le médecin pour te mettre sous perfusion. Est-ce que c'est ce que tu veux ? Être piquée et attachée à une machine ?
Elle ouvrit enfin les yeux. Son regard bleu, d'habitude si vif, était éteint, noyé de désespoir. Elle me regarda un long moment, sans haine, mais avec une lassitude qui me fit plus de mal que n'importe quelle insulte. Elle ne dit rien, se contentant de se détourner à nouveau vers le mur, me signifiant que ma menace n'avait aucune prise sur elle. Elle avait compris que dans ce palais, elle était la seule à posséder ce que je désirais le plus, et qu'en se privant elle-même, elle me privait de tout.
Je restai là, dans le noir, mon empire de milliards me semblant soudain dérisoire face aux larmes silencieuses d'une femme qui préférait mourir de faim plutôt que de vivre sans liberté. Ma protection était devenue son poison, et pour la première fois, je sentis que mon contrôle m'échappait totalement.
Point de vue de Yunus
Le silence de Malia était une torture plus efficace que n'importe quel instrument de supplice. La voir ainsi, prostrée, refusant la vie alors qu’elle portait la mienne, avait fini par briser ma détermination de fer. Mon orgueil, ce rempart sur lequel j’avais bâti mon empire, s'effondrait pierre par pierre devant ses larmes silencieuses. Je n'étais plus le milliardaire redouté, j'étais juste un homme terrifié à l'idée de perdre la seule femme qui donnait un sens à tout cet or.
Je restai assis sur le bord du lit, la pénombre de la chambre pesant sur mes épaules. Je fixais sa silhouette frêle sous la couette. La menace de la perfusion n'était qu'un cri de désespoir de ma part ; je savais pertinemment que forcer Malia ne ferait qu'éloigner son cœur un peu plus.
— Malia... murmurai-je, ma voix tremblant d'une émotion que je ne pouvais plus contenir. Regarde-moi. Je t'en supplie.
Elle ne bougea pas tout de suite, mais je sentis un changement dans sa respiration. Elle finit par se retourner lentement, ses yeux bleus rougis par les pleurs, me fixant avec une tristesse qui me transperça l'âme.
— Je ne peux plus vivre comme ça, Yunus, souffla-t-elle dans un murmure à peine audible. Tu protèges un ventre, mais tu tues la femme qui est autour.
Ces mots furent l'électrochoc nécessaire. Je pris une profonde inspiration et pris ses mains froides dans les miennes.
— Écoute-moi. Je ne veux pas ton malheur. Ma peur me rend fou, mais je ne veux pas te perdre. Dis-moi... dis-moi ce que tu veux. Quelles sont tes conditions pour recommencer à manger, pour recommencer à vivre ? Je te jure que je t'écouterai. Je t'accorderai ce que tu demandes.
Elle parut surprise, l'éclat de l'incrédulité traversant son regard azuré.
— Je veux un peu d'air, Yunus. Je veux pouvoir marcher dans le jardin sans dix gardes derrière moi. Je veux voir ma mère, pas juste une fois par mois, mais quand j'en ai besoin. Et je veux continuer mes cours, ici si tu le souhaites, mais sans que ta tante ou tes caméras ne jugent chacun de mes mots.
Je fermai les yeux, luttant contre mes vieux démons de contrôle. Puis, je pris une décision.
— D'accord. J'accepte. Tu auras ton jardin, tu auras tes cours. Mais j'ai une condition, Malia. Une seule. Je veux que ta mère vienne s'installer ici, au palais, pour la durée de ta grossesse. Je ne fais pas confiance aux médecins pour ton moral, mais je sais qu'elle saura s'occuper de toi. Si elle est là, je me sentirai assez serein pour te laisser cette liberté que tu réclames. Est-ce que tu acceptes ?
Point de vue de Malia
Mon cœur manqua un battement. Maman, ici ? Au palais ? L'idée était à la fois merveilleuse et inespérée. En voyant le regard de Yunus — ce mélange de reddition et d'amour dévorant — je compris qu'il venait de faire le plus grand sacrifice possible pour lui : céder une part de son contrôle absolu.
Un sourire, le premier vrai sourire depuis des semaines, commença à poindre sur mes lèvres. C'était comme si un poids de mille tonnes venait d'être soulevé de ma poitrine. L'air de la chambre, autrefois étouffant, me parut soudain plus léger.
— Tu ferais vraiment ça ? Tu laisserais maman vivre ici avec nous ?
— Elle aura sa propre suite. Elle sera là pour toi, pour Safi, et pour me rassurer quand je serai au bureau. Si tu es heureuse, mon enfant sera en bonne santé. C'est tout ce qui compte.
Je me redressai brusquement, ignorant ma faiblesse, et me jetai dans ses bras. Je sentis la force de son torse contre moi, la chaleur de sa peau, et cette sécurité que lui seul savait m'apporter quand il ne s'en servait pas comme d'une arme. Je l'embrassai avec une passion retrouvée, mes mains encadrant son visage sculpté.
— Merci, Habibi... Merci. Tu ne sais pas à quel point tu me rends heureuse.
Je couvris son visage de baisers, ses joues, son front, ses lèvres. Je me blottis contre son cou, respirant son parfum boisé, et lui murmurai des mots doux, des promesses de paix qu'il attendait depuis si longtemps.
— Je vais manger, je te le promets. Je vais prendre soin de nous. Tu es mon lion, mon protecteur, et je t'aime plus que ma propre liberté. Pardonne-moi pour mes caprices... j'avais juste besoin de savoir que je comptais encore en tant que femme, pas seulement en tant que mère.
Yunus me serra contre lui avec une force telle qu'il semblait vouloir m'intégrer à son propre corps. Je le sentis frissonner. Pour la première fois, je réalisai que mon pouvoir sur lui était aussi grand que le sien sur moi. Nous étions deux prisonniers l'un de l'autre, mais dans cet instant, les barreaux étaient faits de soie et de promesses.
— Je t'aime, Malia, murmura-t-il contre mes cheveux. Ne me fais plus jamais peur comme ça. Le palais est à toi, fais-en ce que tu veux, tant que tu restes à mes côtés.
Le soir même, alors que le plateau de nourriture revenait — cette fois garni des plats préférés de mon enfance que Yunus avait commandé en urgence — je mangeai avec appétit sous son regard protecteur. Le palais n'était plus une prison ; avec maman qui arrivait et Yunus qui s'adoucissait, il commençait enfin à ressembler à un foyer. L'ombre de la tante Fatoumata s'était dissipée, remplacée par la lumière d'un amour qui, bien que possessif, apprenait enfin à respirer.