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Elle rentre à quelle heure, maman ?ODELLA
Neuf ans (1994)Photo de famille. un matin de semaine, au chalet de Mistik Lake. J’ai neuf ans. Sur le lit, bras et jambes entremêlés : Sarah, la petite dernière, âgée de dix mois, qui s’est encore endormie contre la poitrine de maman ; à sa droite, Janelle, cinq ans, en train de l****r une glace aux raisins ; et moi, la tête posée sur son épaule gauche. L’ombre et la lumière jouent sur notre peau.
— Tu fais toujours le même cauchemar, Odella, dit maman en se tournant vers moi. Tu rêves toujours de l’accident… Ça arrive aussi aux grandes personnes. Ce n’est pas grave. Les rêves ne sont pas dangereux.
— Quel rêve ? demande Janelle de sa petite voix flûtée.
Elle louche sur sa langue pour voir si elle a déjà viré au violet. J’enfouis mon visage dans les doux cheveux blonds de maman. Leur parfum de pomme, si familier, se mêle à l’odeur de moisi des oreillers. Une brise estivale, entrée par les fenêtres grandes ouvertes, frôle nos bras et nos jambes nus. J’attends. J’espère que maman va donner des détails.
— Vous savez déjà bien trop de choses sur ce qui m’est arrivé, dit-elle enfin.
Elle se tait, tapote le dos de Sarah, fixe le plafond. Échouées sur le lit de notre mère, nous nous blottissons contre elle et elle contre nous. Nous avons beau être en plein naufrage, nous sommes bien au chaud entre ses bras, dans son amour.
Treize ans (1998)Une autre photo de famille. Maman descend prudemment les petites marches de l’escalier extérieur qui mène du balcon du premier étage à celui du rez-de-chaussée. Elle me tourne le dos mais, d’où je suis, je vois qu’elle observe le lac au loin. Il fait une chaleur suffocante en cette journée d’août. Un papillon orange surgit des arbres et volette au-dessus de l’eau. Derrière la moustiquaire, je regarde maman suivre le papillon des yeux avant de la rejoindre sur le balcon. Un verre scintillant de gouttes de condensation à la main, elle se retourne pour m’accueillir et titube.
C’est l’été de mes premières règles. La petite Sarah m’a suivie jusque dans la salle de bains.
— Qu’est-ce que tu fabriques, Odella ? Pourquoi tu regardes sous le lavabo ?
— Je cherche des serviettes hygiéniques. J’ai du sang.
Sarah sort de la pièce en trottinant et revient avec maman. Maintenant je suis assise sur la cuvette, ma culotte autour des chevilles. Je pleure.
— Y a pas de serviettes.
— Mais si…, dit maman.
Elle s’assied par terre, ouvre le meuble du lavabo et en scrute l’intérieur.
— J’ai déjà regardé.
Sa main farfouille tout au fond du placard et en ressort un sachet de serviettes déchiré.
— Pour les urgences ! s’exclame-t-elle.
Sourire aux lèvres, elle installe la petite Sarah sur un genou, dépose un b****r sur ses cheveux en bataille et décolle un Cheerio de sa joue. Maman arrive encore à se tenir, elle n’en est qu’à son deuxième vin grenadine de l’après-midi. Janelle et moi, on a commencé à les compter.
Cet été-là, on a aussi commencé à cacher à papa le nombre de verres que maman boit quand il n’est pas là. Papa est architecte. Il passe presque tout son temps à notre maison de Winnipeg à travailler à des projets de construction pour ses clients de McLean Peters. Il nous rejoint au chalet le week-end.
— Qu’est-ce qu’on en fait ? me demande Janelle tandis que nous trimballons dans les bois des sacspoubelles remplis de bouteilles et de canettes vides.
— On pollue l’environnement. Quand je serai assez grande pour conduire, je les mettrai à la déchetterie.
Tous les vendredis après-midi, avant le retour de papa, nous répétons cette opération.
*
Une autre bribe de souvenir : Janelle – son petit corps maigre serré dans un maillot de bain rose qui était son préféré l’an dernier et qu’elle porte encore cette année, bien que deux maillots neufs l’attendent sur une étagère de son placard – reste en arrière pour m’entendre dire à papa :
— On a passé la journée au lac. Si tu faisais un saut chez l’épicier, toi ?
De la chaise longue où elle est étendue sur le balcon, maman interpelle papa par-dessus son épaule :
— Je pensais que tu ferais les courses avant de venir, Daniel.
Il semble déconcerté. Ses habits sont froissés. Même après une longue journée, sa joue conserve une légère odeur d’after-shave.
— Sally…, dit-il patiemment, le réfrigérateur est presque vide !
Maman tourne le haut de son corps vers nous.
