« Oh miladiou ! » s’écria le bonhomme littéralement estomaqué. Et aussitôt il se dit : « il faut prévenir le maître ». Oubliant sa musette sur le coin d’une marche, il se précipita, grimpa aussi vite qu’il le pouvait l’escalier menant à l’étage et, haletant, frappa à la porte de la chambre de Guillaume. Une voix ensommeillée lui répondit :
— Qu’est-ce qui se passe, et qui est-ce ?
— C’est Guillou. Faites excuse, monsieur, mais je dois vous montrer quelque chose.
— À cette heure ? Et qu’est-ce que c’est pour me tirer du lit à une heure pareille ?
— Ah, monsieur, il y a devant la porte une corbeille avec deux « bessous » (jumeaux) dedans.
En guise de réponse il y eut un juron et des pas précipités. Puis la porte s’ouvrit sur Guillaume hirsute, en chemise sur un pantalon enfilé à la hâte.
Les deux hommes descendirent en courant. À présent les nourrissons braillaient en chœur dans leur berceau de fortune. Guillaume se pencha.
— Nom de Dieu ! Qu’est-ce que cela signifie ?
Il considérait les poupons avec un étonnement sans borne, cherchant désespérément une explication à cette étrange découverte. Qui donc avait eu l’idée saugrenue de déposer là cet encombrant fardeau ? Guillou se taisait, les yeux à terre. La première surprise passée, il se disait en lui-même que c’était là le fait de quelque fille, engrossée par l’un ou l’autre des maîtres qui avait déposé en catimini le résultat de sa faute soit pour se venger, soit parce qu’elle n’en voulait pas. Dans l’un ou l’autre des, cas ça promettait de chauffer au château.
Comme s’il lisait dans sa pensée, Guillaume se tourna vers le valet.
— Toi, tu n’as rien vu et tu ne sais rien. Compris ? Si tu tiens à ta place et celle de ta femme, tu dois tenir ta langue ! gronda-t-il.
— Oui, monsieur. C’est promis, juré.
— Bon. Maintenant tu vas à ton travail.
— Oui, monsieur.
Guillou ramassa sa musette et partit, déçu de ne pas en savoir davantage. « C’est égal, pensait-il, il s’en passe de belles dans le grand monde ».
À présent le jour était levé et Malaveil se dépêcha de monter la corbeille dans sa chambre avant que servantes et valets ne
soient debout. Sa femme l’attendait, assise dans le lit conjugal. Pâle de rage, Guillaume déposa le berceau improvisé sur la couche.
— Regardez ma chère, le beau cadeau que j’ai trouvé devant notre porte, ce matin.
Julie s’appuya sur les oreillers, muette de saisissement.
— Sans doute un exploit de notre garnement de fils ! Sa femme ne lui suffit pas, il faut encore qu’il coure la gueuse !
Julie ne répondit rien, se contentant de penser que son mari était mal placé pour jouer les censeurs. Elle se leva et se pencha sur les jumeaux. À l’intérieur de la couverture un billet était agrafé. Sans même le lire elle le tendit à Guillaume.
— Tenez, voilà sans doute la clef du mystère, dit-elle d’un ton glacial.
Sur une simple feuille de papier blanc quelques mots étaient inscrits :
Souvenir d’une nuit de juillet.
Guillaume rendit le message à Julie.
— Mon Dieu, à cette époque Bertrand n’était pas encore marié. C’était quelques semaines à peine avant ses noces. Ça voudrait dire…
— Que les marmots sont de lui, coupa brutalement Guillaume.
— Mais qu’allons-nous devenir ? sanglota Julie.
— Inutile de pleurer. Il faut aviser. Regardez plutôt à quel sexe appartiennent ces bâtards, ordonna Guillaume.
Sa femme obéit, défit les langes.
— Il y a une fille et un garçon, dit-elle d’une voix étouffée.
— Un garçon ? Faites voir.
Guillaume considéra le bébé qui gigotait vigoureusement.
— C’est un beau petit mâle. Bien tourné, bien membré, un vrai Malaveil.
— Que voulez-vous dire ? souffla Julie qui craignait de comprendre.
— Ce que vous imaginez. Bertrand n’a que des filles, ce bébé est un garçon et il est de notre sang, qu’on le veuille ou non…
— Mais enfin, avez-vous pensé à ce que diront les gens ? Et la réaction de Béatrice, vous l’avez prévue ? Vous n’ignorez pas qu’elle a un fort tempérament.
— Eh bien ! il faudra qu’elle plie, de bon ou de mauvais gré !
— Enfin, mon ami, elle est jeune, elle aura certainement d’autres enfants. Elle peut encore donner des fils à son mari.
— Comme elle peut ne lui donner que des filles, comme l’autre.
— Mais… Êtes-vous certain que ces bébés sont de notre fils ? hasarda Julie.
