Septembre 1242
Son grand-père Brient avait rendu son âme à Dieu depuis dix ans. Le jeune Melaine de Joué n’avait hérité ni de la bravoure ni de la prodigalité, pas plus que de la prestance et de l’orgueil de son aïeul. Petit, visage chafouin, retors et cauteleux en diable, il ne devait sa condition de chevalier qu’à d’heureuses circonstances. Timoré, peu enclin à l’effort physique, complexé par sa taille courtaude, il se montra piètre écuyer auprès de Geoffroy de Trans, son preux parrain, époux de Jeanne de Pannecé. Celui-ci l’adouba à contrecœur avec le secret espoir que son fief retombe un jour dans le giron de la famille de Trans pour cause de félonie tant il supputait que le jeune Melaine ne pourrait remplir avec honneur ses engagements de chevalier.
Mal en prit à ce calculateur de Geoffroy. Au printemps 1242, Melaine de Joué prit parti contre lui quand Agathe de Teillé et son époux Guégon la Grue lui contestèrent le don à l’abbaye de Melleray des dîmes de sa terre de la forêt d’Abbaretz. Le retors chevalier de Joué intrigua auprès de Bernard de Rozé, Guillaume Robin, Rivallon Le Duc, Pierre Coustanz, Geffroy Grimaut et Judicaël Troynel, tous habitants de ladite forêt et vassaux de Geoffroy, pour qu’ils déjugent leur suzerain et soutiennent Guégon la Grue. La querelle entre les moines de Melleray et les paroissiens d’Abbaretz s’envenima au point d’en venir aux oreilles du Souverain Pontife qui chargea l’évêque de Nantes de pacifier le conflit. Un procès eut lieu. Les cisterciens de Melleray durent renoncer aux dîmes de la forêt d’Abbaretz. Ils n’obtinrent qu’une maigre compensation de Geoffroy de Trans qui leur fit don d’une rente de dix livres. La rouerie de Melaine de Joué avait porté ses fruits, les moines avaient rendu gorge.
Encouragé par ce succès, il ne s’en tint pas là.
Il enrageait depuis des années de voir son fief amputé du domaine de la Chauvelière, concédé à perpétuité au monastère par son grand-père Brient de Joué une quinzaine d’années plus tôt, en même temps qu’une métairie du voisinage. La propriété s’était enrichie et était devenue, au fil des ans, un important manoir source de revenus confortables pour l’abbaye. Au mois de septembre, n’y tenant plus, il se rendit à Melleray avec la ferme intention de récupérer ce qu’il considérait comme son dû. Le guide du monastère, le père abbé Jehan le reçut avec circonspection et sans aménité. Il savait trop bien de quoi pouvait se montrer capable ce nabot roublard et sournois qui avait récemment œuvré en sous-main dans l’affaire de la dîme de la forêt d’Abbaretz. Il ne jugea pas utile de lui accorder les honneurs de ses appartements. L’entretien eut lieu dans la salle de l’hôtellerie qui jouxtait le portail de grès roussard, à proximité du grand étang. Melaine de Joué ne s’embarrassa pas de diplomatie et l’attaqua de front. La restitution immédiate du domaine de la Chauvelière et de la métairie attenante contre une rente de douze setiers de seigle allouée à perpétuité à l’abbaye. Il menaça son interlocuteur d’un nouveau procès en cas de refus. Le père Jehan tergiversa, tenta de parlementer, d’argumenter – la Chauvelière s’avérait d’un bon rapport –, mais rien n’y fit. Son interlocuteur se montra inflexible. Peu enclin à risquer un nouveau procès, l’abbé céda.
Pour sceller son succès, Melaine de Joué fit approuver cette transaction par l’évêque de Nantes et Geoffroy III, baron d’Ancenis.
Tout rentrait dans l’ordre.
À un détail près. Et pas des moindres.
Vingt-deux ans auparavant, le 15 août 1220
À chaque rassemblement, le rituel se répétait, immuable :
« En cet an 1220 de l’Incarnation, nous, Paladins de la Vierge, réunis en la chapelle de Sainte-Marie-de-la-Lande, jurons de consacrer nos vies à la sauvegarde de la Sainte Mère et punir de mort ceux qui oseront lui porter outrage. Qu’il en soit ainsi à jamais ! Prions ensemble, mes frères ».
Les torches accrochées aux murs de la chapelle éclairaient d’une lueur changeante les visages de l’assistance. Les voix s’élevèrent en direction de la statuette de la Madone soutenant le Christ mort.
