HEIN ?
Vous allez voir, vous allez aussi être étonnés par ce premier chapitre.
Quand un commissaire, votre commissaire, vous dit :
— Je crois que ma femme me trompe.
Vous ne pouvez qu’être étonné et, dans mon cas, vous bidonner de l’intérieur (comme son ministre de tutelle).
— Vous êtes marié, vous, commissaire ?
— Ben oui… depuis près de quarante ans.
— Première nouvelle ! Je vous croyais veuf. Votre femme serait morte dans d’horribles circonstances. Ou alors divorcé, votre femme vous aurait largué en embarquant les marmots et en ne vous donnant plus de nouvelles depuis vingt ans. Enfin, comme dans tous les polars qui se respectent ! C’est vrai que vous ne picolez pas. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
Il apprécie moyennement, semble-t-il, mon humour matinal. Mais ses soucis matrimoniaux du moment l’occupent à 100 %. Pour me faire cette confession, il m’a « convoqué » dans un endroit neutre. Exit mon bistro de l’Inter, exit le sien, plus cocoon, du centre-ville. Là, on est attablés au fond d’un rade glauque, avenue Youri Gagarine (sans doute un héros local de la Résistance), en façade d’un centre commercial Simplet Market. C’est tenu par des Chinetoques. À gauche, il y a une librairie-papeterie-tabac-Française des jeux, sans un seul bouquin, également tenue par des chinois et, à droite, une épicerie exotique, où se pêle-mêle tout un tas de victuailles sans noms, toute aussi chinoise au niveau du K-Bis. Derrière, la supérette. On est ailleurs. Pourtant pas loin du commissariat mais dans un autre monde. Au bar ça parle cosmopolite, ça traficote à ciel ouvert, ça fume comme si la loi Évin était faite pour l’extérieur. Et nous deux, moroses, au fin fond de cet antre, coincés entre un grand frigo où chacun vient se servir, et la porte des chiottes, qui semblent être un lieu d’échanges intenses, tant ça y grouille. On ne fait même pas vraiment décalés tellement les différences se mélangent ici. Avantage, toutefois, nous exprimant en français, personne ne nous comprend. Le café n’est pas mauvais mais la tronche du vieux en atténue l’arôme. Toute la misère du monde l’accompagne, le cerne. Il vient de se placer en orbite autour de ses funestes pensées et si je ne le réveille pas, on va finir nos jours comme gardiens de la porte des cagoinces du troquet du Simplet. Et je n’y tiens pas. Je m’y sens pas à l’aise. Pas encore. Faudrait que je le fréquente cinq ou six fois pour y prendre mes marques. Je reprends donc :
— Racontez-moi ça.
Ça le réveille. Il émerge. Semble se demander pourquoi il est là, avec moi, et quelle mouche l’a piqué de me confier ses tracas conjugaux. La porte des chiottes s’ouvre, celle du frigo se referme et, aussi sec, ça recommence dans l’autre sens. Parfois, je me demande ce qu’on peut bien foutre sur cette terre. Mais là n’est pas la question d’actualité. Péniblement il reprend :
— Je crois que ma femme me trompe.
— Oui j’avais compris. Et qu’est-ce qui vous fait penser ça ? Vous croyez ou vous savez ?
Cette alternative lui donne un peu d’espoir. Il ébauche même un sourire. Désabusé, le sourire, mais quand même souriant.
— Je crois… Je ne suis sûr de rien mais, vous me connaissez, j’ai des intuitions.
— C’est un peu léger.
Un dealer trébuche sur une dalle du sol décollée, fait tomber un paquet de barrettes de s**t, le ramasse et repart. On peut continuer.
— Des intuitions ça ne vient pas comme ça. Il doit y avoir des signes.
Il se tortille sur sa chaise. Le patron, sans doute dans l’optique de nous refaire commander, vient passer un coup de lavette sur la table d’à côté, pourtant nickel et inoccupée depuis notre arrivée. Je comprends le message et je lui fais signe de remettre deux cafés. Pour me remercier, il débarrasse nos tasses et passe aussi un coup de sa lavette douteuse sur notre table. Qui se retrouve trempée.
— Alors, commissaire, ces signes ?
Décidément il a l’air embarrassé, le vieux. Faut lui tirer les vers du nez.
— Vous avez espionné son portable ? Interrogé ses SMS ? Vous l’avez fait suivre par une de vos équipes ?
— Ça va pas, non ? Vous me voyez demander à un stagiaire : « Tiens, petit, pour t’entraîner tu vas suivre madame Saint Antoine » ? Pour les SMS, parlons-en. Elle n’en a pas du tout sur son téléphone. J’ai vérifié, vous pensez bien.
— C’est plutôt bon signe alors.
— Ben non, justement. C’est suspect !
