— Excellente idée. Je désirerais vous présenter Murielle. Êtes-vous libre ce week-end, toi et la charmante Lætitia ?
— Normalement oui. Je te confirmerai demain.
— Ne te tracasse pas pour l’hébergement, je vous prête mon appartement.
— Oh oh ! Cela signifie que tu as emménagé chez ta belle. Les choses ne traînent pas, avec toi !
— Jamais. Tu devrais le savoir, depuis le temps que tu me fréquentes. Je te fais quand même remarquer que Murielle et moi sommes ensemble depuis plusieurs mois.
— Combien ?
— Trois.
— Compliments. C’est un bon début. Presque un record pour toi !
— Ne charrie pas et attends de la connaître pour me complimenter. Bon, on fait comme ça ? Tu me rappelles pour voir si ça tient ?
— Dès demain.
— OK. Salut, Yves. Le bonjour à Lætitia.
Sitôt raccroché, je m’avachis sur mon siège. La pile de paperasses déposées durant mon absence me donne le vertige. Elle se compose de dossiers, de rapports d’enquête, de procès-verbaux… Avant d’allumer mon ordinateur pour consulter ma boîte email, je vais me servir un café serré.
*
Peu après midi, on frappe à ma porte.
— Entrez.
— On va manger, déclare Fred Gaubert. Tu nous accompagnes ?
— Non. Murielle est de repos aujourd’hui. Elle a sûrement préparé un bon petit plat. Comme elle avait pas mal de trucs à faire ce matin, je quitterai le poste vers treize heures seulement. Je serai de retour vers quatorze heures quinze.
— Bon ap’. Ciao.
— À plus.
De minute en minute, l’activité du commissariat diminue. J’aime ce silence qui n’en est pas réellement un puisqu’il y a toujours la sonnerie d’un téléphone, le crachotement de la radio ou un simple bruit de pas dans l’escalier ou le couloir pour troubler la quiétude des lieux. La machine tourne au ralenti, mais elle est prête à s’emballer au moindre appel inquiétant. Elle me fait penser à une ruche. En ce moment, elle ronronne, mais en un éclair elle peut se mettre à bourdonner.
Un gargouillis de mon horloge naturelle m’annonce qu’il est l’heure de me sustenter. Je signe une ultime note de service et vais pour me lever de mon siège quand le biniou me stoppe dans mon geste.
— Allô !
— Ici le standard, Capitaine. La patrouille a été appelée sur le lieu d’un accident, mais les collègues ne trouvent pas de victime.
— Comment cela ?
— Eh bien, ils ont effectivement trouvé une moto et un casque, mais il n’y a personne. Pas de pilote.
— Hum… Dites-leur de relever la plaque d’immatriculation et fouinez de ce côté-là.
— On l’a déjà fait, Capitaine. La moto appartient à un certain Wilfrid Colbert. J’ai téléphoné à son domicile, ou plutôt à celui de son père, comme il réside chez lui, mais personne ne répond.
— Recommencez. Où habitent-ils ?
— Avenue Alain Le Lay.
— Ce n’est pas loin, envoyez-y un homme. Qu’il se présente au domicile et, en cas d’échec, qu’il interroge les voisins.
— À vos ordres !
— Je m’apprêtais à partir déjeuner, mais je vais patienter un peu. Tenez-moi au courant.
Il y a nécessairement une explication logique, le tout étant de la découvrir. Pour le coup, je me plonge dans le planning du personnel et vérifie s’il est ou non possible d’accorder les congés demandés. Par la même occasion, je constate que je serai l’officier de permanence le week-end prochain. J’espère que je ne serai pas dérangé, ou alors pas trop, ceci afin de profiter pleinement de mes amis Perrot. Quelques minutes plus tard, le téléphone rejoue sa musique.
— Alors, où en est-on ?
— Il y a un petit problème, Capitaine : la personne qui a prévenu les pompiers…
— Les pompiers ! Je croyais que c’était la patrouille qui avait été demandée.
— Ben, disons que la dame a d’abord appelé les pompiers, et ce sont eux qui nous ont ensuite demandé de venir sur place.
— D’accord. Ça m’a l’air un peu confus, tout ça. Je vais aller voir. C’est à quel endroit ?
— Sur la route de La Forêt-Fouesnant, un peu plus haut que l’anse Saint-Jean.
