Chapitre 2 : La parure de l'esclave

1290 Words
La cour de notre concession n’avait jamais connu une telle agitation. Dès l’aube, trois camionnettes blanches avaient bloqué le passage, et des hommes en uniforme s'activaient à décharger des malles de cuir et des cartons marqués de sceaux dorés. Je regardais la scène depuis la fenêtre de ma chambre, le cœur battant à un rythme irrégulier. Ce n'était plus un mariage, c'était une annexion. Je descendis et vis Fatou, la première épouse, debout au milieu du salon, une main sur la hanche, l’air d’une reine déchue. Elle s’approcha d’une des malles ouvertes et laissa échapper un ricanement méprisant en touchant un coupon de dentelle de Calais. — On dirait que ton futur mari a peur que tu t’enfuies, Malia. Il t’achète tellement de chaînes en or qu’il espère sans doute que tu seras trop lourde pour courir. — Laisse-la, Fatou, intervint ma mère d’une voix inhabituellement ferme. Ma mère me prit par le bras et m’entraîna dans la petite arrière-cour, loin des oreilles indiscrètes. Ses yeux étaient rougis. Elle me saisit les mains, ses paumes rugueuses frottant contre les miennes. — Malia, écoute-moi. Ce mariage... ce n’est pas seulement pour ton confort. Ton père a contracté des dettes pour soigner ma poitrine l'année dernière, et Yunus a tout effacé. Sans lui, nous serions à la rue le mois prochain. Tu es notre salut, ma fille. Mon petit ange. Je sentis un froid polaire m'envahir malgré la chaleur écrasante de midi. Ainsi, chaque fibre de soie dans ces cartons était payée par la honte de ma famille. Mon corps menu était la monnaie qui achetait la santé de ma mère. Je ne pus répondre. Je l’embrassai sur le front et remontai m’enfermer. Je décidai d'ouvrir l'un des coffrets de cosmétiques envoyés par Yunus. À l'intérieur, des flacons de cristal contenaient des huiles précieuses. J'en versai une goutte sur mon avant-bras. Le parfum de vanille et de oud se répandit dans la pièce. Je caressai ma peau chocolat, observant le reflet de mes yeux bleus dans le petit miroir. Je n'avais jamais pris soin de moi, trop occupée à me cacher. Mais sous ces huiles, ma peau devint satinée, presque lumineuse. Je me sentais belle, et c’est précisément ce qui me terrifiait. J'étais en train de devenir la version parfaite de ce que Yunus désirait. Soudain, mon nouveau téléphone — un autre cadeau — se mit à vibrer. Un numéro inconnu. Je décrochai, la main tremblante. — Allô ? — Comment se passe ta journée, mon doudou ? C'était lui. Sa voix était basse, intime, comme s'il était juste derrière moi. Ce surnom, "mon doudou", me fit l'effet d'une caresse interdite. C'était trop doux, trop tendre pour un homme qui m'avait achetée. — Yunus ? Pourquoi m'appelez-vous ainsi ? — Parce que tu es ma douceur, Malia. Ma petite chose précieuse que je veux cajoler. Est-ce que les cadeaux te plaisent ? — C'est... c'est trop. Je n'ai pas besoin de tout ça. — Tu as besoin de tout ce que j'ai décidé de t'offrir. Prépare-toi, ce soir je passe te voir. Je veux voir si ce bleu que j'ai choisi te va aussi bien que je l'ai imaginé. Il raccrocha sans attendre. Je restai là, le téléphone contre l'oreille. Il m'appelait son doudou, mais dans sa voix, il y avait la possession d'un roi pour son trésor. Je regardai à nouveau la bague à mon doigt. Le saphir semblait me surveiller. Je n'étais plus Malia. J'étais le doudou de Yunus, une poupée de chocolat aux yeux d'azur, enfermée dans une cage de soie émeraude. Chapitre 3 : La Traque de l'Ange (Point de vue : Yunus) Je fis glisser la vitre teintée de ma berline, laissant l'air chaud et poussiéreux de ce quartier populaire s'engouffrer dans l'habitacle climatisé. Au bout de la rue, la concession de son père se dressait, modeste, presque délabrée. Mon regard se riva sur la fenêtre du