Deux cadavres pour le thé-2

1447 Words
– Si c’est trop difficile… préféra lui proposer Sweeney. – Non… Non, ça ira, se reprit Betty, et elle essuya ses larmes du revers de la main. Il y a trop longtemps que j’attends de pouvoir en parler à quelqu’un. – Comment s’appelait-elle ? la relança l’inspecteur. – Pamela. Elle était publicitaire. Elle travaillait pour Eagle’s à Glasgow. – Mmm… Le nom de la firme me dit quelque chose, confirma Sweeney. Et que s’est-il passé ? – La police a prétendu qu’elle s’était suicidée ! s’écria soudain Betty Dove, sur le ton du reproche. Ha, nous y sommes ! se dit aussitôt le jeune homme. J’aurais dû m’en douter ! Encore une de ces mères qui ne peut se résoudre à accepter la mort tragique de son enfant… Elle culpabilise, c’est normal. À la criminelle, des comme ça, on en reçoit tous les mois. Elles n’y croient pas. Ou plutôt, elles préfèrent ne pas y croire. C’est plus facile. Tout du moins au début… Elle ne va pas tarder à me dire que tout ça est impossible, que sa fille respirait la joie de vivre, qu’elle avait tout pour être heureuse, qu’il faut rouvrir l’enquête, etc… Elle va même sûrement me montrer des photos sur lesquelles sourit sa fille… Great Scott ! finit alors par pester Sweeney. Dans la police, on n’a pas tous les jours un métier facile ! Au même instant, Betty Dove haussa brusquement le ton : – Regardez ! Mais regardez, Mister Sweeney ! et comme il l’avait prévu, la sexagénaire sortit de la poche de sa veste une photo en couleur. Elle la lui tendit aussitôt. Poliment, l’inspecteur saisit le cliché, mais il ne prit même pas la peine d’y jeter un œil. – Pamela n’avait aucune raison de faire ça ! continua sa mère. Elle avait tout réussi dans la vie : ses études, son métier… Elle était la publicitaire la plus en vue de sa firme. Les cafés Smoky par exemple, vous vous souvenez ? – Ah oui ! Bonjour Smoky, bonjour la vie ! chantonna Sweeney sans même réfléchir. – Eh bien les cafés Smoky, c’était elle ! clama Betty Dove. Et la campagne d’affichage pour les sous-vêtements Man’s Skin ? – Celle où le monsieur se retrouve tout nu, avec un chapeau melon devant… euh, devant… hésita l’inspecteur. – Ça aussi, c’était Pam ! le soulagea Mrs Dove… Alors vous voyez, comment une fille avec un tel humour peut-elle décider de se suicider ? Non Mister Sweeney, c’est impossible ! Puis elle ajouta : – En plus, elle était amoureuse. Pam projetait d’épouser Oliver, un collègue rencontré chez Eagle’s. Non… Non ! répéta-t-elle. Comment croire à un suicide ? Regardez-la, regardez-la inspecteur ! Devant l’insistance de Mrs Dove, Sweeney se résolut à observer la photo qu’il tenait entre ses doigts. Et là, alors qu’il s’apprêtait à observer d’un œil certes poli, mais rapide, ce visage inconnu, le jeune homme sentit son regard subitement happé par le sourire qu’il découvrait. Car Pamela Dove n’était pas belle. Non, elle était… Elle était plus que cela… Elle était… Elle était… Envoûtante ! Brune, les cheveux mi-longs et lisses, les yeux rieurs, elle portait sur la photo un chemisier de couleur bleu dont on ne distinguait que les épaules. Le visage tourné vers l’objectif, encadré par un paysage printanier – Un jardin ? songea Sweeney – la jeune femme aux yeux d’azur souriait. D’un sourire impossible à décrire, d’un sourire irréel, d’un sourire que l’on ne pouvait que… ressentir ! Mince ! Si je m’attendais ! réagit l’inspecteur, subjugué. – Vous voyez bien ! enchaîna sa mère. Puis elle précisa encore : – Quand je pense qu’on les a retrouvés tous les deux avec une balle dans la tête… Mon dieu ! Comment la police a-t-elle pu croire à ça ? Sweeney resta figé. Le moment de stupeur passé, il releva doucement le regard, puis il fixa Betty Dove droit dans les yeux : – Comment ça « tous les deux » ?… Mrs Dove, est-ce que vous voulez bien me raconter ça ? * D’une voix blanche, Betty Dove reprit : – Pamela se trouvait dans la voiture de son ami Oliver. Tous les deux avaient été tués d’un coup de feu dans la tempe. C’est Oliver qui tenait le pistolet. – Mmm… fit entendre Sweeney. Et où les a-t-on découverts ? – Sur la péninsule de Stranraer, s’empressa d’indiquer Mrs Dove, visiblement satisfaite d’avoir réussi à susciter la curiosité du jeune inspecteur. Est-ce que vous voyez où ça se trouve ? – Bien sûr, confirma la barbe rousse. C’est sur le Firth of Clyde, de l’autre côté du pays. Face à la mer d’Irlande, n’est-ce pas ? – Oui. Pam et Oliver travaillaient à Glasgow… Le quatorze mai au soir, ils ont quitté la ville ensemble et ils ont roulé sur près de cent miles, en direction du sud-ouest. On a retrouvé la voiture le lendemain matin, stationnée près d’une falaise surplombant la mer, à proximité du phare de Corsewall. – Mmm… bourdonna encore Sweeney. Avant d’expliquer : – Vous savez madame, le Firth of Clyde, ce n’est pas ma juridiction. Je n’y ai pas la moindre autorité. Si les collègues de Glasgow ont jugé