J’y suis en un rien de temps. Dans l’autre sens de circulation, quelques voitures et une ambulance des pompiers, gyrophare en action, sont stationnées le long de la route, à cheval sur l’accotement. La Scénic de la patrouille est cachée derrière le VSAB (véhicule de secours aux asphyxiés et blessés). Je vais faire demi-tour un peu plus loin et reviens me garer. Le brigadier Vernet, qui s’est intelligemment placé pour avertir les automobilistes de la nécessité de ralentir et éviter le risque de suraccident, m’expose la situation :
— La dame que vous voyez là-bas roulait sur cette route, quand elle a aperçu la moto appuyée contre le talus. Jusque-là, rien d’anormal. Mais en même temps, elle a remarqué le casque sur l’herbe. Et là, elle s’est dit qu’il y avait quelque chose de bizarre. Elle s’est arrêtée et a fait marche arrière. Elle a pris peur en ne voyant pas le conducteur et a imaginé qu’il avait eu un accident. Ne se sentant pas le cran de découvrir un corps ensanglanté, elle a préféré appeler les pompiers. Quand ils sont arrivés, ils ont fouillé les alentours. Ne voyant personne et intrigués par le casque et la moto, ils nous ont alertés. De notre côté, nous n’avons noté aucun indice permettant de supposer qu’il y a eu accident.
Il se tait pendant qu’un camion suivi d’un cortège de voitures passe bruyamment près de nous. Il en profite pour retirer sa casquette et s’éponger le front de la main avant de conclure :
— Voilà où nous en sommes. J’ai jugé utile de vous prévenir.
— Vous avez bien fait, Vernet. Il y a des chances pour qu’il n’y ait pas de raisons de s’inquiéter, mais mieux vaut vérifier.
Un caporal-chef des pompiers vient vers nous, un sourire rassurant sur les lèvres. Je l’ai déjà croisé en de multiples occasions depuis ma prise de fonction.
— Bonjour. Alors, fausse alerte ?
— Oui. Tant mieux, d’ailleurs. Nous repartons à la caserne.
— D’accord. Quelle étendue du secteur avez-vous explorée ?
— Oh, nous ne sommes pas allés très loin. Un gars est passé dans le champ, là derrière, et a longé le talus jusqu’au bout du champ. Ça ne servait à rien de pousser plus loin : un type blessé ne se serait pas éloigné.
— C’est logique, encore que cela dépende du genre de blessure. Vernet, envoyez un homme de l’autre côté de la route pour qu’il examine le terrain situé derrière le talus.
Après un silence, j’avance une éventualité :
— Il se peut que le conducteur de cet engin ait absorbé plus d’alcool que ce qui est toléré, et qu’il ait estimé plus prudent de rentrer ad pedibus.
Le brigadier lisse sa superbe moustache avant de répercuter mon ordre. Quant à moi, je m’approche de la dame. La cinquantaine bien sonnée, les cheveux roux coupés à la Stone encadrant un visage piqueté de taches de son, elle tire nerveusement sur une cigarette blonde. De la transpiration ébauche de larges auréoles sur son chemisier blanc à l’emplacement des aisselles. Il y a fort à parier que ce n’est pas seulement la chaleur qui en est la cause.
— Bonjour, Madame. Je suis le capitaine Moreau. J’aimerais que vous me racontiez ce que vous avez vu exactement.
Elle lève vers moi un regard fiévreux, tire une ultime bouffée de sa clope à bout doré et laisse choir le mégot à ses pieds.
— Pour tout vous dire, je n’ai rien vu de spécial. J’ai remarqué la moto et je me suis dit qu’elle ressemblait beaucoup à celle de mon neveu. Je roulais assez vite et je ne me suis pas attardée sur les détails, bien sûr, mais elles sont toutes les deux de la même couleur. En même temps que je voyais la moto, j’ai repéré le casque par terre. Tout de suite, je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé qu’il y avait eu un accident. J’ai pilé et je suis revenue en marche arrière. Sans sortir de ma voiture, j’ai regardé si je voyais quelqu’un… J’avais peur de me trouver nez à nez avec un blessé ou un mort. Sur le coup, j’ai cru que le jeune, enfin je dis le jeune sans savoir, hein ! avait fait un vol plané par-dessus le talus. J’avais peur d’aller voir, alors j’ai fait le 18. Enfin, je veux dire le 112, vu que j’ai utilisé mon portable.
Elle parle vite, ses lèvres parfaitement dessinées tremblent lorsqu’elle marque un silence.
— Remettez-vous de vos émotions, Madame. Il semble qu’il n’y ait pas de motard et que nous ne soyons pas confrontés à un accident.
Je réfléchis pendant quelques secondes puis propose :
— Je suggère que vous alliez déjeuner, puis que vous passiez au commissariat dans l’après-midi pour signer le procès-verbal.
Une lueur craintive passant dans ses prunelles, je clarifie :
— Ne vous inquiétez pas, il s’agit d’une démarche habituelle en pareil cas. Vers quelle heure pouvez-vous venir signer votre déposition ?
— Heu… On ne peut pas faire ça tout de suite ? Je commence mon travail à quatorze heures.
Ma montre indiquant treize heures trente, je dis :
— Soit ! Vernet, je rentre au poste avec Madame. Avertissez-moi si vous découvrez quelque chose. Allez-y, Madame. Nous nous retrouvons au commissariat. Vous savez où il se trouve ?
— Oui, bien sûr. Je suis de Concarneau.
Avant de regagner ma voiture, j’inspecte la moto. Elle me rappelle celle que j’avais lorsque j’étais en poste à Paris et qui était bien pratique pour me faufiler dans les bouchons de la capitale. Celle-ci présente les traces d’une utilisation normale et, en aucun cas, relatives à un choc. Je m’accroupis pour l’examiner sous tous les angles et, ce faisant, je constate un fait qui pourrait se révéler important : l’engin est équipé d’un dispositif antivol qui se résume à une tige en acier qui se place entre les rayons de la roue arrière. Il suffit d’un tour de clef pour que la tige entre ou sorte de son logement et bloque la roue. Dans le cas présent, le dispositif est enclenché. Ceci pourrait, et devrait, signifier que le propriétaire a simplement laissé sa machine ici et a fait le nécessaire pour empêcher le vol. De plus, la moto est impeccablement posée contre le talus. Tellement impeccablement que je suis quasi persuadé que, seul, un vrai motard a pu prendre soin de la positionner ainsi. Fort de ces déductions, la thèse de l’accident ne retient plus mon attention. Subsiste cependant un doute.
— Brigadier !
Vernet aide l’agent chargé d’aller examiner les alentours à revenir de ce côté du talus, puis traverse la route.
— Oui, Capitaine ?
— Je ne vois pas de traces de freinage. Les pompiers ont-ils ramassé des morceaux de phares cassés, de pare-chocs ou autre ?
— Non.
— Vous non plus ?
— Non.
— Quelqu’un a-t-il touché au casque ?
— Malheureusement oui. Lorsque nous sommes arrivés, les pompiers m’ont dit qu’ils l’ont pris pour vérifier s’il comportait une éventuelle trace de sang. Puis ils l’ont posé sur la selle de la moto.
— Dommage. Ont-ils dit à quel endroit il était exactement ?
— Oui, ici. Regardez, Capitaine. Il était très précisément ici.
Je tâte de la main la large et haute touffe d’herbe désignée. Me relevant, je fais quelques pas afin de mieux englober la scène. Dans cette ligne droite de plusieurs centaines de mètres, difficile de valider la théorie de l’accident. Encore que ! Tout est possible… Au volant de sa voiture, du fait de la chaleur par exemple ou pour un tout autre motif, un type a un malaise. Il perd le contrôle et vient faucher la moto. Ouais… Sauf que la moto n’a pas la moindre éraflure ! Je jette définitivement cette hypothèse aux oubliettes.
La b***e d’herbe qui borde la route est large d’environ deux mètres, et c’est à seulement cinquante centimètres de l’asphalte que l’on a découvert le casque. Pourquoi était-il si près de la route ? Et pourquoi était-il au sol alors que la moto est proprement rangée contre le talus ? Je retourne à ma 307 vert bouteille et reviens muni de mon appareil photo pour immortaliser les lieux sous tous les angles. On ne sait jamais.
*
La dame m’attend près de l’accueil. Sa tension est bien trop élevée pour qu’elle demeure assise, aussi a-t-elle entrepris pour s’occuper l’esprit de lire des affiches annonçant un concours d’agent de la paix et indiquant la marche à suivre en cas de constatation d’un cambriolage.
— Une seconde et je suis à vous.
Je me tourne alors vers l’ADS.
— Qui s’est rendu au domicile des parents du propriétaire de la moto ?
— Morvan. Il est là. Je vous l’appelle, Capitaine. Guillaume !
L’interpellé, un grand blond au visage fermé, ne se fait pas désirer longtemps.
— Qu’avez-vous appris chez les parents du motard ?
— Rien de concret, Capitaine. Il n’y avait personne, mais des voisins m’ont confié que la maman est décédée depuis plus de dix ans et que le père vit avec son fils et sa fille. Enfin, si on veut, parce que la fille est en fac à Brest et elle ne rentre que le week-end. Et de mi-juin à septembre, elle travaille à Quiberon chez une tante qui tient un bar. Quant au fils, il est boulanger. En ce moment, il est en vacances.
— Quel est leur nom de famille ?
— Colbert.
— Les voisins savent-ils où l’on peut joindre le père ?