— Le billet est assez explicite il me semble. La papier est un vélin de luxe et l’écriture est élégante et bien tournée. Ce n’est pas celle d’une de nos paysannes qui sont pratiquement illettrées. Reste à savoir qui est l’auteur de ce damné message. Et ça, Bertrand va nous le dire, et sans tarder ! Quant à vous, faites venir Bertille, les marmots ont faim et ils vont brailler.
— Mais voyons, Bertille ne peut quand même pas nourrir quatre enfants !
— Je sais. Mais pour le moment, qu’elle leur donne de quoi calmer leur estomac.
On appela la nourrice avec l’ordre express de donner le sein sans poser de question et surtout sans rien
dire. Pendant qu’elle allaitait, Guillaume manda à son fils de descendre immédiatement dans son cabinet de travail.
Arraché brutalement à son sommeil, Bertrand obéit en grommelant. Dès qu’il pénétra dans la pièce, il remarqua tout de suite que la mine paternelle ne présageait rien de bon. D’un geste brusque, Guillaume lui mit sous le nez le billet trouvé dans la corbeille.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Bertrand perplexe.
— C’est toi qui connais la réponse, gronda le vieux Malaveil.
— Je vous assure, père, que je ne comprends pas.
— Tu ne comprends pas. Tu ne te souviens de rien. Reconnais-tu au moins cette écriture ?
— Absolument pas. Je suis désolé !
— Ah ! oui… Tu es désolé… Eh bien, suis-moi, j’ai une surprise qui te rafraîchira la mémoire.
Bertrand suivit son père sans comprendre mais fortement inquiet. D’où sortait ce billet et de quelle surprise s’agissait-il ? Lorsqu’il rentra dans la chambre de ses parents, Bertille était sortie ; mais, posée sur une bergère, il y avait cette corbeille d’où provenaient, aurait-on dit, des vagissements. Il regarda ses parents. Son père le fixait, immobile, pareil à la statue du Commandeur. Quant à sa mère, tassée dans un fauteuil, elle pleurait sans bruit.
— Alors ? dit simplement Guillaume.
Le papier trembla dans la main de Bertrand. Brusquement, un souvenir fulgurant éclaira sa mémoire. La nuit de l’orage, le mystérieux château, l’ensorcelante jeune femme, les brèves heures de folie dont son corps se souvenait encore, malgré le temps. Pétrifié, il n’osait ni bouger, ni parler.
— Va donc les voir, ordonna Guillaume, rudement.
Bertrand s’approcha de la corbeille.
— Mon Dieu… Il y en a deux… dit-il d’une voix atone.
— Oui. Ils sont deux. Un garçon et une fille, jeta Guillaume d’un ton rogue. Et maintenant tu vas nous dire qui est la fille que tu as
doublement engrossée !
Accablé, le jeune homme baissa la tête.
— Je n’en sais rien.
— Tu n’en sais rien ! Tu fais deux marmots à une femme sans savoir qui elle est ? aboya Malaveil.
— C’est la vérité. Vous comprendrez quand je vous aurai tout raconté.
Il raconta tout sans omettre un détail. Quand il eut terminé, il y eut un court silence. Et puis Guillaume prit de nouveau la parole.
— La seule chose qui ressort de cette histoire invraisemblable, c’est que cette femme est d’un bon milieu. Peut-être une femme mariée qui voulait connaître autre chose que l’ennui avec un mari trop vieux ou mal assorti ou bien une jeune fille de bonne
famille qui avait un peu trop la bride sur le cou. Dans les deux cas, elle ne
souhaitait pas s’encombrer de ce rappel en double de son incartade.
— Et ces deux innocents vont payer le prix de son inconduite scandaleuse, soupira
Julie.
— Il y a peut-être une solution, dit Guillaume.
— Il y en aurait une si je n’étais pas marié, jeta amèrement Bertrand.
Le vieux Malaveil eut un geste qui balayait cette objection.
— Le garçon est beau et notre sang coule dans ses veines. Il faut le garder.
— Le garder ! Mais pourquoi ? s’exclama Bertrand stupéfait.
— Parce que tu n’as que des filles ! Et tes épouses ne savent faire que ça !
— Mais, père…
— Il n’y a pas de mais. Malaveil doit continuer, un point c’est tout.
— Jamais Béatrice n’acceptera cela !
— Mais si. Elle acceptera si elle croit que tu n’es pas le père. Et j’ai mon idée là-dessus.
— Peut-on savoir laquelle ?
— Je m’accuserai moi-même de cette paternité, dit tranquillement Guillaume.
— Mais ça n’a pas de sens !
— Et pourquoi s’il te plaît ?
— Enfin, père… il y a votre âge…
— J’attendais cette objection. Alors, rassure-toi, je suis comme le poireau, la tête est blanche mais…
— Je connais la suite, coupa Bertrand, voyant sa mère devenir écarlate.
— Bien. La question est réglée.
— Et la lignée des Malaveil se perpétuera grâce à une double imposture. À moins que le Seigneur veille à rétablir le bon ordre des choses, dit Julie accablée.
