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Lux in tenebrisQuelque part, de nos jours.
D’abord, il y avait le froid.
Un froid qui engourdissait son corps et s’insinuait jusqu’aux os.
C’était la toute première impression qu’il eut et il dut faire un effort pour recouvrer la totalité de ses sens. Un sentiment nauséeux apparut, comme après une mauvaise nuit de sommeil. Ensuite vint un mal de tête lancinant qui le fit sortir définitivement de sa torpeur. Une douleur de plus en plus vive battait dans sa tempe, au rythme de son cœur. Il avait l’impression qu’un éclat de verre aigu s’était fiché dans son cerveau et le faisait souffrir au moindre de ses mouvements, voire de ses pensées.
L’homme frissonnait. Il avait soudainement conscience d’être entièrement nu, allongé dos à terre, dans une absence totale de lumière. Il se redressa lentement en prenant appui des deux mains sur le sol. La tête lui tournait et il resta un moment assis en cherchant à comprendre ce qui lui était arrivé. Il croisa les bras autour de ses épaules et replia ses jambes contre son ventre pour retrouver un peu de chaleur et essaya ensuite de remettre de l’ordre dans ses idées.
Il remarqua le silence.
Un silence absolu.
Menaçant.
Où suis-je ? Comment suis-je parvenu ici ?
Du bout des doigts, il tâtonna autour de lui pour se repérer. Le sol semblait constitué d’un béton lisse et poussiéreux. En étendant la main, il finit par toucher un mur. Il se leva en faisant glisser sa paume gauche sur la cloison humide. La migraine s’accentua, les battements de son cœur s’accélérèrent brusquement et, pris d’un vertige et de nausées, il s’appuya le dos au mur en cherchant à retrouver son équilibre.
Après quelques instants de récupération, il avança à tâtons le long de la cloison. Passé le coin entrant, il atteignit une porte métallique et en débusqua la poignée qu’il actionna sans succès. Avec précaution, il continua donc à longer les murs afin de chercher une autre issue, mais se retrouva rapidement de nouveau face à la même porte. Il fit glisser ses mains vers le haut pour tenter de découvrir une nouvelle ouverture et fut désappointé de constater que la pièce n’était pas dotée de fenêtres. Compte tenu de la fraîcheur des lieux, alors que l’on était au mois de juillet, il en conclut qu’il se trouvait dans une cave. L’absence totale de son lui fit estimer qu’elle était profondément enterrée, ou isolée.
L’homme héla plusieurs fois, mais aucune réponse ne lui parvint. Il cria de nouveau de toute la force de ses poumons et guetta ensuite un bruit.
Seul le silence manifestait sa présence.
Il essaya alors de regarder par le trou de serrure de la porte, mais ne put rien discerner. Il appela vainement à l’aide et se résolut finalement à patienter. L’attente fut longue, les heures devaient passer, mais il n’avait désormais plus la notion du temps qui s’écoulait.
Faisait-il jour ou nuit dehors ? Pourquoi suis-je enfermé ?
L’absence de réponse à ces questions le tourmentait. Il frissonna à nouveau. Pour se réchauffer, il fit régulièrement des exercices musculaires. La faim et la soif commençaient à le tenailler de plus en plus. Ayant récemment mangé plutôt copieusement, il en conclut qu’il devait être ici depuis au moins une bonne vingtaine d’heures. Il s’assit dos à une cloison et chercha à remettre en place ses derniers souvenirs.
C’était en montant dans ma voiture. C’est cela ! Ça me revient.
Il devait aller chercher une vieille dame à moitié impotente pour qu’elle puisse assister à son office dominical. En se penchant pour ouvrir la serrure de la portière de son véhicule, le prêtre avait senti une présence derrière lui. Il se souvenait ensuite d’une piqûre au cou, puis il s’était endormi.
On m’a enlevé ! Mais pourquoi ?
Comment en était-il arrivé là ? En repassant le film de sa mémoire, il resongea à quelque chose qui l’avait intrigué ces derniers temps. Il y avait cet homme qui assistait à la messe et restait debout au fond de l’église, immobile, comme s’il avait peur de s’approcher de l’autel. Il était grand, mince, le teint mat et l’air très distingué. En revanche, son regard gris acier l’avait frappé. Un regard inexpressif, vague comme le trépas. Mais cela avait-il un rapport avec sa situation actuelle ?
Je suis venu te chercher.
L’angoisse commença à le gagner petit à petit, étranglant progressivement sa gorge et crispant son ventre. Il eut peur de rester enfermé au milieu de nulle part et de mourir lentement de faim et de soif.
Pourquoi m’avoir ôté mes vêtements ? Pour m’humilier ?
Il n’avait pas d’ennemis et était un homme de bien. Il ne trouvait pas de motifs.
Est-ce pour de l’argent ?
Il n’en avait pas. Il n’était qu’un simple prêtre.