que… – Archie ! le coupa autoritairement tante Midge. Tu peux quand même faire un effort, voyons. Agacé, le jeune inspecteur concéda : – Bon… J’ai bien un camarade de promotion, Eddy Thurso, qui a obtenu sa première affectation à Glasgow, il y a dix-huit mois. Il faudrait que je lui en parle, histoire de voir si l’affaire lui dit quelque chose. Mais puisqu’il s’agit d’un suicide… – Ce n’est pas un suicide ! s’insurgea aussitôt Betty Dove. Je n’ai pas cessé de le répéter à vos collègues de Glasgow. Mais personne ne m’a écoutée ! Aucune enquête n’a été menée. Ils se sont contentés de… – Parce que vous soupçonnez quelqu’un ? la brusqua Sweeney. – Euh… Je… Enfin… balbutia Mrs Dove. – Madame, il faut bien comprendre comment fonctionne la police, reprit l’inspecteur. Si aucun élément ne permet de suspecter l’intervention d’une tierce personne, il est alors tout à fait logique de délivrer le permis d’inhumer. Et d’en rester là. Vous savez, nous avons malheureusement tellement de cas à traiter… Puis Sweeney insista : – Alors… Vous soupçonnez quelqu’un ? – Eh bien… Eh bien… Eh bien, non ! reconnut Betty Dove. L’inspecteur prit aussitôt une mine navrée, puis il rendit sa photo à la mère de Pamela. – Mais… Mais vous me croyez au moins ? se mit à sangloter Mrs Dove. Vous avez vu son sourire, vous l’avez bien vu ? Jamais Pam ni Oliver n’auraient pu faire une chose pareille. On les a tués, Mister Sweeney… Je ne sais pas qui, un rôdeur, un fou, mais on les a tués. Ils n’ont pas pu faire ça ! Pas comme ça ! Ma fille ne m’a même pas écrit la moindre lettre ! D’un ton sec et professionnel, l’inspecteur demanda soudain : – À qui appartenait le pistolet, Mrs Dove ? – À… À ma fille, murmura Betty Dove, livide. Sweeney, confus et désolé, baissa la tête. Un silence interminable s’installa autour de la table. Lorsque l’inspecteur releva les yeux, son regard croisa instantanément celui de tante Midge. Aussitôt, il réussit à y lire ce que la vieille dame avait à lui dire : D’accord tante, d’accord… comprit Sweeney. Je sais trop bien à quoi tu penses. Tu penses à mes parents, à la façon dont ils sont morts sur la lande, il y a vingt ans… Je n’oublie pas non plus. Je sais ce que l’histoire de Betty Dove te rappelle(1)… Brusquement ému, et sans donner à Mrs Dove la moindre explication, le jeune homme lui dit alors : – Ça ne va pas être simple… – Que… Que vous voulez dire ? sursauta la dame, étonnée. – Le plus dur sera de trouver un prétexte, continua-t-il. – Pour quoi faire ? risqua Betty Dove, le cœur battant. Mais Sweeney poursuivit son monologue : – Si je veux pouvoir rendre visite à Eddy Thurso, il faudra que mon coéquipier McTirney me couvre. Parce que si jamais je raconte au commissaire ce que je m’en vais faire à Glasgow, je suis bon pour un blâme ! Mrs Dove, incrédule, n’osait pas encore se réjouir. – Une demi-journée devrait me suffire, précisa l’inspecteur. Le temps de faire l’aller-retour. Eddy me sortira le dossier. J’y jetterai un coup d’œil et je vous dirai ensuite ce que j’en pense. – Merci ! se libéra enfin Betty. – Soyons clairs, Mrs Dove : il s’agit uniquement de vous aider à comprendre ce qu’il s’est passé. Il n’y a malheureusement rien de plus à attendre de ma démarche… Je ferai de mon mieux pour vous expliquer les circonstances de la mort de votre fille et j’espère que cela vous aidera pour faire votre deuil. Est-ce que nous sommes d’accord ? – Merci, monsieur ! Merci mille fois ! jubila Betty Dove, avant de sourire de gratitude à son amie Marjorie. – Nous sommes bien d’accord sur le sens de ma démarche ? préféra lui répéter l’inspecteur. À cet instant, tante Midge se tourna vers son neveu et, avec un sourire désarmant, elle lui dit : – Merci Archie !… Je suis si fière de toi ! Et voilà !… se désespéra Sweeney. Tu t’es encore fait avoir, mon vieux. Dans quel piège t’es-tu fourré ? Il suffit que ta tante t’invite à prendre le thé, qu’elle te présente une inconnue éplorée, que tu vois la photo d’une jolie fille – morte, en plus – pour que hop ! tu te lances dans une aventure qui finira sûrement par une remontée de bretelles chez Wilkinson. Quel âne tu fais ! Et tout ça pourquoi ? Pour confirmer à une mère que sa fille en avait marre d’une vie trop parfaite. Qu’elle a préféré mettre un terme à son vague à l’âme en compagnie d’un garçon tout aussi romantique qu’elle. Tu parles ! Et tante Midge qui n’en finit plus de me sourire… Elle m’a bien eu ! Elle m’invite pour le thé, et je repars de chez elle avec deux cadavres sur les bras ! En plus, cette histoire ne me dit rien qui vaille. C’est bizarre, comme si j’étais en train de glisser le long d’une pente… Et puis l’étrange sourire de cette Pamela Dove… songea encore le jeune inspecteur. Intuitivement, Sweeney comprit qu’il n’allait pas tarder à regretter le thé offert par tante Midge. (1) Lire Meurtre au dix-huitième trou.
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