premier étage, celle avec les rideaux de dentelle élimée. Elle était là, je le savais. Malia. Rien que de prononcer son nom intérieurement, je sentais une tension familière m'envahir. Depuis ce jour, deux ans plus tôt, où je l'avais croisée au marché alors qu'elle n'était qu'une ombre parmi les autres, je n'avais pas eu une nuit de repos. Son teint chocolat, profond et velouté, contrastait avec ces yeux d'un bleu surnaturel qui semblaient lire dans l'âme de n'importe quel homme. Mais c'était sa fragilité qui m'avait rendu fou. Ce corps menu, cette silhouette d'oiseau craintif au milieu des louves qui lui servaient de belle-mères. Je tapotai le volant en cuir. J'avais payé le prix fort. Les dettes de son père, les cadeaux, la dot indécente. Mais qu'importe ? On ne discute pas le prix d'un diamant. — Elle est à moi, murmurai-je pour moi-même. Je sortis mon téléphone et composai son numéro. J'imaginais sa petite main tremblante saisir l'appareil luxueux que je lui avais envoyé. Quand elle décrocha, sa voix, si cristalline et hésitante, me fit l'effet d'une décharge électrique. — Allô ? fit-elle. — Comment se passe ta journée, mon doudou ? Le silence qui suivit était délicieux. Je l'imaginais rougir, se demander pourquoi un homme comme moi utilisait un mot aussi tendre. "Mon doudou". C'est ainsi que je la voyais : ma petite chose douce, celle que je protégerais du monde entier, mais que je garderais aussi pour moi seul, loin des regards indiscrets. — Yunus ? Pourquoi m'appelez-vous ainsi ? Sa voix tremblait. J'aimais sa peur autant que j'aimais sa beauté. C'était la preuve de mon pouvoir sur elle. — Parce que tu es ma douceur, Malia. Ma petite chose précieuse que je veux cajoler. Est-ce que les cadeaux te plaisent ? — C'est... c'est trop. Je n'ai pas besoin de tout ça, répondit-elle. Je souris, un sourire qui n'avait rien de bienveillant. Elle ne comprenait pas encore. Chaque tissu, chaque parfum, chaque bijou était un marquage. Je l'enveloppais de mon argent pour que l'odeur de sa pauvreté disparaisse, pour qu'elle ne sente plus que moi. — Tu as besoin de tout ce que j'ai décidé de t'offrir. Prépare-toi, ce soir je passe te voir. Je veux voir si ce bleu que j'ai choisi te va aussi bien que je l'ai imaginé. Je raccrochai sans attendre sa réponse. Je n'avais pas besoin de son consentement, j'avais son destin entre les mains. Je descendis de voiture. En entrant dans la cour, je vis les deux autres épouses de son père. Des hyènes. Elles me firent des courbettes, les yeux brillants d'une jalousie mal placée. Je les ignorai. Mon regard ne cherchait que la porte de l'escalier. Quand elle apparut enfin, vêtue de cette robe émeraude que j'avais sélectionnée avec soin, le temps s'arrêta. Elle était si petite, si frêle. Son corps "normal", comme elle semblait le croire avec ses complexes, était pour moi la perfection absolue. Elle n'avait pas besoin de ces formes vulgaires que les autres arboraient. Elle était la pureté même. — Viens, mon doudou, dis-je en lui tendant la main. Elle hésita, puis posa ses doigts fins dans ma paume. Sa peau était si douce, si fraîche. Je serrai sa main, peut-être un peu trop fort. Elle eut un petit sursaut. — Tu as mal ? demandai-je en feignant l'inquiétude. — Non... juste surprise. — Habitue-toi. Mes mains ne te lâcheront plus désormais. Je la guidai vers la voiture, sentant les regards brûlants de sa famille sur nous. Je savais ce qu'ils pensaient. Ils pensaient que j'étais le sauveur. Ils ne se doutaient pas que j'étais le propriétaire d'une cage dont elle ne sortirait jamais. Je l'installai sur le siège passager, humant au passage l'odeur de son cou. Elle sentait la rose et la peur. C'était le parfum le plus enivrant que j'aie jamais connu.
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