— Vous êtes bien un flic, vous ! Peut-être que madame Saint Antoine ne sait même pas ce que c’est qu’un SMS. Ça arrive, vous savez, dans votre génération.
Je pense que je le vexe mais faut le faire reculer dans ses retranchements pour qu’il lâche le morceau. Comme prévu, il réagit :
— C’est ça, oui ! Elle bosse au service communication de la ville. Alors je pense qu’en matière de tout ce bordel de SMS, mails etc., elle en connaît autant que vous et plus que moi.
— De quelle ville ?
— Ça vous regarde ?
Et il se calme. On sort de ses préoccupations.
— D’ici. De Vitry.
— Eh ben alors je suppose qu’elle a un téléphone portable pro avec lequel elle communique. Vous avez vérifié son téléphone pro ?
— Non, c’est confidentiel.
Ah ben voila ! La loi, les règles. C’est bien un flic « vieille école » dans toute sa splendeur. Je n’insiste pas.
Les nouveaux cafés arrivent avec un bonbon à la menthe dans la soucoupe. Drôle de mariage. Mais le patron essaye de fidéliser sa clientèle. Je ne me soucie pas pour lui car son établissement ne désemplit pas entre sept heures, heure d’ouverture, et vingt-trois heures, heure de fermeture et, ça, sept jours sur sept.
— Bon, commissaire, arrêtons de tourner autour du pot ! Elles vous viennent d’où ces intuitions ?
Il blêmit et plonge son nez dans son café. Pas beau un homme jaloux. Que Dieu me garde de ces avanies.
— J’y ai collé un mouchard.
Et il se referme comme une huître à laquelle tu refilerais un tuba. Moi j’avale mon café de traviole. Pas à propos de ce qu’il vient de m’avouer. J’ai même pas entendu. Mais René vient de rentrer dans le rade. Décidément, il est impossible de fréquenter un bistro sans l’y croiser celui-là ! Je le vois, du fond de la salle où nous sommes. Le commissaire, non, il tourne le dos au bar. J’hésite à lui faire un signe et me ravise. Ne s’attendant pas à nous voir ici, il ne nous calcule pas. C’est un des secrets de l’invisibilité, je vous le garantis. Essayez un jour. Toutes les deux ou trois minutes il y a un gonze qui vient farfouiller dans notre frigo en alternance avec ceux qui vont et viennent pour traficoter dans les chiottes. Le René est, comme partout où la licence IV est affichée, comme un poisson dans l’eau. Une star ici aussi. Pas un mec qui passe sans lui serrer la main, l’embrasser, lui coller une tape sur l’épaule ou lui cogner la paluche, comme les d’jeun’s avec leur rituel à la con. Là, il est en grande discussion avec un rebeu qui n’arrête pas de lui faire des courbettes en se tapotant le cœur avec la main droite. Le vieux me regarde m’étouffer en regardant par-dessus son épaule. Je me rabougris de manière à rester complètement invisible de René. Il attend ma réaction.
— Excusez, j’ai avalé de travers. Vous disiez quoi ?
Je le torture mais je ne le sais pas. Lui faire avouer une deuxième fois l’origine de ses doutes c’est, à son échelle, inhumain. Il répète :
— J’y ai collé un mouchard.
— À qui ?
— Ben… à ma femme, pardi !
Je réintègre la conversation d’autant plus facilement que l’alerte se lève. René quitte le bar en faisant un signe au patron de noter sur son ardoise. Vu l’ampleur du signe, il doit s’agir de la tournée de tous les pègreleux qui sont venus lui témoigner allégeance. Me voilà plus détendu.
— Qu’appelez-vous un mouchard ?
— Un machin… une balise GPS qu’on colle sous la voiture et qu’on peut surveiller sur l’ordinateur.
— C’est élégant !
Il se tasse mais résiste et me laisse poursuivre :
— Vous faites des progrès en technologie.
— C’est le lieutenant R’Messa qui m’aide.
— Quoi ? Vous avez mis Vanessa dans la combine ?
— Ça va pas, non ! Je ne lui ai pas dit qui je surveillais. Vous me prenez pour qui ?
— Je me le demande, avec tout ce que vous me racontez là.
Re-rabougrissement de mon interlocuteur. J’enfonce le clou :
— Pour un jaloux vous ne me paraissez pas très franc du collier. Comment ça se fait que votre lieutenant callipyge soit encore chez vous ? Elle n’a pas terminé son stage depuis le temps ?
— Elle a été mutée chez moi.
Dans un sens ça m’arrange. Ça sera plus commode pour la voir.
— Vous avez dû user de votre charme. Et, après, vous épiez votre femme. Eh ben, avec vous, c’est « fais ce que je dis, fais pas ce que je fais » !
