Prologue

1723 Words
PROLOGUEIl fait un peu frais. Nous sommes au cœur de la campagne fouesnantaise. Celle des pommiers en fleur où les jeunes filles qualifiées de même rient et s’amusent à la belle saison. En ce moment, c’est la morte-saison. Celle qui hésite sans y croire devant l’hiver de grisaille, qui se contente de jours éphémères, de landes sans couleur et de mer assassine mais qui espère quand même le ciel déchiré par un bleu intense à faire sourire les madones dans les cloîtres désertés. Il fait beau aujourd’hui. Mais pas très chaud. Le feuillage des arbres forme une sorte de voûte de verdure qui filtre tout. Espiègle, il laisse passer la lumière tout en brouillant les rayons du soleil d’un mouvement léger. Ici aussi, la nature s’amuse. L’été est encore à venir. Alors l’humidité agaçante s’enfuira en direction des nuages pour se pelotonner au cœur des ondées futures. L’éternel recommencement du ballet des saisons. Jusqu’au basculement ultime. Le jour où le grand ordonnateur en aura bien marre des frasques de l’humain. Il y a cette étrange ambiance composée de brume et de clarté. Du silence aussi. Les animaux n’aiment pas le bruit. Le vent s’étire le long des troncs alignés. De l’eau coule quelque part. La jeune femme a pris la pose. Elle s’est accroupie à l’entrée du bois de Penfoulic, juste avant le passage rustique qui en marque la limite. À cette heure, le parking est toujours désert. Maintenant, il y a une seule voiture. La sienne probablement. C’est une sorte de 4x4 qui semble moins incongru en ce lieu qu’à la porte des écoles. À croire parfois que le safari pour bobos friqués passe naturellement par la cour des maternelles. Il y a cette brume matinale qui s’effiloche au-dessus des marais. Une sensation de mare au diable qui vous fiche un serrement à la poitrine à faire péter une durite aux dépressifs. Une tartine de peur beurrée de disparitions, de noyades, de maléfices et d’aventures toutes incroyables. Un lieu mythique, beau et cruel. Puis le temps passe. Les souvenirs se cachent et s’estompent. La mémoire collective rejoint les cimetières. L’eau, l’arbre, la plante rejouent la partition à l’infini comme pour gommer les malédictions. La nature reprend toujours ses droits. Mais pourquoi donc cette jeune femme s’aventure-t-elle en ce lieu toute seule ? Il n’existe donc pas d’autres endroits pour pratiquer un sport matinal, un bon petit jogging tranquille ? De quoi même faire, éventuellement, une belle rencontre amoureuse avec un homme comme elle, libre de toute attache, disponible, accessible à une relation durable. Le bonheur, ce n’est pas interdit que diable ! oserait-on dire. Elle a posé un genou à terre dans la position habituelle du coureur à pied prêt à bondir vers le record. Son chien, un épagneul breton, tourne autour d’elle en jappant pour bien signifier à sa maîtresse qu’il n’a pas l’intention de rester là à l’attendre. Il veut en être de la balade. Il veut courir, se mouiller les pattes de limon noirâtre et s’ébrouer dans le ruisseau avant de rentrer à la maison. Les chiens, c’est ainsi. Ils aiment. Point. Comme pour paraître plus sérieux et ne pas risquer d’attendre dans le coffre, l’animal s’intéresse de très près à ce que sa maîtresse est en train de faire. Il met la truffe au ras du lacet blanc qui coulisse dans les mains de sa patronne et observe sérieusement. — Pousse-toi, Tobie ! Je ne vois pas ce que je fais si tu t’approches si près ! Obéis à la fin ! Elle porte un jogging blanc fraîchement repassé et des chaussures de sport rehaussées d’un trait de vert fluo. La fermeture Éclair du vêtement est remontée légèrement au-dessus de la poitrine et valorise celle-ci sans ostentation excessive. Un foulard vert est passé autour de son cou sans être noué. Il laisse ainsi entrevoir un tee-shirt immaculé mettant en avant un velouté de peau bronzée. L’une de ces images sur papier glacé que les magazines cherchent à donner à voir aux lectrices pour leur prouver que rien ne leur est impossible. Du rêve à bon marché. Elle est en train de refaire le nœud de sa chaussure gauche. Ses doigts sont fins, ses ongles manucurés mais sans la moindre trace de vernis. Une montre de marque joue à son poignet gauche dès qu’elle bouge un peu le bras. Trois fils de couleur fuchsia et torsadés façon bracelet ornent son poignet droit. À savoir quel souvenir la hante pour porter cette couleur. Pas de bague. Pas d’alliance. Pas davantage de cercle de peau un peu plus blanche indiquant qu’elle aurait récemment ôté un anneau et jeté aux orties une union bousculée par le temps qui passe. Elle se relève lentement, passe la main sur son genou pour le débarrasser d’un humus un brin collant. La saison sèche est encore à venir. Elle ne semble pas si pressée de s’élancer pour une course de fond. D’un geste machinal de la main ouverte passée dans ses cheveux, elle rectifie son apparence. Comme si une cohorte de prétendants se pressait derrière la haie dans l’espoir de la séduire. Mais il n’y a personne. Les mâles jouent rarement en matinée. Ils se reposent avant de rejoindre le premier point d’eau quand le jour se retire. Elle aime accrocher leur regard et déceler dans leurs yeux cet éclat de gourmandise. Pour mieux les décevoir. Elle apprécie de se sentir désirée pour mieux jouer la dédaigneuse qui sélectionne, repousse, avant de succomber quand c’est enfin l’heure. Elle sait bien qu’il convient parfois de se livrer pour ne pas finir sèche et ridée au coin d’un feu mourant. Une once de lucidité assumée mène parfois au bonheur. Du moins, ça y ressemble. Elle a