— Laissez donc le Seigneur tranquille. Il a bien d’autres chats à fouetter, répondit Guillaume ironiquement.
— Et si Béatrice a un fils ? Que se passe-t-il ?
— En ce cas, il sera l’héritier légitime, comme il se doit.
— Et la fille ? Qu’est-ce qu’elle devient, elle ?
— La pisseuse… On va la placer. À l’orphelinat ou chez de braves gens qui l’élèveront. Il y a assez de filles à Malaveil sans y ajouter une bâtarde.
— Vous allez séparer ces enfants ? Vous n’avez pas de cœur ! s’insurgea Julie.
— Je fais ce que je dois. Nous avons déjà quatre filles. Cela veut dire quatre dots. Y avez-vous songé ? Vous savez tout autant que moi que la richesse et la splendeur des Malaveil
sont passées depuis des lustres. Nous sommes aujourd’hui des propriétaires terriens un peu plus riches que certains, avec un blason en plus. Cela
impose des contraintes.
— En ce cas, pourquoi cet acharnement à assurer une descendance qui sombre peu à peu dans la banalité ? lança Julie.
— Pour continuer malgré tout. Pour ne pas rompre le fil qui s’est tissé au fil des siècles.
Guillaume avait parlé d’un ton grave, chargé d’émotion, affirmant par là même qu’il considérait cette transmission de la vie pour la pérennité de la race comme un devoir sacré primant toute chose et que son fils devait lui aussi tenir cet engagement.
— Alors, la petite, vous comptez la confier au couvent ? questionna Julie.
— C’est la meilleure solution. Les Sœurs seront d’une totale discrétion.
— Mais… Vous savez qu’il y a deux catégories d’orphelines chez elles…
— Je sais. Celles qui ont un pécule et qui sont assurées d’une bonne éducation et les autres qui sont destinées à faire des servantes. Rassurez-vous elle sera parmi les privilégiées.
— Si l’on peut dire… murmura Julie.
Bertrand avait écouté sans piper mot la conversation qui scellait le destin des enfants. Il était prodigieusement ennuyé et n’arrivait pas à se remettre de cette catastrophe qui avait pris la forme de ces deux paquets de
chair dans une corbeille, dont il devait assurer la paternité.
— Je verserai une rente au couvent afin que la petite ne manque de rien et puisse
un jour prétendre à un bon mariage. Et il est bien entendu que Bertrand continuera à payer jusqu’à sa majorité dans le cas où je viendrais à disparaître. Pour le reste, Dieu y pourvoira ! conclut Guillaume.
Il y eut un moment de silence oppressant. Bertrand, toujours silencieux, était sombre. Julie, le cœur serré s’était éloignée du berceau improvisé où les deux bébés dormaient comme deux anges. Guillaume rompit le silence.
— Va seller mon cheval. J’emmène la petite au couvent, sans attendre, dit-il à son fils.
— Mon ami, nous ne savons pas si ces enfants sont baptisés, s’inquiéta Julie.
— Qu’à cela ne tienne, nous baptiserons le garçon. Pour la fille, les Sœurs s’en chargeront.
Tout se déroula selon les plans de Guillaume de Malaveil. Du moins c’est ce qu’il crut. Mais il eut beau s’accuser de la paternité du nourrisson qu’on prénomma Gilles, personne ne fut dupe, et surtout pas sa belle-fille Béatrice qui accueillit la nouvelle avec une ironie cinglante :
— Malgré le poids des ans le patriarche serait à ce point vert qu’il n’aurait pas besoin de son fils pour continuer sa lignée ! Mazette, quelle santé !
Quant à la fillette rejetée, il se contenta de la remettre entre les mains des religieuses en disant
simplement :
— Nous l’avons trouvée devant le seuil du château. Je vous la confie. Je vous verserai une pension jusqu’à sa majorité. J’espère qu’il me sera tenu compte là-haut de cette bonne action.
Et il partit sans un regard pour la fragile créature qu’une religieuse emportait vers le dortoir où reposaient d’autres petits êtres qui ne connaissaient que le sourire des Sœurs. Des enfants de l’amour auxquels l’amour était refusé.
À Malaveil, la vie changea. On dut trouver une nourrice pour Gilles, vigoureux
poupon au bel appétit qui dormait avec sa nounou dans une chambre proche des vieux châtelains. Seule Julie apportait de l’affection à l’enfant. Guillaume, s’il était fier de ce rejeton superbe ne pouvait s’empêcher en le voyant de ressentir un malaise proche du remords. Bertrand, dont la
fibre paternelle était fort peu développée, l’abandonnait entièrement aux soins de la nourrice qui devait en plus de son lait ajouter de la
tendresse. Quant à Béatrice, blessée dans son orgueil, elle affectait de l’ignorer avec mépris. Pour les filles, on avait inventé la thèse d’un cousin orphelin recueilli par charité, car il était évidemment hors de question de leur parler des pseudo-fredaines de leur grand-père. Bref, à Malaveil, tout n’allait pas comme dans le meilleur des mondes.