« Je vous salue Marie… »
De frêle constitution, peu doué pour les joutes chevaleresques ou pour les exploits guerriers, Melaine de Joué s’était réfugié dans le mysticisme. La confrérie des Paladins de la Vierge lui avait offert ce qu’il recherchait : appartenance au groupe et puissance occulte. Il avait été admis en son sein après son adoubement lors d’une cérémonie ésotérique en son château de Vioreau où il avait dû se soumettre aux rites initiatiques et prêter serment d’allégeance à la Vierge Marie et à la confrérie.
Les Paladins préfiguraient en France ce qu’allait devenir quelques décennies plus tard la Sainte-Vehme en Allemagne. Secte se prévalant de l’alliance de Dieu, s’érigeant en tribunal occulte et jugeant outre-Rhin maints délits, notamment le pillage des églises, avec, à la clé, des tortures atroces infligées aux condamnés, la roue, l’écartèlement, des brûlures par la poix incandescente avant la pendaison séance tenante dès l’énonciation de la sentence de mort. Suppliciés aux biens confisqués sur le champ et aux corps offerts en pâture aux charognards.
La guilde des Paladins de la Vierge cultivait un fanatisme exacerbé que reprendrait à son compte la Vehme allemande. Elle était dévotement vouée à l’adoration et la protection de la Vierge. Chaque membre avait charge de veiller sur Elle dans les lieux sacrés, églises, chapelles et autres oratoires de sa paroisse ou de son diocèse. Son culte y était célébré avec ferveur pendant les réunions nocturnes de la confrérie, assemblées au cours desquelles étaient réaffirmées les menaces à l’encontre de qui l’outragerait. Lorsqu’un blasphémateur ou un voleur de Madone était confondu, un tribunal des Paladins siégeait en un lieu secret pour décider du sort de l’impie ou du profanateur. La sentence s’appliquait sans appel. Après un châtiment corporel à coup de lanières de cuir et des sévices proches de la torture, les pauvres diables condamnés à mort étaient exécutés par la corde ou la hache, parfois dans des conditions atroces qui relevaient du sadisme.
Cette dynamique de groupe comblait l’ego refoulé et la nature perverse de Melaine de Joué. Seul le « détail » de l’abbaye de Melleray le contrariait encore. Une écharde douloureuse enkystée dans son esprit fourbe et mystique : la Pietà du monastère.
La communauté des Paladins de la Vierge l’ignorait, lui connaissait son histoire. Son grand-père Brient de Joué, l’orgueilleux, la lui avait contée avant son trépas. Il lui avait révélé la découverte de la statuette dans le vieil oratoire de Sainte-Marie-de-la-Lande et le don à l’abbé de Melleray en même temps que la Chauvelière et la métairie de Bénigne pour l’honneur et la gloire de la famille de Joué. Elle resplendissait depuis lors dans la chapelle de Daille qui jouxtait le bâtiment de l’hôtellerie du monastère où il avait récemment forcé la main du père Jehan pour qu’il lui restitue le domaine de la Chauvelière. Il n’avait pas manqué de s’agenouiller devant la Madone pour invoquer son pardon avant de reprendre le chemin de son château de Vioreau.
Depuis ce jour, la vision de la Pietà de Daille hantait Melaine de Joué. Intolérable ! L’abbaye abritait une Vierge dérobée à la petite chapelle Sainte-Marie-de-la-Lande qu’elle n’aurait, selon les préceptes des Paladins, jamais dû quitter. Après un mois, n’y tenant plus, il reprit en un début d’après-midi radieux le chemin de Melleray, convaincu par ses récents succès que le père Jehan n’oserait pas s’opposer à la restitution de la statue. Cette victoire renforcerait son aura au sein de la confrérie, il en était persuadé.
Rien ne se passa comme prévu.
L’abbé le reçut fraîchement. Il n’avait pas oublié la rouerie dont avait fait preuve le chevalier lors du conflit entre le monastère et Guégon la Grue. Melaine de Joué ne s’en offusqua nullement et ne s’embarrassa pas de fioritures, il exigea abruptement la restitution de la Madone sans même prendre la peine de tempérer ses propos d’obséquiosité religieuse ou de marque de respect pour son hôte. Le père Jehan refusa tout net en alléguant malicieusement la devise de feu Brient, l’aïeul du chevalier : « Donne beaucoup, reçoit peu ». Melaine eut beau insister, menacer à mots couverts, l’abbé de Melleray réfuta ses arguties et mit fin prématurément à l’entrevue lorsque sonna l’office de none.
Melaine de Joué dut prendre bredouille le chemin du retour. Il avait échoué, le père Jehan avait tenu bon.