Chapitre 3

2538 Words
Chapitre 3 On accédait à la porte d’entrée de Mary Lester par un escalier de pierre de cinq marches donnant sur un palier qui dominait la venelle d’un bon mètre. Ce large palier surélevé était bordé par une rambarde de fer peinte en bleu. Le commissaire Fabien s’y était accoudé comme au bastingage d’un bateau et il regardait Mary Lester arriver. Toujours élégant, il portait sous un trench-coat mastic que la douceur de la température l’avait incité à laisser ouvert, un costume gris acier impeccable. Ses Weston noires étaient toujours remarquablement cirées et, à son habitude, il tenait sa cigarette anglaise entre le pouce et l’index, le bout incandescent vers la paume de la main. En veine de confidences, il avait un jour avoué à Mary que cette habitude datait du temps où, jeune inspecteur, il assurait enquêtes et filatures sur le terrain; cette manière de faire, bien connue des sentinelles en faction, cachait le bout allumé de la cigarette et empêchait qu’elle soit trop visible dans le noir. – Vous auriez mieux fait d’arrêter de cloper! lui avait dit Mary. Il avait souri: – Toujours les solutions extrêmes, hein? Elle avait corrigé gentiment: – Pas extrêmes, patron, radicales. Il avait ironisé: – Et toujours ce souci du mot propre… – C’est important le mot propre… Il avait hoché la tête. On ne la changerait pas, « sa » Mary Lester! Chez les sœurs maristes Mary avait connu des pensionnaires qui tenaient leur cigarette ainsi afin d’échapper à la surveillance sourcilleuse de religieuses pour qui des femmes qui fumaient ne pouvaient être que des âmes perdues vouées aux tourments de l’enfer. Des créatures que les bonnes sœurs regardaient avec effroi avant de les punir sévèrement. Pourquoi ces souvenirs revenaient-ils à cet instant? Inconsciemment, Mary avait ralenti l’allure en apercevant son ex-patron. Bien sûr, elle savait que cette rencontre était inéluctable, mais elle aurait préféré avoir plus de temps pour se retourner, elle aurait préféré aussi choisir son moment. Néanmoins elle reprit vite ses esprits et lui lança, dès qu’elle fut à portée de voix: – Bonjour, monsieur Fabien. – Bonjour, mademoiselle Lester, répondit le commissaire. Il jeta sa Benson à bout de liège à terre et l’écrasa de la pointe du soulier. Puis il tendit la main droite à Mary tandis que, de la gauche, il soulevait son chapeau. – Comment allez-vous? demanda-t-il avec une urbanité exquise. « Vieille France »… Le commissaire n’avait jamais mieux mérité son surnom. Mary put croire un moment qu’il allait lui faire un baisemain mais le commissaire savait qu’un gentleman réserve cette marque de respect à une dame, pas à une jeune fille. Elle serra donc une petite main sèche et nerveuse. – Fort bien, je vous remercie, dit Mary entrant dans le jeu. Vous m’attendiez? – Depuis six mois, oui ma chère. Jamais de ma vie je n’ai attendu une femme si longtemps. Mary eut un petit rire: – C’est du propre, si votre épouse vous entendait… Le commissaire Fabien se rembrunit, comme chaque fois qu’on lui parlait de sa moitié, puis il évacua l’image d’un revers de main, comme on chasse une mouche agaçante. Mary sortit son trousseau de clefs, ouvrit la porte et, tenant le battant, elle invita Fabien: – Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer… – Je vous remercie, dit-il en s’exécutant. Et, lorsqu’il passa devant Mary, il dit « pardon ». Cette politesse, en regard de l’incivilité de l’époque, surprenait. Elle referma la porte de gros bois, peinte en bleu elle aussi, et ils se retrouvèrent sous une verrière donnant à main droite sur un adorable petit jardin au milieu duquel poussait une glycine, arbre dont les feuilles jaunies jonchaient un gazon encore bien vert. À main gauche, une véranda derrière laquelle se trouvait l’appartement de Mary. Cette véranda était garnie de plantes vertes et meublée d’un salon en rotin comportant trois fauteuils de jardin et une table à thé. Un soleil d’automne illuminait les lieux d’une lumière dorée et sur une haie de chèvrefeuille où quelques fleurs jaunes s’attardaient, une superbe rose rouge jouait dans la lumière. Le roucoulement des tourterelles n’était troublé que par le vague bruit des voitures passant dans la rue Saint-Mathieu. Le