Personne n’est innocent.
Il se torturait en se posant des questions, mais ne découvrait pas de réponse. Contraint et forcé, il se résolut à attendre. De nouvelles heures passèrent sans doute. Il s’adossa contre un des murs et finit par s’assoupir.
Des chuchotements le réveillèrent après un temps indéterminé. Mais ces murmures n’avaient, en fait, qu’une seule source. Comme si quelqu’un se parlait à lui-même et de manière mécanique, obsédante et presque incantatoire. Il crut distinguer une phrase, au milieu de ce charabia.
– Nunc… est mortem… eundum.
C’était sans aucun doute du latin. Mais qu’est-ce que cela pouvait déjà bien signifier ?
C’EST MAINTENANT QU’IL FAUT MOURIR.
De la lumière artificielle perça sous la porte et par la serrure. Il se leva et appela :
– À l’aide ! Il y a quelqu’un ?
L’abbé tendit l’oreille dans l’espoir d’une réponse. Les chuchotements avaient brusquement cessé. Des coups violents et rageurs furent soudainement portés sur la porte. Surpris, il sursauta et fit deux pas en arrière. La lumière s’éteignit et ce fut encore le même lourd silence.
Une forte envie d’uriner lui prit, probablement accentuée par la peur. Il alla se soulager dans un coin de la cellule. L’odeur de pisse se mêla à celle du moisi et lui souleva le cœur. Il s’assit et, de nouveau, il y eut l’attente. Longue, interminable attente, et toujours cette fraîcheur qui pénétrait au plus profond de son corps.
Combien de temps vais-je rester là ?
Le prêtre se réconforta en priant Dieu et Jésus dont il avait douté dernièrement.
Peut-être est-ce là ma punition ?
Lui, un homme d’Église, qui avait été constamment exemplaire, mais qui avait vu sa foi ébranlée par la lecture d’un très ancien document. Il se mit à genoux et pria pendant un long moment en espérant que Dieu lui pardonne.
Prier lui fit du bien.
Il s’assit ensuite dans un coin de mur, cala ses épaules et pencha la tête en avant pour trouver le sommeil. L’odeur de moisi et d’urine était entêtante, mais il n’y faisait presque plus attention. L’engourdissement le gagnait progressivement. La fatigue fut la plus forte.
Il s’assoupit.
SON TOUR EST VENU.
Un bruit de frottement derrière la porte le réveilla. Il crut également entendre des gémissements étouffés. Une voix féminine probablement. Il appela. Pour toute réponse, des coups redoublèrent sur le battant pour le faire taire. Après un court silence, les frottements reprirent. Quelqu’un semblait traîner derrière lui un lourd paquet. Il colla son oreille droite sur la porte. Le bruit s’éloignait. Il resta un instant à guetter de nouvelles sources sonores, puis cela cessa.
Après un temps indéfini, un hurlement épouvantable le fit bondir au milieu de sa cellule. C’était une voix de femme. Cette fois-ci, il en était certain. Un bref moment de calme fut suivi de cris déchirants qui reprirent de plus belle. Ces cris étaient effrayants, inhumains. La douleur que ressentait cette personne devait être atroce. Des pleurs se mêlaient aux hurlements. Elle suppliait son bourreau en sanglotant, mais en vain. Il tomba à genoux et pria pour elle. Le calvaire de cette femme se poursuivit encore quelques instants pour s’interrompre brusquement.
Elle a fini de souffrir dans sa chair et son âme est désormais prête.
De longues heures s’écoulèrent à nouveau dans ce silence devenu lourd de menaces. Il chercha de nouveau le réconfort auprès de Dieu. L’attente lui parut ainsi moins interminable.
Notre Père, qui est aux cieux, que ton nom soit sanctifié…
Il avait perdu toute notion du temps et s’était égaré dans ses pensées lorsque la porte s’ouvrit violemment.
La lumière l’aveugla.
Une ombre se découpait dans l’embrasure. Une silhouette d’homme grand et maigre. Il se releva péniblement en se protégeant les yeux. La personne qui se tenait face à lui restait immobile et ne prononçait pas un mot. Il la vit lever le bras droit en sa direction. L’individu ne l’avait pas touché, mais un choc v*****t le foudroya. Tétanisé, il s’effondra comme un pantin, les muscles contractés, désormais incapable du moindre mouvement. La silhouette souleva le prêtre par les épaules et le traîna hors de la cellule. Il sentit qu’on lui faisait suivre un couloir gris sur lequel couraient des gaines électriques et des tuyaux. L’effet du choc qu’il avait reçu s’estompait, mais il demeurait groggy.
La pièce dans laquelle il se trouvait était violemment éclairée, comme un studio de télévision.
Ou comme un bloc opératoire…
Dans une demi-conscience, il soupçonna que le pire était sans doute à venir.