VI
Estelle et Judith, qui n’avaient eu d’yeux que pour monsieur Jules, regardaient maintenant avec une curiosité tendre le jeune Gantois. Il était le plus beau des hommes présents à table ce soir, si l’on exceptait naturellement monsieur Jules, mais monsieur Léonce avait l’incomparable avantage de se rapprocher d’elles par l’âge, tout en étant leur aîné d’une dizaine d’années seulement, ce que toute jeune fille apprécie. Mais lui ne les regardait jamais. Il semblait fasciné par le profil de Suzanne Lagier, qui n’avait rien d’extraordinaire, ou bien il envoyait des sortes d’œillades à Julie Charles-Edmond, contemplait béat le visage grêlé de Lia Félix, souriait à Maria, la cousine des Goncourt, et même essayait de capter l’attention de leur propre mère. En outre, et cela leur paraissait comique, il contemplait à certains moments Flaubert avec une admiration presque déplacée, quand on pense qu’elle s’adressait à un homme. Les jeunes filles auraient voulu s’enivrer suffisamment pour se faire remarquer un peu du beau blond. En attendant, elles s’essayaient à être bien sages, alors qu’elles auraient aimé prononcer des gros mots à table et qu’on leur parle d’amour.
On riait et on causait et tout était prétexte à légèreté et oubli de soi. La conversation régnait dans le silence des choses. La convivialité générale rendait chaque personne plus brillante, plus vivante, et c’était au contact des autres que l’on se découvrait femme d’esprit, poète ou auteur d’épigrammes. Même l’assassinat de la belle fille dont Jules et Edmond avaient pu apprécier les charmes intimes in articulo mortis était traité en propos de table. La seule à ne rien dire était Maria. Mais pourquoi se taisait-elle ? Avait-elle un secret ? Était-elle gênée d’être à cette table ? Les petites Gautier étaient intriguées. Maria leur décocha un sourire affectueux, celui d’une dame qui aime les enfants. Les jeunes filles se mirent à l’observer. Elle mangeait discrètement et ne levait presque pas le nez de son assiette. Sinon, elle adressait des regards tendres aux deux frères qui n’y répondaient jamais. Mais bientôt Judith et Estelle se fatiguèrent d’espionner Maria. Elles se remirent à écouter la conversation, simplement heureuses d’être là.
Le repas abondant, somptueux et soigné prouvait la considération des hôtes pour leurs invités. Rose servait, son tablier et sa coiffe immaculés. Le potage et les hors-d’œuvre avaient été unanimement salués. Le pot-au-feu possédait les saveurs lorraines qui plaisent tant au palais des gens de l’Est que Jules et Edmond restaient par atavisme malgré la naissance de Jules à Paris et que goûtaient les convives.
Rose apporta les truites saumonées sauce crevettes avec les pommes de terre à l’anglaise.
— S’ils n’aiment pas ça, Monsieur, je rends mon tablier, dit-elle en aparté à Edmond.
— Ne dites pas de bêtises, Rose, répliqua-t-il. C’est délicieux. C’est un repas digne de Pascal.
— Qui c’est ce Pascal-là ?
Gautier tendit l’oreille :
— J’entends que l’on parle des grands hommes.
— Dites à Rose, Théo, qui est Pascal.
— Madame, il tient le restaurant Philippe. Et c’est l’ancien cuisinier du Jockey-club. Un de vos confrères. Ce qui m’épate, c’est que vous le valez positivement…
Rose repartit rougissante à la cuisine.
Léonce Jacquelain toucha la cuisse de Lagier et se pencha sur elle.
— Quand allez-vous le leur montrer ?
— Après le café et les liqueurs.
— Pas de messe basse. Nous montrer quoi ? Le joujou de madame ? dit Flaubert.
— Tant pis, je vais le dire, fit Léonce.
Et, se penchant vers Flaubert :
— Un petit ouvrage de ma composition, maître, que madame tient au chaud. Seulement cela.
— Ne m’appelez pas maître ou alors chacun de mes confrères ici présent y a droit, notre aîné Gautier particulièrement, mais alors si vous le faites nous ne saurons pas à qui vous parlez et la conversation deviendra impossible.
— Comment m’adresser à vous, moi qui ne suis qu’un étudiant sans importance ?
— Je déteste l’humilité. Pensez qu’il y a quelques années encore, je n’étais que le fils d’un chirurgien célèbre, une quasi nullité. Qui croyait en moi, à part Maxime, qui se trompait d’ailleurs sur mon compte ? Eh bien, moi, bien sûr.
— Finalement, dit Gautier, il a le droit de vous appeler comment, monseigneur ?
