II— Saleté de bécane ! peste Wilfrid en retirant son casque intégral. J’aurais mieux fait d’acheter une bagnole !
Délaissant sa moto, il fait quelques pas avant de se laisser tomber sur le talus. Pour ajouter à son abattement, il a l’impression que le soleil concentre ses implacables rayons sur lui seul. Déjà de la sueur perle à son front, tandis que son tee-shirt se plaque ostensiblement sur son dos, lui faisant comme une seconde peau. Ceci est de mauvais augure pour l’épreuve qui l’attend. Avant-hier déjà, il a dû pousser sa japonaise sur plus de deux kilomètres. Mais aujourd’hui, il est à plus de quatre bornes de chez lui.
— Le plus crétin dans cette histoire, c’est que je suis certain qu’il s’agit d’une panne bénigne. Mais comme je suis nul en mécanique… Si je n’avais pas bouffé le forfait de mon portable, j’aurais pu appeler Lucas. Lui s’y connaît en mécanique… Ou alors, j’aurais téléphoné à la maison : p’pa serait venu avec la remorque… Fait chier, tiens ! Bon, quand faut y aller…
Le moral au fond de ses chaussures bateau, il se remet debout. Après une énorme inspiration, il descend son engin de sa béquille d’un coup de rein rageur et s’arc-boute pour donner une bonne impulsion en poussant sur ses jambes. Deux cents mètres plus loin, il est en nage. Son visage angélique est comme ceint d’une couronne de cheveux mouillés. Baissant la tête pour s’essuyer le front contre l’intérieur de son biceps, il souffle pour s’exhorter :
— Encore un peu de plat, puis je pourrais profiter de la descente de Stang Vihan… Après, ce sera la côte… Elle est balaise, celle-là !
Le bruit grossissant d’un moteur de voiture lui enjoint de braquer le guidon sur la droite et de rouler sur le bas-côté. Cette manœuvre diminue sa vitesse et il doit forcer pour reprendre un rythme correct. Les touffes d’herbe, les creux et les bosses, ne lui facilitent pas la tâche.
Une voiture immatriculée en Gironde passe en trombe. De la musique s’échappe des vitres ouvertes, mais impossible de définir de quelle chanson ou de quel chanteur il s’agit.
— Heureusement que ça ne roule pas beaucoup, soliloque-t-il en revenant sur l’asphalte. Tu parles, ils sont tous à table ! Et moi, je pousse ! Les Shadoks pompaient, moi je pousse !
Le ronflement du moteur d’un autre véhicule l’oblige à retourner sur l’herbe. Percevant les décélérations du véhicule, il jette un regard par-dessus son épaule. Un fourgon blanc n’est plus qu’à une dizaine de mètres. À son bord, le conducteur arbore un sourire et indique du doigt l’endroit où il va s’arrêter. Wilfrid retient son engin pendant que le conducteur manœuvre pour ne pas trop empiéter sur la route. De la sorte, il reste à Wilfrid un espace limité entre le fourgon et le talus.
— Bonjour jeune homme, l’aborde l’homme après avoir abaissé la vitre. Tu es en panne ?
Wilfrid n’a pas fait attention à la plaque d’immatriculation, mais il suppose que l’occupant n’est pas de la région et cherche son itinéraire. S’il allait au centre-ville de Concarneau, cela lui conviendrait. Mais aurait-il le cran de demander à l’inconnu de le prendre à son bord ? Et que ferait-il de sa moto ? Serait-il possible de la monter à l’arrière ? Une déferlante de questions submerge Wilfrid, aussi bégaie-t-il sa réponse :
— Oui. Je ne pense pas que cela soit sérieux, mais je ne m’y connais pas des masses.
— Moi non plus, malheureusement. En revanche, si tu veux, je peux te déposer en ville ou chez toi.
Pressentant que le jeune homme hésite, le conducteur explique son comportement :
— Je suis un ancien motard et, moi aussi, je sais ce que c’est que d’être en panne. Combien de fois ai-je espéré que l’on me prenne en stop ! Alors, quand je peux rendre service… Enfin, c’est comme tu veux. Mais décide-toi vite, je ne voudrais pas me faire défoncer l’arrière du fourgon par une bagnole.
La proposition n’est pas pour déplaire à Wilfrid. Il sait pertinemment qu’il ne faut jamais monter en voiture avec un inconnu, mais une petite voix au fond de lui lui chuchote qu’il ne risque rien. L’homme est d’un abord sympathique et, de plus, en pleine journée, l’idée d’un enlèvement ne viendrait à personne de sensé. Qui plus est en Bretagne ! À moins que l’homme ne soit de la pédale ? « S’il me propose la botte, je lui mets une grosse tête ! Il n’a pas l’air très costaud. Et pas très jeune non plus. »
Cet ultime argument achève de le convaincre. Du haut de ses vingt ans, Wilfrid se sent au moins aussi fort que l’homme du fourgon.
— Et ma bécane ?
— Je n’ai pas de place à l’arrière. Tu n’as pas un moyen pour revenir la chercher plus tard ?
— Si. Mon père a une remorque.
— Il n’y a pas de problème alors.
Le conducteur consulte son rétroviseur extérieur gauche puis insiste, une pointe de nervosité dans la voix :
— C’est comme tu veux, mais décide-toi tout de suite.
N’écoutant que l’impulsivité de sa jeunesse, Wilfrid acquiesce :
— OK. Une seconde, je l’appuie contre le talus.
— Fais vite… Non, pas la portière. Elle est cassée. Passe par la porte de côté.
Wilfrid obtempère. Il pose la main sur la poignée et fait coulisser la porte latérale sur son rail. Dans le même mouvement, il a déjà un pied à l’intérieur. Soudain, sans qu’il ait le temps de réagir, il est happé par une solide poigne. Une deuxième lui applique une compresse copieusement imbibée de chloroforme sur le nez. Instinctivement, le jeune homme tente de raidir ses membres inférieurs et de sauter au dehors. Mais son assaillant possède une force hors norme. Se débattre est inutile. De plus, l’anesthésiant produit rapidement son effet. La main du jeune homme lâche le casque et celui-ci tombe sur le sol du fourgon avant de rouler dehors. Une touffe d’herbe imposante et indisciplinée le retient après quelques roulades, tandis que le véhicule démarre déjà.
À travers un brouillard, Wilfrid distingue difficilement le conducteur. Ce dernier sourit et adresse un pouce levé à son comparse dont le jeune motard n’a pas même entrevu le visage. Sentant ses forces l’abandonner, il lance une ruade molle avant de perdre définitivement conscience.