Les leçons de morale c’est pas son truc, le matin, à jeun. Et puis je sais très bien que, vis-à-vis de Vanessa, ses velléités libidineuses sont pléonasmatiquement velléitaires. Vous noterez, en passant, la qualité de cette tournure. La mayo monte, il est en rogne :
— Vous allez arrêter vos allusions ! Le lieutenant pourrait être ma fille !
— La mienne, peut-être. Mais, pour vous, on peut parler directos de « petite-fille ». Bon, on s’égare. Alors ? Il a dit quoi ce mouchard ?
Il replonge son nez dans sa tasse. Vide. Et se retrouve une cinquantaine d’années en arrière comme quand sa mère le poussait à aller à confesse. Et là, il ne s’agit pas d’avouer avoir arraché les pattes d’une fourmi, pour voir ce que ça faisait, ou expliquer une branlette en regardant les pages des gaines du catalogue Manufrance de sa vioque. Il doit être en train de se demander s’il ne va pas plutôt me dire que le mouchard est tombé en panne de batterie. Je le pousse donc pour pas que sa réflexion ne le fasse trop reculer :
— Alors ? Il a bien dû dire quelque chose votre machin électronique ! Sinon vous ne seriez pas là. Et moi encore moins. C’est vous qui m’avez fait venir, je vous rappelle.
Ça me fait drôle d’y causer ainsi au vieux. J’ai l’impression que les rôles sont inversés. Faudra que je pense à remercier madame Saint Antoine, après cette histoire, pour m’avoir offert, involontairement, ces moments exaltants. Il se lance :
— La semaine dernière elle a pris des congés… Le mardi elle a été pointée au « Grabôtel » de Rungis, le mercredi au « Break and b***e » d’Alfortville et le jeudi au « Relais Kokin » de Juvisy. Vous vous rendez compte, à Juvisy ?
Elle a la santé la commissaire que je pense. Mais je le garde pour moi. Intéressant. Quoique, probablement, elle pourrait être ma mère. Je me recentre :
— Je ne vois pas… pour Juvisy.
— Ben c’est là qu’on habite. À cinq cents mètres du Relais. On y a même fait les fiançailles du gamin.
Après l’avoir appris marié, voilà que je le sais père. Je progresse dans l’intimité du bonhomme. Finalement il ressemble à monsieur tout le monde. Je ne relève pas pour le gamin. Mais je soulève quand même ma première réflexion édulcorée :
— Ben, dites, c’est curieux quand même trois jours de suite ! Une aventure de temps en temps, je dis pas. C’est même salutaire, ça entretient la forme. Mais, là, c’est pathologique. Il doit y avoir une explication.
C’est certain qu’on a des divergences d’opinion à propos de la gestion d’un couple. Faut dire qu’on n’est pas à égalité sur ce plan-là. Moi, je théorise, lui, il pratique.
— C’est pour ça que je vous en parle. Pour avoir des explications.
— Vous auriez pu, peut-être, en parler avec votre femme.
— Pour lui dire que je lui ai collé un mouchard ?
— Oui, en effet, vous vous seriez trouvé dans votre tort. Et que puis-je faire pour vous ?
— Enquêter. Vous êtes bien enquêteur ?
— J’aime pas trop ce genre de truc pour des amis. C’est le meilleur moyen de les perdre et j’ai pas envie de vous perdre.
— J’ai pas perdu mon mouchard. Pourquoi vous perdrais-je ?
Excellente réplique. J’apprécie. Donc j’accepte, convaincu par cet argument.
— Soit ! Il me faut une photo et un petit topo sur ses habitudes. Votre adresse aussi, celle de son boulot à la mairie. Enfin vous savez aussi bien que moi ce qu’il me faut.
— J’ai tout préparé.
Il me tend une toute petite enveloppe qui a une drôle de forme. On dirait qu’elle contient un bonbon ou une dragée. J’ouvre : une clé USB. Là, qu’il ne me raconte pas que Vanessa n’y est pour rien. Mais je ne relève pas, ne voulant pas le contrarier. Il annonce :
— Vous avez tout là-dedans. Photos, voiture, habitudes etc. Pour vos honoraires…
Je l’interromps :
— Pas question de ça. C’est juste amical et c’est juste pour vous prouver que vous vous faites des idées.
Il sourit. Je ne saurais dire si c’est à l’évocation de mon amitié ou à celle des économies qu’il va faire mais toujours est-il que de m’avoir refilé le bébé lui redonne le moral. On regarde autour de nous et reprenons conscience, ensemble, du décor qui ne nous convient guère. Il se lève, je me lève, on se lève. Il me tape sur l’épaule, pose un billet de dix euros dans la soucoupe. Pour quatre cafés, ça devrait le faire. Et nous quittons ce paradis cosmopolite et enfumé sous les courbettes du patron. Dehors il me dit :
— Tout ça reste entre nous, bien sûr.
— Commissaire, voyons !