Juin 1226

1040 Words
Juin 1226 Il ne pouvait accomplir moins que ses pairs. L’orgueil ! Page, au service de son parrain feudataire, le seigneur Bonabes 1er de Rougé, il ne supportait pas l’échec ou la domination de ses pareils. Il n’avait pas douze ans, mettait un point d’honneur à briller au tir à l’arc, s’énervait quand il ratait la cible, s’échinait à lever la coutille trop lourde pour lui, approchait les chevaux qu’il ne tarderait pas à monter. Devenu écuyer à quatorze ans, il n’eut de cesse de manier l’estramaçon, la darde et la javeline comme personne. Lorsqu’il se fut fortifié, à ses seize ans, il apprit l’art de la lutte et de la chasse, s’astreint à nager cinquante coudées sous l’eau et à ne rien redouter. À dix-huit ans, portant beau, il était devenu l’assistant favori de son seigneur, bichonnait palefrois et destriers, astiquait hauberts et heaumes lors des commençailles des tournois, ne le quittait pas des yeux dans les mêlées enfiévrées des béhourds, l’encourageait de vive voix dans les joutes à la quintaine. À vingt ans tout juste passés, il se purifia au bain, enfila la tunique blanche, endura le jeûne de pénitence, rites préalables à l’adoubement. Le lendemain, il reçut des mains de Bonabes le baudrier et l’épée, la lance et le heaume, les éperons et l’écu aux couleurs de ses armoiries avant de subir de son maître le seul coup qu’il ne devrait jamais rendre, le soufflet de la collée qui l’intronisait chevalier. En cette année 1226, quand il apprit que sa proche parente Amicie venait de doter le monastère de Melleray de vingt sous de rente et Rainauld de Mouais de lui faire don d’une terre voisine de ses moulins de Pansachevret, Brient de Joué se sentit mortifié de ne pas les avoir précédés. Toujours l’orgueil ! Comment avait-il pu commettre une telle offense à feu son maître Bonabes 1er de Rougé, petit-fils de Haimon Le Bigot, seigneur de Moisdon, l’un des fondateurs de l’abbaye ? Le sieur de Rougé lui avait conté jadis, lors de son long apprentissage de la chevalerie, comment deux religieux cisterciens, sur l’indication du prêtre Rivalon d’Auverné, étaient venus s’enquérir auprès d’Alain de Moisdon et de Haimon Le Bigot, son grand-père, d’une terre sise au lieu-dit Vieux Melleray, entourée de bois et loin de l’agitation du monde sur laquelle, avec l’aide de Dieu, ils ambitionnaient d’ériger un monastère. « C’est ainsi que naquit l’abbaye de Melleray et que dix ans plus tard, en l’an 1142 de notre Seigneur, l’abbé Guitern devint le berger de la première communauté de moines », avait confié Bonabes à son écuyer dévoué. Au mois d’août 1183, lui, Brient de Joué, chevalier fraîchement adoubé, avait assisté à la consécration de l’église du monastère par Robert, évêque de Nantes, et Guthénoc, évêque de Vannes, en compagnie de Hervé de Ruffigné, Guihénoc d’Ancenis et bien d’autres encore. Le père abbé Geoffroy de Beaumont dirigeait alors la communauté cistercienne de Melleray. Quarante-trois ans plus tard, au soir de sa vie, il ne décolérait pas de s’être laissé devancé comme un jouvenceau par sa cousine Amicie, une peste qu’il détestait depuis des lustres et qu’il soupçonnait d’avoir doté l’abbaye pour lui infliger l’humiliation de la préséance familiale. Toujours l’orgueil ! Il lui fallait réagir. Et de belle façon. Montrer à sa lignée, à la chevalerie de Bretagne et à la communauté religieuse son aisance et sa largesse en reléguant sa parente au rang d’une pingre avaricieuse. Que diable ! Il était le châtelain de Vioreau, seigneurie à lui léguée par son défunt père Hervé de Joué, qui possédait droit de haute justice sur une vingtaine de paroisses, dont Joué, Abbaretz, Moisdon, Auverné, Meilleraye, Treffieux et autre. Les terres ne lui manquaient pas. Il décida de choisir la plus en vue, la plus nourricière et la plus riche pour en faire bénéficier l’abbaye de Melleray et montrer ainsi sa générosité et sa puissance. Il opta pour la terre noble de la Chauvelière en la paroisse de Joué. Après une messe solennelle pour marquer les esprits, en présence du chevalier Alain de Saffré, de Guillaume et Étienne de La Bruyère, évêques d’Angers et de Nantes, il en donna jouissance à perpétuité au monastère, alors gouverné par le père abbé André, déjà très affaibli et proche de sa fin. Pour faire bonne mesure et clore le bec de cette mijaurée d’Amicie, il ajouta à cette offrande une métairie naguère possession de feue Bénigne de Joué. Mais cela ne suffisait pas à satisfaire son ego. Toujours l’orgueil ! Il tint à ce que la communauté monastique de Melleray conservât à portée de regard le témoignage de sa prodigalité et de sa munificence. Il la découvrit au mois de mars dernier, au hasard d’une chasse sur les landes boisées de Joué sous l’orage et les bourrasques qui l’avaient contraint à trouver refuge dans une chapelle abandonnée, enfouie au milieu des ronciers. Quand il s’enquit du nom de cet oratoire inconnu de lui, à une lieue et demie de son château de Vioreau, un de ses rabatteurs lui révéla : — Messire, il s’agit de la chapelle Sainte-Marie-de-la-Lande, dédiée à notre Sainte Mère la Vierge Marie, en fort péril de dévastation, hélas. Tandis que les cieux déversaient leur colère sur le toit d’ardoises, il se recueillit et s’agenouilla pour prier. Il se releva quand Jupiter se fut calmé et la devina, à peine visible dans la pénombre de l’abside, au fond de sa niche enrubannée de toiles d’araignées. Il s’approcha pour mieux voir et fut ébloui : une ravissante Mater dolorosa miniature en bronze d’un demi-pied de haut, au regard éploré, tête couverte d’un long voile plissé sur une ample robe à parements, soutenait un minuscule christ mort. Il se dégageait de cette Pietà une infinie douceur mêlée d’une profonde tristesse. Il en fut bouleversé. Il décida sur-le-champ qu’un tel trésor ne pouvait rester en ces lieux ouverts à tous les vents, proie facile pour quelque mécréant pilleur de grand chemin. Il se signa, la saisit précautionneusement, la débarrassa de ses entrelacs arachnéens et l’enveloppa délicatement dans sa longue cape de chasse. Elle bénéficierait de la sécurité de sa demeure, à l’abri de la convoitise impie d’un larron venant à passer par là. La Madone au regard triste trônait depuis lors dans la chapelle de son château de Vioreau où il ne se lassait pas de l’admirer et de lui rendre grâce. L’orgueil prit le pas sur le ravissement et l’adoration. Après la terre noble de la Chauvelière et la métairie de feue Bénigne, le chevalier Brient de Joué fit don de la Pietà de Sainte-Marie-de-la-Lande à la communauté cistercienne de l’abbaye de Melleray où elle témoignerait, pour l’éternité pensait-il, de sa largesse et de sa piété. Il était à cent lieues de soupçonner les forces obscures qu’à travers siècles la Madone et son péché d’orgueil allaient déchaîner.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD