Il était tard.
Je me souviens que c’était la première fois que je rencontrais Lysandre.
À vrai dire, je ne l’avais pas vraiment regardé sur Tinder. Ses photos étaient floues, presque négligées. Mais il dégageait quelque chose… Vous savez, ce genre d’homme dont on devine immédiatement l’intelligence, la facilité sociale, cette assurance tranquille qui attire sans qu’on sache vraiment pourquoi.
Quand nous avons fixé le rendez-vous, j’étais encore dans mon lit.
Ça faisait longtemps que je n’avais rencontré personne.
Je tourne la tête vers le réveil posé sur ma table de nuit.
17 h 02.
J’ai passé toute la journée au lit.
Le rendez-vous est prévu à 22 heures, chez lui. Apparemment, il revient d’un séjour avec des amis. Je n’ai pas très bien compris l’histoire… et pour être honnête, je m’en fiche un peu.
Je ne cherche rien de particulier.
Juste un peu de compagnie.
Parler à un humain.
Je connais vaguement ses intentions, bien sûr. Mais je ne compte rien faire. Juste profiter d’un peu d’attention avant de rentrer dans mon studio et continuer à broyer du noir.
Mon téléphone vibre sur la table de nuit.
Bzzz… Bzzz…
Je soupire et décroche.
— Allô ?
Ma voix est quelque part entre l’ennui et une politesse forcée.
— Ça va, Emma ?
— Oui, maman.
J’ai vingt ans et elle me parle encore comme si j’en avais quinze.
— Je pensais, dit-elle d’un ton enthousiaste. Mon ami Jack a son fils qui arrive à Paris aujourd’hui. Tu pourrais peut-être lui faire visiter la ville cette semaine ?
Je ferme les yeux.
— Je ne suis pas guide touristique, maman.
— Allez Emma… ça te ferait le plus grand bien. Et puis tu te plains souvent de ne pas avoir d’amis depuis que tu as quitté la campagne.
Je soupire plus fort cette fois.
Cette conversation me fatigue déjà.
— Bon… d’accord. Tu lui donneras mes coordonnées.
Ma voix se veut enjouée, mais c’est du théâtre. Une façon rapide de mettre fin à cet échange qui, dans mon état actuel, ressemble plus à un supplice qu’à une discussion.
J’espère seulement que, comme moi, ce garçon n’aura aucune envie de rencontrer la fille d’une amie de son père.
Je raccroche aussitôt.
Le silence retombe dans la pièce.
Je m’étire lentement dans mon lit avant de laisser retomber ma tête sur l’oreiller. Le plafond blanc me fixe. Je ferme les yeux.
Juste cinq minutes.
Quand mon téléphone se remet à sonner, je sursaute.
Merde.
Je tâtonne autour de moi dans les draps froissés avant de retrouver l’appareil.
Maman.
Encore.
Je laisse sonner.
Je regarde l’heure.
19 h 15.
Je ne suis pas en retard. Je la rappellerai plus tard.
Je me redresse péniblement.
Je n’ai même pas réfléchi à ce que je vais porter pour ce rendez-vous.
Bon. Première étape : une douche.
Je n’en ai pas pris de la journée.
Je glisse hors du lit. Mes pieds touchent le parquet froid qui grince légèrement sous mon poids. La pièce est petite, silencieuse, presque étouffante.
Je traverse mon studio et pousse la porte de la salle de bain.
Elle est minuscule.
Je me regarde dans le miroir.
Mon reflet me fixe.
— Tu as vraiment une sale gueule, ma vieille…
Un ravalement de façade ne serait pas de refus.
Je me glisse sous la douche et laisse l’eau brûlante couler sur ma peau. Elle rosit immédiatement, mais la chaleur a quelque chose d’apaisant.
Une valeur sûre :
petite robe noire, collants, bottes hautes.
Mes longs cheveux noirs ondulés tomberont en cascade dans mon dos.
Simple.
Efficace.
Et suffisant pour un homme que je ne reverrai probablement jamais.
Un peu d’eye-liner.
Un peu de blush.
Je rosis mes lèvres avant de vaporiser mon parfum.
Il s’appelle Une Nuit.
Le nom me fait presque sourire.
Je jette un coup d’œil à l’heure.
20 h 30.
Parfait. J’ai encore le temps.
J’allume mon enceinte pour briser le silence écrasant qui règne dans mon studio.
La voix de Billie Holiday remplit doucement la pièce.
I’ll Be Seeing You.
Je fronce légèrement les sourcils en me servant un verre de chardonnay bon marché. Le liquide est trop acide, presque agressif.
Mais bon… je n’ai que ça.
Je sais que je devrais manger quelque chose.
Mais l’idée même d’avoir une interaction sociale avec un autre être humain me tord déjà les boyaux.
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter ?
À en juger par nos échanges, sa vie a l’air tellement… passionnante.
Je soupire et lève mon verre.
— Bonjour, je m’appelle Emma. Dépressive, sans vie sociale… étudiante en… rien du tout.
Je ricane toute seule.
Ça fait trois mois que j’esquive la fac de psychologie.
Avez-vous déjà vu un psychiatre déprimé ?
Écouter les problèmes de merde des autres alors que la vie vous semble fade et sans saveur ?
Très peu pour moi.
Deux verres de chardonnay plus tard et après deux heures passées à faire défiler mon téléphone sans vraiment regarder l’écran, je me décide enfin à commander un Uber.
Il est 22 h.
Je n’arrive jamais à l’heure aux rendez-vous.
Ça fait affamée.
Mon téléphone vibre.
Bzzz. Bzzz.
Un message de Lysandre.
Salut Emma. Tu viens toujours ?
Je souris légèrement avant de répondre.
Oui, j’arrive. Je suis dans l’Uber. Je n’avais pas vu l’heure, j’aurai dix ou vingt minutes de retard.
Je suis une menteuse.
Bien sûr que j’avais vu l’heure.
La réponse arrive presque aussitôt.
Ok. J’ai eu peur que tu aies changé d’avis. J’ai hâte de voir tes beaux yeux en vrai.
Je souris malgré moi.
Il me flatte.
Et j’aime ça.
Mes doigts glissent sur l’écran.
Bientôt ils ne seront rivés que sur toi…
Je fixe le message une seconde.
Merde.
Pourquoi j’ai écrit ça ?
Les trois petits points n’apparaissent pas.
Il ne répond pas.
Mon cœur se serre.
Je n’aurais jamais dû envoyer ce message.
Il va me prendre pour une folle.
Je suis une parfaite idiote.
Je verrouille l’écran de mon téléphone et me mets à taper frénétiquement du pied pour me calmer.