— Tu ne m’avais pas laissé assez d’argent.
— Je t’avais laissé deux cent cinquante dollars ! Où sont-ils passés ?
— L’argent, ça file…, réplique-t-elle d’une voix redevenue éteinte et monocorde.
Elle se réinstalle face au lac, ignorant notre père.
— Je viens avec toi, papa ! annonce Janelle avec enthousiasme.
Les bras tendus, Sarah se balance sur ses pieds nus.
— Papa ! Papa ! gazouille-t-elle.
Il la soulève dans ses bras.
— Pourquoi on n’irait pas tous ensemble ? dis-je.
— Vous ressemblez à une b***e de romanichels ! s’exclame-t-il en nous regardant toutes les trois avec un sourire affectueux et crispé.
— On est en vacances ! dis-je en lui prenant Sarah. Donne-moi quelques minutes pour habiller le bébé.
— Je suis pas un bébé, j’ai quatre ans ! proteste Sarah.
— Tu as raison. Et le temps passe tellement vite que tu en auras bientôt cinq ! lui dis-je en l’embarquant dans la chambre pour lui trouver un tee-shirt propre et essayer de passer une brosse dans ses boucles.
Sur la route de chez Isfeld, la seule épicerie de Mistik Lake (qui fait aussi boucherie, charcuterie, vidéo-club et commerce de vins et spiritueux), papa demande d’un ton hésitant :
— Comment va maman… ?
Si je lui réponds que Janelle et moi, on a compté sept verres de vin grenadine depuis midi, ils se disputeront pendant deux jours et ce sera la fin des vacances. On rentrera à la ville, et ce sera fini d’aller s’amuser au lac. Et puis, quand le week-end avec papa se passe bien, il arrive que maman boive moins.
— Elle va très bien. On va toutes très bien.
Il hoche la tête sans rien dire, pas très convaincu.
*
Parfois, quand j’en ai assez d’être la seule à avoir le sens des responsabilités, je leur fausse compagnie. Avant même que maman, Janelle ou Sarah aient le temps de s’apercevoir de mon absence, me voilà partie dans les collines qui s’élèvent au-dessus de Mistik Lake. Je me laisse tomber dans l’herbe parsemée d’armoises soyeuses à souhait, de buissons de saules, de plumes du Kansas et de rudbeckias jaunes à cœur noir, et je sens que je m’enfonce jusqu’au centre de la terre. Dans la chaleur torride, j’aperçois maman en contrebas, occupée à vider verre après verre en surveillant les petits corps bronzés de mes sœurs, qui barbotent dans le lac.
Je veille sur elles, mais à distance. Seule. Libre de toute contrainte pendant une heure ou deux. Libre d’attendre que des libellules cuivrées, ailes déployées, bruissent autour de moi dans le ciel délavé ou, quand la magie opère, qu’elles atterrissent, pareilles à des anges, sur mes épaules nues. L’hiver, en ville, il me suffit de fermer les yeux pour revoir ces collines dans la splendeur de l’été.
*
Chaque hiver, notre grand-tante Gloria prend l’avion pour sa visite annuelle. Nous n’allons jamais chez elle, à Toronto. Et, bien que le chalet de Mistik Lake lui appartienne, elle n’y a plus mis les pieds depuis des années. Nul ne sait pourquoi elle vient toujours nous voir à Winnipeg pendant les deux premières semaines glacées de février.
Elle vient d’arriver. Assise au bord du lit de la chambre d’amis, elle retire ses chaussettes noires, révé-lant des pieds d’une blancheur de lait, étonnamment lisses. Les ongles de ses orteils sont recouverts du même vernis que ceux de ses doigts. En plein hiver ! Alors que personne ne peut les voir !
— Dis, tu veux bien me faire les ongles des doigts de pieds ? dis-je en m’asseyant à côté d’elle.
— Tout de suite ?
— Oui ! je réponds en roulant mes chaussettes bleues molletonnées et en remuant les orteils.
Elle rit.
— Et tes sœurs ?
— Elles peuvent attendre jusqu’à demain. Je veux que tu t’occupes de moi maintenant !
Elle ouvre sa trousse de toilette et en extrait un coupe-ongles, un flacon de vernis, de petites boules de coton et un paquet de kleenex. Elle a même emporté une petite serviette rose, qu’elle déplie sous mes pieds selon le cérémonial d’usage. Après un sourire rassurant, elle saisit mon gros orteil entre son pouce et son index. Je me renverse sur le lit pour la regarder faire. J’adore me laisser dorloter par ma tante Gloria.
Mais bientôt, Janelle nous trouve. Elle est suivie de Sarah, puis de maman, qui s’arrête dans l’embrasure de la porte, un verre de vin blanc à peine entamé à la main.
