2 – Le diamant de pierre
Le lendemain, il flânait le long du quai près du Port de la Lune.
Bordeaux, cette grande cité marchande, bénéficie depuis des temps immémoriaux d’une singularité. Son port au lieu d’être excentré dans un sinistre faubourg, est situé en pleine ville, dans une courbe du fleuve Garonne…
Les mains dans les poches comme un innocent promeneur, Guizot errait de ponton en ponton en cherchant la petite embarcation qui pourrait convenir à son projet.
Au fond, il n’était pas très inquiet, trouver la bonne affaire lui serait facile, car en ces temps où le souffle de la guerre grimaçait dans les foyers, rassembler quelque argent était pour beaucoup la préoccupation essentielle.
C’est derrière un vieux chalutier rongé par la rouille qu’il lui sembla avoir découvert son bonheur. Une barque, longue de six mètres aux bordés de couleur bleue et dotée d’un robuste moteur logé à fond de cale. S’il était à vendre, l’objet lui aurait parfaitement convenu.
Il fit le tour de la merveille et découvrit, collée sur la poupe, une affichette qui le conforta. Le texte, écrit d’une main tremblante, indiquait l’adresse du propriétaire.
Marcel Lespinasse, 12 rue du Soldat de Fer. Sonner au deuxième étage.
Gaston décida de s’y rendre sur l’heure. La rue du Soldat de Fer était étroite et encombrée de maisons à pans de bois, tassées les unes contre les autres. Au numéro 12, il monta à l’étage et eut la surprise de constater qu’une femme lui ouvrait.
– Bonjour madame, je viens pour l’annonce déposée sur le bateau bleu, dans le port, peut-être serais-je intéressé par son achat. Puis-je voir votre mari, monsieur Lespinasse ?
– Mon mari, vous ne pourrez pas le voir et c’est précisément parce qu’il est décédé que je vends sa barque.
Elle renifla bruyamment son chagrin et sortit un mouchoir pour essuyer ses larmes.
– Mon pauvre Marcel ! Son bateau, il y tenait plus qu’à la prunelle de ses yeux.
– Pardon pour cette indélicatesse, j’ignorais… Je vous présente mes condoléances.
La phrase d’excuses sembla détendre madame Lespinasse et après avoir refermé la porte, il posa son chapeau.
– Je réalise que je ne me suis pas présenté, Gaston Guizot, je possède un entrepôt de négoce sur le quai des Chartrons et souhaiterais vous l’acheter, car il pourrait convenir à mon propre usage.
La veuve jaugea l’étoffe du costume de son interlocuteur et comprit qu’elle n’aurait aucun souci de paiement.
– Mettez-vous à votre aise, monsieur Guizot.
Un assez long silence suivit au cours duquel elle lui délivra un pauvre sourire et disposa sur un plateau deux verres de « Guignolet ».
– À votre santé.
Il se demanda un moment si madame Lespinasse ne noyait pas son veuvage dans les apéritifs alcoolisés et sans perdre de temps, il lui demanda :
– Pensez-vous que je puisse l’essayer ?
– L’essayer ? Vous pourrez, bien entendu, mais il ne faudra pas compter sur moi car j’ai peur de l’eau et ne sais pas le piloter.
– Aucun problème, madame Lespinasse.
– Vous êtes sûr que vous pourrez vous débrouiller seul ? Je ne pourrais même pas vous dire s’il y a de l’essence dans le réservoir !
– Encore une fois, n’ayez aucune crainte, je m’assurerai de tout et je ferai une promenade d’essai sur l’estuaire. Immédiatement après ce tour, je reviendrai chez vous pour vous rapporter la clef.
Guizot donna congé à sa vendeuse et la porte refermée, se retrouva seul dans le pauvre escalier dont l’éclairage électrique était si parcimonieux qu’il dut se tenir à la rampe pour ne pas se briser les os. Dans la rue, il repensa à la modicité du petit deux-pièces et, repensant à la veuve, il décida qu’il conclurait l’achat sans en discuter le prix.
Le cœur léger, il passa par le port pour revoir sa future acquisition et l’abreuver d’essence, puis en se frottant les mains, il rentra chez lui où il eut la surprise d’être fraîchement accueilli.
– Une voiture il y a trois mois et maintenant un bateau ? Mais tu as perdu la tête !
Germaine ne pouvait évidemment pas comprendre cet achat précipité.
– Mon pauvre Gaston, peux-tu me dire ce qui te prend ? Crois-tu que ce soit le moment d’acheter un bateau alors que le canon gronde à nos portes ? Demain, dans un mois ou dans trois, nous verrons, affiché sur les murs de la ville, l’ordre de mobilisation. Aurais-tu l’intention de partir à la guerre avec ta barque ?
– Ma chérie, jusqu’ici, tu m’as fait confiance dans nos affaires et aujourd’hui, je te demande de continuer à croire en moi. Ce bateau est la pièce maîtresse d’un stratagème que je t’expliquerai plus tard. Ce qui te semble aujourd’hui déraisonnable sera peut-être le seul moyen de soustraire notre patrimoine aux exactions de la guerre.