toute la vie devant elle, même si celle qui lui est promise ne l’intéresse pas vraiment. Côté famille, elle devrait respecter les codes et entrer dans le sérail. En dehors, ce serait mal vu mais tellement plus libre… Mais la porte ne lui serait jamais fermée. D’aucuns diraient que c’est de la confiture donnée aux cochons, mais la liberté de choisir reste un bien précieux. Elle a bien l’intention de prendre son destin en main. Même s’il doit la conduire à sa perte. Parce que la dissidence peut être un lourd tribut à payer quand on choisit de faire cavalier seul. Elle ne veut pas avoir de regrets. Ni avoir des comptes à rendre. En fait, elle veut vivre sa vie. Librement. Pour l’heure, elle va s’offrir une petite séance sportive pour entretenir sa forme, histoire de se mobiliser les tissus, de se galber les jambes, de raffermir sa poitrine, de prendre plaisir à l’effort puis de rentrer, des perles de sueur au front, le corps rassasié. Avec des moiteurs intimes témoignant discrètement de son extrême féminité. Elle aime mobiliser son corps. Lui demander d’aller au bout du rêve. Pour l’effort comme pour un homme. Mais sans jamais en faire cadeau. Elle sait toujours ce qu’elle fait. Elle ricane. En ce moment précis, le monde lui appartient. Elle use sans compter de sa liberté. Elle peut penser ce qu’elle veut, échafauder des plans, rêver à des avenirs et décider de ses combats. Mais elle est seule avec son chien. Là, anonyme et belle, juste avant de se mesurer à elle-même, elle peut se laisser aller à une attitude sans fard. Quand les masques tombent, rares sont les colombes qui s’envolent vers les nuées. Pourtant… Elle a un visage doux et lisse mais c’est par le regard qu’on peut comprendre qu’elle n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Malheur à celui qui tenterait de l’asservir, de la corrompre. De la soumettre surtout. Le passé n’est pas toujours composé de souvenirs heureux. Elle doit approcher la trentaine sans risquer encore de l’atteindre dans l’année en cours. Elle s’est volontairement donné l’allure d’une sportive sans l’espoir réel de détrôner les championnes du moment. Elle aime tout simplement se sentir bien dans les vêtements qu’elle porte. Elle vient une fois ou deux la semaine se ressourcer dans ce lieu calme et naturel. Elle se laisse aller, respire, hume, oublie et se laisse emporter bien au-delà du poids des choses. De l’avenir qui l’assaille parfois. Du passé qui l’agresse souvent. D’elle-même. Elle se penche vers sa poitrine. Elle extrait un enregistreur MP3 de sa poche, le porte à sa bouche puis à son oreille. — Un deux, un deux ! Elle est en train de vérifier que la fonction enregistrement est bien activée. Elle consulte sa montre. — Huit heures trente et une, dit-elle assez fort. Départ ! D’un coup, elle s’élance. Le chien aussi. Elle franchit le passage de bois et tourne immédiatement à droite. Elle allonge ses foulées dans l’allée forestière qui s’ouvre devant elle. Le sport est une affaire sérieuse. Ainsi, à chaque dizaine de pas, en élevant la voix pour l’enregistreur, elle annonce le décompte en progression. L’animal la regarde alors comme si sa maîtresse s’adressait à lui, puis il reprend sa route en calant son allure sur la sienne. À l’endroit où le chemin croise le ruisseau, la femme et le chien dépassent une personne âgée qui semble malvoyante, épaulée par une femme boulotte qui peine un peu sur un terrain inadapté pour ses chaussures. La personne handicapée est coiffée d’un fichu et de grosses lunettes noires à la Simone Signoret. L’accompagnatrice affiche un rictus prononcé comme si elle portait un masque. Le voyage matinal est-il d’un intérêt quelconque pour l’une ou l’autre de ces figures oubliées ? Elles échangent un bonjour rapide que la brise emporte aussitôt. Et ce regard. Ce regard, mon Dieu ! Machinalement, la joggeuse jette en passant un œil à l’aqueduc maçonné qui longe le talus, puis elle aperçoit plus loin deux autres femmes qui déambulent sans empressement. Elles occupent le terrain comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre. Elle les voit converser bruyamment en faisant de grands gestes. Passant à leur hauteur et les frôlant, le chien leur crée un instant de frayeur bien légitime. La jeune femme leur jette un œil sans dire un mot. Elle déteste les gens qui ont peur des chiens. — Des bohémiennes ! lance-t-elle à l’épagneul qui lui jette des regards furtifs comme s’il craignait d’être réprimandé. La joggeuse annonce un chiffre pour le MP3 en riant. C’est vrai qu’elles étaient attifées à l’ancienne ces promeneuses, amples robes ne laissant apparaître que l’extrémité des chaussures et foulards colorés masquant pratiquement tout le visage. Rien à voir avec son look de jeune femme branchée. Mais la belle sportive a eu quelques secondes d’inattention. Quelques parcelles d’un temps compté à faire basculer son destin. Un événement d’une banalité affligeante mais qui a le pouvoir de muer un jogging tout simple en drame fatal. Elle trébuche, ouvre des yeux effarés parce qu’elle perd l’équilibre et qu’elle s’envole, essaie de rattraper le dictaphone qui plane, puis elle chute dans les feuilles du chemin. Quelques mètres plus loin, son roulé-boulé prend fin. Elle s’immobilise sur le dos, les yeux grands ouverts. Fixes. Elle entend un bruissement léger dans le feuillage des arbres. Quelqu’un qui se cache peut-être ? Du calme sinon. Partout. Et le chien, assis, langue pendante, qui met le nez au vent. Il attend. C’est donc comme ça mourir ?
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