— Moi aussi ! Moi aussi ! s’écrie Sarah. Maintenant !
Elle enlève ses chaussettes en deux temps, trois mouvements et grimpe sur le lit à côté de moi. Je vou-drais lui dire de s’en aller, mais elle est si mignonne avec ses petits orteils qui gigotent…
Pourquoi maman ne voit-elle pas que mes sœurs sont de trop ? Pourquoi ne leur dit-elle pas de nous laisser entre nous ?
Au lieu de ça, elle reste là à siroter son vin, à sourire à Sarah, la petite, qui me paraît subitement beaucoup moins mignonne.
— J’ai retrouvé de vieilles photos, tante Gloria, dit maman. Tu veux les voir ?
— Demain, Sally, répond tante Gloria, comme si maman avait dix ans. J’ai de quoi m’occuper pour l’instant : trente orteils, pour être précise ! Ou quarante, si tu veux que je vernisse les tiens aussi.
Elle nous fait un clin d’œil à toutes les quatre, y compris à maman, qui tourne les talons et s’en va.
— Vous pensez que je l’ai vexée ? murmure-t-elle.
— Aucune idée. Dis, tu me mets deux couches ou trois ?
Le visage éteint, Janelle s’en va aussi – on a gâché son plaisir – et monte dans sa chambre, où elle va sûrement s’affaler sur son lit, ramasser un livre par terre et se plonger dans la lecture sans réapparaître avant le lendemain.
Ce qu’elle veut, c’est que l’une d’entre nous lui coure après et la cajole pour la convaincre de nous rejoindre dans la chambre d’amis. Pour une fois, ce quelqu’un, ce ne sera pas moi.
Un pouce en bouche, Sarah se blottit contre moi. Les yeux lourds de sommeil, elle regarde tante Gloria me vernir les ongles des orteils.
*
Le lendemain, vers huit heures du soir. Papa s’est levé à l’aube, est parti travailler, est rentré dîner, a embrassé ses filles, serré sa femme dans ses bras, s’est attardé un peu avant de s’enfermer dans son bureau. Il a rapporté des dossiers à la maison. Il a toujours des projets à terminer.
Assise à la table du dîner, maman trie des montagnes de photos de famille. Ses mains lentes déclen-chent de mini-avalanches ; les photos s’écroulent une à une, comme prises de folie.
— Je suis si heureuse que tu les aies gardées, dit Gloria en caressant le dos de maman. Toute l’histoire de notre famille est là !
Son regard est attiré par une photo d’elle, debout entre papi Jon et mamie Louise, dans la cour de leur ancienne ferme. Papi Jon était le frère de Gloria. On voit bien qu’ils sont de la même famille : ils sont blonds tous les deux et ils ont les mêmes yeux, ceux de maman, gris-vert avec une pointe de bleu océan.
Tenant la photo par un coin, tante Gloria dit à maman :
— Celle-ci a été prise juste avant mon départ pour l’Inde. Tu te souviens de ce sari que je t’avais envoyé ? Tu avais quoi… sept ans ?
— Huit.
— Mon Dieu ! Nous étions tous si jeunes…
Tante Gloria met la photo de côté en lissant le bord déchiré, rajuste ses lunettes et se concentre sur celle que tient maman. Maman doit avoir quinze ans. Elle est debout à côté de papi Jon, qui a mis un bras autour de ses épaules. Ils sourient à l’objectif.
— Tu étais si jolie, Sally ! Mais tu es encore plus jolie aujourd’hui.
— Ah bon ?
Maman se rapproche de Gloria. Ce soir, elle n’a rien bu.
Elle est émue. Bien sûr qu’elle aimait papi, me dis-je, c’était son père. Pourtant, il n’est venu nous rendre visite que deux fois et maman est allée à son enterrement à Vancouver toute seule.
Sarah s’agenouille sur une chaise et se penche par-dessus la table pour admirer la bague en émeraude de tante Gloria, que tout le monde a remarquée et feint d’ignorer.
— T’as un fiancé ? ose enfin la petite.
Tante Gloria, qui a soixante-huit ans, rejette la tête en arrière et éclate de rire. Tout le monde rit avec elle. À travers ses larmes, maman se joint à l’hilarité générale en jetant des regards timides à sa tante.
— Ma puce, je suis une vieille demoiselle !
Gloria prend les mains potelées de Sarah dans les siennes et les étudie.
— Tu as cinq doigts à chaque main ! Voilà qui est extraordinaire ! Je peux les manger ?
— Pff ! Elle est bête, tantine ! dit Sarah en piquant un fou rire qui secoue son corps tout entier pendant que Gloria se cale contre le dossier de sa chaise en souriant.