– Te voilà bien secret mon mari ! Tu m’avais habituée jusqu’ici à plus de clarté dans nos relations.
– Dès que ce sera possible, je te raconterai…
Germaine se radoucit, il faut dire que c’était une femme confiante qui n’imaginait pas une seconde une trahison de son mari. Elle lui répondit.
– Comme d’habitude, fais au mieux pour nous et pour notre fils.
Trois jours plus tard, fièrement installé à la barre de l’embarcation, il sortait du « Port de la Lune » et se dirigeait vers l’aval, aidé par la marée descendante.
Guizot n’était pas totalement rassuré, car il conduisait son bateau sans autorisation préfectorale. Autorisation ou pas, il avait décidé de se lancer, le pays était tellement accablé à l’approche de la guerre que personne n’en était plus à ces subtilités. Le moteur ronronnait agréablement dans les fonds comme s’il était rassuré de connaître son nouveau propriétaire. Une demi-heure plus tard, il doublait à tribord le Bec d’Ambès, la marée s’était inversée et il constata que l’embarcation affrontait courageusement l’épreuve du contre-courant. Il murmura :
– Merci, madame Lespinasse, merci pour votre Guignolet-Kirsch et notre future transaction. Je crois que, vous et moi, faisons une bonne affaire.
Encore à tribord, il entrevit bientôt le village de Bourg perché sur sa falaise et puis, défendue par ses solides fortifications, ce fut Blaye. Le village, qui paressait au bord de l’eau, semblait écrasé par le soleil de midi. Soudain sérieux, il fit une réflexion à voix basse en grattant une tache de cambouis sur le tableau de bord.
– Je vais arriver à destination, ça tombe bien, car je meurs de faim, le casse-croûte, je le prendrai sur l’île.
Il ralentit l’allure et évita de justesse un gros bois flotté qui remontait vers l’amont.
– Voilà que maintenant, je parle tout seul. Je me fais vieux !
Il vit alors son île juste devant lui, délicatement posée sur son banc de sable et coiffée d’une végétation de chênes verts. Il pensa qu’elle était solide et que les racines devaient contribuer à l’amarrer sur les fonds.
Hormis la minuscule forêt, le sable des bords de l’eau et le fouillis de broussailles, rien d’autre n’était visible dans ce petit territoire. Pas de traces de vie, rien ne dépassait de la pointe des arbres et personne ne pouvait soupçonner qu’ici, se cachait ce petit fort que Vauban avait fait édifier en renfort de la citadelle de Blaye.
Satisfait, il posa pied à terre.
– Bon, voyons ce qui a changé et s’il est toujours debout ?
Après avoir amarré son bateau à un tronc d’arbre, il se faufila entre les broussailles et au bout de quelques minutes, il aperçut le bâtiment sous son manteau de verdure.
– Il semble avoir bien résisté, bien qu’il soit à l’abandon.
Le visiteur baissa la tête pour passer sous le linteau de pierre et se trouva dans la salle de garde qui sentait fortement l’humidité.
– Certainement une tuile cassée ? Je vais aller voir.
Il escalada l’escalier de pierre et se trouva sur la terrasse. Une porte abandonnée ouverte depuis des lustres permettait aux pluies d’envahir le bâtiment, mais hormis cette négligence les lieux étaient en bon état. Du toit, on ne discernait pas l’estuaire et Gaston en fut ravi.
– Le fort ne peut pas être vu du pont d’un bateau de pêche et pour moi, c’est l’essentiel. Peut-être pourrait-on l’apercevoir de la passerelle d’un gros navire, mais les marins chargés de la barre, sont plus attentifs aux bancs de sable sous leur coque qu’aux antiquités de la côte !
Il redescendit pour visiter la pièce qui motivait son voyage… La cave.
On y accédait par un escalier de grès aux marches arrondies par l’usure. Une inspection rapide des murs le rassura, ils étaient totalement sains et on ne notait aucune trace d’humidité.
Cette cave avait été construite à faible profondeur, sous la salle des gardes. Gaston, se sachant seul, murmura :
– Je vais cacher mon stock là-dedans, ensuite, je murerai l’entrée et je rabattrai du sable.
Il sortit du fort et arpenta le petit territoire, obsédé par la crainte de trouver une présence humaine. Aucun indice, aucune trace de vie, seules des laisses de mer oubliées par le ressac jonchaient le sol…
Sur le chemin du retour, Guizot se dit qu’il n’avait pas de temps à perdre. Tout d’abord, il se rendrait chez madame Lespinasse pour finaliser son achat et puis il commencerait le transfert des précieux flacons.
Combien de voyages lui seraient nécessaires ? Certainement beaucoup. Un mois de travail ou même plus… Dans l’immédiat, le plus délicat serait d’affronter les questions de sa femme. Heureusement, le déménagement aurait lieu de nuit lorsque Germaine serait chez elle, place du Palais.
Arrivé au ponton, il amarra son bateau et retrouva, quelques mètres plus loin, son autre acquisition, une Renault, modèle AG 9 bicylindre achetée fin 1913. Elle était de couleur bordeaux… Évidemment.