regard du commissaire s’arrêta sur cette rose, la dernière survivante d’une abondante floraison d’été, et il récita avec un sourire mélancolique: « Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise… » Mary hocha la tête, sensible à la magie du moment. – C’était vrai voici quatre cents ans, ça l’est encore, soupira-t-elle. Il y eut un moment de silence, puis il fallut bien revenir aux choses concrètes. – Vous devez être furieux contre moi… Il protesta: – Furieux? Oh non! Choqué sur le coup, certes, mais j’ai compris votre réaction et je vous ai admirée d’avoir ainsi claqué la porte au nez du représentant du ministère. – Vous me mettez du baume au cœur, dit-elle. À dire vrai, pendant tout ce temps, je n’ai pas regretté un seul instant mon geste. Cependant j’ai craint que vous ayez pu penser qu’il était dirigé contre vous. – Je l’ai cru un moment, dit-il, et ça m’a fait bien de la peine. Mais à la réflexion, je me suis dit que ça ne pouvait pas être. Il sourit en la regardant, l’air indulgent, puis changeant de visage et de ton il s’exclama: – Tout de même, vous auriez pu donner de vos nouvelles! Mary sentit que c’était ce long silence qui l’avait le plus affecté et elle en fut touchée. – J’aurais pu, j’aurais dû, dit-elle, c’est vrai, mais voilà, je me suis retrouvée dans des circonstances où le courrier ne partait pas tous les matins. – Où étiez-vous pendant tout ce temps? – Sur une goélette, entre Saint-Tropez et Auckland. – Toujours ce goût de la marine, ironisa Fabien. Mary sourit, pensant à Jean-Marie Le Ster: – Ça doit être atavique, patron! Ce fut au tour de Fabien d’avoir un sourire ravi: – Tiens donc, voilà que vous me redonnez du « patron » à présent? Songeriez-vous à réintégrer la maison? La réponse fusa, catégorique: – Ça non! pour être expédiée à Sarcelles ou dans une autre banlieue pourrie? Merci! Je suis entrée dans la police parce que j’avais une certaine idée de la justice, pas pour servir de cible à des voyous assurés de l’impunité. – Vous savez, dit Fabien, les choses ont bien changé en trois mois. Peut-être que vous ne les avez pas suivies depuis votre goélette, mais le conseiller Montauban qui tirait les ficelles dans cette affaire Mondragon s’est donné la mort et c’est bizarre comme tout soudain plus personne, même ses collaborateurs les plus directs, ne semblent se souvenir de lui. Mary connaissait ces informations tout aussi bien que le commissaire. Même au milieu du Pacifique, via Internet on est au courant de l’activité du monde minute après minute… –…Si bien, poursuivit Fabien, que si vous envisagiez de reprendre votre démission, je me fais fort de maintenir votre affectation dans mon commissariat. – C’est très gentil, patron, dit Mary. Je suis très touchée, mais la réponse est non. – Ah… fit Fabien un peu déconfit, j’avais espéré que vous feriez une exception pour un collègue. – Un collègue? dit-elle soudain en éveil. – Oui, un collègue à qui il est arrivé une sale histoire. – Fortin? demanda-t-elle trop vite, trahissant ainsi tout l’intérêt qu’elle portait à son ancien équipier. – Non, dit Fabien, Fortin va bien, Dieu merci. Il est de plus en plus impressionnant. Il me semble que, depuis votre départ, qui l’a peiné lui aussi, il compense en se livrant à une débauche de poids et haltères. Il revint vers Mary: – Tout de même, vous êtes un cas, Mary Lester, claquer la porte à l’instant même où on vous annonce une promotion importante, il n’y a que vous pour faire ça. Vous auriez vu la tête du représentant du préfet! Ça valait le coup d’œil. Fabien pouvait en rire, à présent. Mais sur le coup il ne s’était guère senti à son aise. Et, n’ayant pas su fournir les explications qu’on lui demandait. Il n’avait pu que bredouiller: – C’est une femme, elle est jeune, l’émotion… Tout en sachant combien ces explications sonnaient faux. – Alors, demanda Mary, quel est ce collègue dans la difficulté? – Mercadier, dit Fortin. – Mercadier! s’exclama-t-elle en écho, qu’est-ce qu’il a encore fait, celui-là? Elle avait failli remplacer « celui-là » par une épithète malsonnante. Le commissaire soupira: – Vous ne l’aimez pas beaucoup, n’est-ce pas? – Vous voulez dire pas du tout! Mais ça n’est rien en regard des sentiments qu’il me voue: c’est bien simple, il me déteste! Alors, il écrase tout le monde avec son nouveau galon? – Il n’écrase personne! Ce serait plutôt lui qui s’est fait écraser. Mary devint attentive tout à coup. – Racontez moi ça, dit elle. – Peu après votre départ, la patrouille de nuit a retrouvé Mercadier inanimé au milieu de la rue. Il était trois heures du matin. Ça n’était pas bien loin d’ici, à l’entrée de la rue de la Providence. En effet, c’était à une cinquantaine de mètres de la venelle. – Et alors? – Le malheureux avait été griffé et mordu, il saignait abondamment, mais surtout il avait été choqué au point d’en perdre la raison. Lorsqu’il s’est réveillé à l’hôpital, il s’est mis à balbutier des phrases sans suite, d’où nous avons pu déduire qu’il avait été attaqué par un fauve. – Un fauve, dit Mary, un fauve dans les rues de Quimper! Pauvre Mercadier! Je pensais bien qu’il avait une forte propension à yoyoter, mais alors là!.. Elle secoua la tête et redit: – Un fauve! Puis elle demanda: – D’autres personnes auraient-elles vu ce fauve? Y aurait-il eu d’autres cas? d’autres plaintes? – Non, dit le commissaire Fabien. – Mercadier était-il sur une enquête délicate? – Non plus. – Que faisait-il dans la rue à cette heure? – Je n’en sais rien, dit Fabien. Ses propos sont restés incohérents et il est actuellement dans une unité de soins spécialisée. – Qui avez-vous chargé de l’enquête? – Fortin. Mary leva les yeux au ciel: – Ah, Fortin! On n’était pas près de voir la lumière. Fortin, le bon Fortin, formidable en cas de bagarre, plus que fiable lorsqu’on lui donnait des directives précises, mais aussi dépourvu d’imagination et d’initiative que d’ambition. Elle revint au commissaire: – Et alors? – Il a orienté son enquête sur un bar un peu louche situé à proximité, l’Oaristys, dont les voisins se plaignent fort. – J’en ai entendu parler, dit Mary, et pas en bien. – Les riverains n’en peuvent plus d’être réveillés par les altercations, les bagarres et chaque matin ils ont à nettoyer leur seuil des vomissures et autres débordements de la nuit. L’un d’entre eux a porté plainte, ce qui a provoqué l’arrestation de deux tagueurs. Depuis le pauvre homme est persécuté: les pneus de sa voiture sont crevés, sa femme est insultée, menacée lorsqu’elle va faire son marché, sa maison est couverte d’inscriptions obscènes. Elle regarda le commissaire, provocante: – Que fait donc la police? Fabien haussa les épaules agacé: – Vous n’allez pas vous y mettre, vous aussi! – Pourquoi pas? Maintenant que je n’en fais plus partie… Fabien leva les yeux au ciel. Il n’avait rien à répondre. La police faisait ce qu’elle pouvait. Était-ce sa faute si les délinquants étaient relâchés par la justice avant même que le flic de service ait fini de taper son rapport? Mary revint à la question première: – Qu’est-ce qui a mené Fortin vers ce bar? – Toujours la même chose, les petits trafics habituels. On trouve dans cet établissement toute la faune interlope de la place. Fortin a pensé que, suite à la saisie et aux arrestations à Pen-Maner, il pouvait s’agir de représailles. Vous vous souvenez sans doute que Mercadier avait procédé lui-même aux arrestations et interrogatoires de Menotti et Fernandez et qu’il en avait tiré gloire. En effet, Mercadier avait complaisamment posé devant la presse et la télévision, tirant à lui la couverture médiatique alors que l’enquête avait été menée de bout en bout par Mary Lester. C’était probablement la conclusion heureuse de cette enquête qui avait favorisé sa nomination au grade de capitaine. – Fortin a donc pensé, dit Fabien, qu’il pouvait s’agir d’une vengeance du gang, une vengeance avec signature. Ça se pratique paraît-il en Afrique: un gourdin garni de pointes peut laisser des blessures faisant croire à une attaque de fauve. – Ben dites donc, quand il se met à penser, ce bon Fortin… Il lit trop Tintin! Elle eut une moue faussement admirative. En réalité, elle avait envie de rire. Mais soudain une pensée lui traversa l’esprit et son sourire disparut. Le commissaire s’en aperçut: – À quoi pensez-vous? demanda-t-il. – À rien. Les blessures de Mercadier sont-elles graves? – Non, ses blessures physiques sont guéries depuis longtemps. Il conservera certes