Il poussa la porte de sa maison et devant l’heure tardive, les chaussures couvertes de boue et le costume poussiéreux, Germaine leva les bras au ciel.
– Peux-tu me dire enfin ce que tu fabriques ? Tu rentres tous les jours, à des heures qui ne sont pas celles d’un honnête homme, tu es plus sale que si tu travaillais au bitumage des routes ! Et en plus, tu ne me dis rien, comme si nous étions des étrangers et que je ne comptais pas plus qu’une guigne ! Gaston, une fois encore et une fois pour toutes, peux-tu m’expliquer ce que tu manigances ?
– Ma chérie, je t’ai déjà parlé de tout cela et te le demande à nouveau… Me fais-tu vraiment confiance ?
– De moins en moins, si tu veux savoir ! Avec tes mines de comploteur, tu n’es plus l’homme que j’ai connu.
– Chérie…
– Monsieur ne daigne pas m’expliquer des affaires qui nous concernent pourtant tous les deux.
– Chérie…
– La confiance, ça se mérite, Monsieur Guizot ! On ne l’attribue pas une fois pour toutes, que je sache ?
– Ma Germaine, calme-toi ! Je ne donne pas plus de deux mois pour que nous soyons en guerre et que je sois mobilisé. Ce conflit s’annonce terrible et je prends des précautions pour préserver notre patrimoine. Je ne le fais pas pour moi, mais pour vous deux, Léon et toi.
– Léon et moi, c’est très bien, mais je ne comprends toujours pas ce que tu fabriques.
– Lorsque j’en aurai terminé, je te le redis, je t’expliquerai, mais avant ce n’est pas possible !
– Gaston, tu me fais languir et surtout, tu me fais peur à rabâcher tes histoires de guerre.
– Assurément, tu n’as pas tort d’avoir peur, mais il ne faudrait pas que cette angoisse nous paralyse, laisse-moi faire, je te le répète, je tente de vous protéger. Plus tard, ce ne sera plus possible.
Toute la soirée et une partie de la nuit, il chargea la Renault et transvasa les caisses dans son bateau.
Ce soir-là, il fit trois voyages jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Le fleuve était noyé dans une totale obscurité, mais Gaston évoluait sans crainte sur un plan d’eau dont il connaissait les pièges depuis l’enfance.
Un mois plus tard, nous étions le 19 juillet et Guizot considéra son travail terminé. II ne se rendit plus jamais sur l’île Toujouse et se contenta de croiser au large avec son filet et sa canne à pêche. Certes, il jetait bien un regard insistant en direction de son butin, mais jamais il n’aborda.
Un soir après le dîner, alors que son fils avait rejoint sa chambre, l’air sérieux, il demanda à sa femme de l’écouter. Il s’installa à califourchon sur une chaise face à elle, la regarda dans les yeux et lui tint ce discours :
– Ma chérie, tu sais comme moi que je vais partir au front et que je ne serai plus à tes côtés pour tenir nos affaires. Pour le négoce, je ne suis pas inquiet, car tu es au courant de toutes les chausse-trappes et autres ficelles de notre métier.
Allez savoir pourquoi, Germaine, ce soir-là, était de méchante humeur !
– Tu me crois bavarde, comme les commères du marché, toutes ces pipelettes criardes et mal attifées, incapables de tenir leur langue ?
– Pas du tout, je te considère au contraire comme une femme pondérée avec laquelle je veux partager le secret dont je t’ai parlé. D’ailleurs, ce secret, le voici… Tu le tiens désormais dans ta main.
Il lui tendit une enveloppe, cachetée à la cire comme cela se pratiquait dans les temps anciens.
– Cette lettre, je te la confie, garde-la précieusement. Ouvre-la si vous êtes l’un ou l’autre gravement démunis, elle pourra à ce moment-là vous sortir du dénuement. Ouvre-la aussi si tu te sens très malade et à la fin de ta vie. Tu y trouveras des instructions pour la transmettre à Léon.
– Tu ne peux pas m’en dire plus ?
– Bien sûr que si. Il y a là-dedans un moyen de se sortir de l’adversité, si un jour la vie devenait trop cruelle.
– Et la mobilisation générale ? Elle ne fait pas partie de cette situation extrême !
– Non, la future mobilisation, c’est elle qui m’a donné l’idée de ce plan, mais aujourd’hui, nous ne sommes pas démunis, que je sache ? Je te conseille de déposer cette roue de secours dans notre coffre à la banque et de ne pas l’ouvrir.
Le ton était solennel et Guizot eut bien du mal à terminer son exposé, tant sa voix était chargée d’émotion. Il se leva pour respirer une bouffée d’air à la fenêtre.
– Mais toi mon Gaston, tu ne vas pas te laisser faire, cette guerre, ni toi ni moi ne l’avons voulue. Tu vas faire bien attention à ta vie et tu nous reviendras sain et sauf. J’ai peur, mais tu es fort de caractère et je te fais confiance.