quelques belles cicatrices sur le front, mais je suis sûr que lorsqu’il sera rétabli, il saura en tirer gloire. Cependant, c’est psychiquement qu’il est touché et les médecins pensent que le traitement sera long et les résultats incertains. – Eh bien! – C’est tout ce que vous avez à dire? Le commissaire paraissait déçu; s’était-il attendu à ce que Mary Lester lui trouve les coupables comme ça, en un claquement de doigts? Elle fit la moue: – Que voulez-vous que je dise? et l’agression s’étant produite voici bientôt trois mois, que voulez-vous que je trouve? Fortin a peut-être mis le doigt sur le nœud de l’affaire? Maintenant, pour arrêter les coupables, ce sera une autre paire de manches! On se retrouve face à des méthodes maffieuses. Si l’on use de représailles contre la police, où va-t-on? – Donc vous ne voulez pas reprendre l’enquête? – Mais non! Fortin, il me semble, a trouvé une raison parfaitement plausible à cette agression. M’en mêler? merci, je ne tiens pas à me retrouver dans un caniveau à demi scalpée par un fou! La déception se lisait sur le visage du commissaire Fabien. – Allons patron, lui dit-elle, ne faites pas cette tête! Ne ferait-on pas mieux de boire à nos retrouvailles? thé? café? apéritif? Le commissaire opta pour un pastis et Mary partit dans sa cuisine pour préparer un plateau. Lorsqu’elle revint, Fabien paraissait toujours morose. Elle se moqua gentiment: – Dites-vous que j’aurais pu être à Sarcelles à cette heure et pour le coup, vous n’auriez pas été près de me revoir. Tandis qu’ici… Elle n’osa pas évoquer l’heure de sa retraite qui approchait inexorablement. Ne pas parler de ce qui fâche… Elle sourit: – Je pense rester quelque temps à Quimper, vous avez mon numéro de portable. – Tiens, ironisa le commissaire, vous l’avez donc retrouvé? – Oui, dit Mary avec son plus gracieux sourire. Cette fois mon enquête a été couronnée de succès. – Je ne vous demande pas comment, persifla Fabien. Elle ne répondit pas, se contentant de sourire. Cette histoire de téléphones portables échangés avec Patrick de Kerbedery et son amie Caroline l’avait bien amusée… autant qu’elle avait exaspéré le commissaire Fabien. Avec cette damnée Mary Lester il n’aurait jamais le fin mot de l’affaire. Il se leva, prit congé. – Ah, dit-il en ouvrant la porte, il y a des papiers à signer. Rien d’urgent, passez donc au commissariat un de ces jours. – Entendu, patron. Il souleva son chapeau: – Et merci pour l’apéro… Mary referma derrière lui et vint sous la glycine: – Mizdu, appela-t-elle, Mizdu… Elle sentit le doux pelage du gros chat noir avant même de l’avoir vu arriver. D’où sortait-il? de chez la voisine qui avait accepté de le nourrir en l’absence de Mary? d’ailleurs? ce chat était si mystérieux! Elle rentra dans la maison et tint la porte ouverte à Mizdu qui passa le seuil sans se presser, comme un prince entre en son domaine. Mary s’assit sur le canapé et il vint se blottir contre elle. Elle le caressa et il se mit à ronronner, les yeux mi-clos. Alors elle le regarda: – Mizdu, dit-elle, qu’as-tu fait au capitaine Mercadier? Le chat ouvrit grand ses yeux verts pailletés d’or. – Merouin… fit-il. Puis il bâilla comme si la conversation l’ennuyait, découvrant des crocs acérés. – Merouin… – Il a essayé d’entrer ici… tu as dû le chasser… – Merouin… – Et maintenant le pauvre Mercadier débloque et passe pour un fieffé imbécile! Le chat s’étira, étendit ses pattes, sortant des griffes redoutables, puis il se ramassa et ferma les yeux. Tout ceci n’avait vraiment aucun intérêt. Mary se leva alors, prit la photo de son ennemi intime, la posa sur la table. Puis elle décrocha de son support la baguette d’if, héritage de la gwrac’h, posa la pointe sur le visage de Mercadier et fit lentement le tour de la table sans perdre le contact avec la photo. Le chat, les yeux mi-clos, la regardait faire. Quand elle eut fini, elle remit la baguette au clou. – Advienne que pourra, dit-elle. Puis elle posa un disque sur la platine de sa chaîne et la voix chaude de Georges Brassens s’éleva après les accords de guitare: « Gastibelza l’homme à la carabine chantait ainsi… » Le grand Victor chanté par le grand Georges, un régal!
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