— Qu’il m’appelle « Père Flaube », ou « Flaube » tout simplement. Et moi, je lui dirai « Jeune Léonce » ou « Léonce ». Je refuse d’être embaumé avant l’heure, compris ?
— Et ces messieurs ? Car je ne voudrais pas… mon respect pour les lettrés… des hommes qui ont déjà fait une œuvre… si considérable… si universellement admirée…
Les hommes de lettres, l’un après l’autre, déclinèrent :
— Jules.
— Edmond.
— Théo.
— Saint-Victor.
— Charles-Edmond.
— Merci, messieurs. Alors, me voici des vôtres ?
— Pas si vite, camarade, dit Gautier. Montrez-nous d’abord ce que vous avez commis.
— Commis ? C’est-à-dire ? dit Léonce.
— Ce qui vous voudrait d’entrer dans notre société de criminels endurcis.
— Plus tard, dit Flaubert.
— Oui, dit Edmond, nous examinerons l’œuvre de Léonce après le repas. Rose nous a préparé un de ses dindonneaux !
— Oh ! moi je ne peux déjà plus rien avaler, dit Julie.
Charles-Edmond lui servit du champagne.
— Mais qu’est-ce qu’il veut dire par « criminels endurcis » ? dit Lia. Une femme a été tuée dans cette maison tout de même.
— C’est une plaisanterie, dit Saint-Victor. N’ayez aucune inquiétude, ma chérie. Nous sommes des écrivains, pas des barbares. Nous gardons tout notre sang-froid. Nous ne manions pas le couteau, mais la plume.
— Quand même, cette histoire, justement, m’a fait froid dans le dos, j’en frissonne, dit Lia. Et je suis sûre que vous pourriez écrire, tous autant que vous êtes, des histoires horribles…
— Il y a, en effet, beaucoup de morts, j’en conviens, dans ma Salammbô, en profita Flaubert.
— Le bougre, il remet ça, dit Gautier. Bien sûr, Lia, qu’il a exterminé tous les mercenaires…
Rose vint chuchoter à l’oreille d’Edmond.
— Ah ! bon, fit-il. Puisque vous êtes débordée…
La servante s’en retourna à la cuisine. Un homme jeune au visage mou et pâle, coiffé d’un chapeau melon, était assis devant un verre de vin blanc.
— Ces messieurs sont d’accord, dit-elle. Tu serviras la suite. Je commence à être vannée, moi.
— Tu n’oublieras pas ma commission, ma petite Rose. Tu me connais, j’ai toujours besoin d’argent, hein ?
— Alfred, tu l’auras quand tu m’auras aidée à terminer la vaisselle et à ranger. Et pis, faudra que tu sois bien gentil avec maman.
— Bon, ça va ! Je me fais toujours avoir par les femmes, moi.
Il enleva sa veste, son chapeau, et ceignit un tablier à rayures.
— J’ai pas l’air trop cloche ?
— Tu sais servir, au moins ?
— T’inquiète ! J’étais encore extra hier chez une marquise.
— Attrape le grand plat, là.
Il saisit la faïence dans ses paluches rouges.
— Dis donc, fit Rose, tu vas pas servir avec des ongles pareils !
— Qu’est-ce qu’ils ont, mes ongles ?
— Ils sont en deuil, coquin. Eh ben, elle était pas dégoûtée ta marquise… Dépêche-toi de m’enlever ça. C’est un coup à rendre furieux ces pauvres messieurs.
Elle lui tendit une paire de ciseaux en forme de cigogne.
— Ça va, ma Rose.
Et pendant qu’il se coupait et nettoyait les ongles :
— Quand je suis entré, en bas, par le service, un cogne en civil m’a dévisagé. La maison est surveillée ?
— Ça se pourrait. Notre voisine, la Cruz, a été saignée.
— Hein ?
— Oui, en début de soirée.
— On sait qui c’est ?
— Je ne crois pas. Bon, fais voir tes ongles.
Il s’exécuta.
— Impeccable, mon petit. Au boulot !
Flaubert se sentit tout à coup dilaté de plaisir à l’idée que Jules et Edmond allaient bientôt le présenter à la princesse Mathilde et vanta l’utilité du synopsis à l’intention du jeune Léonce. Il fallait savoir où on allait. Une histoire ne tient que lorsqu’elle est écrite. Tant qu’elles sont dans l’esprit les idées paraissent toujours belles. Il faut les coucher sur le papier et là, on voit ce qu’elles valent, les cuisses écartées. Souvent pas grand chose. L’utilité de l’opération, c’est qu’on s’est au moins purgés. Ça laisse la place à d’autres. Qui à leur tour…
— Et je vais vous dire ceci… : les romancières ne s’embarrassent pas de scénario, elles ne font pas de plan… Elles y vont au sentiment… Ça leur sort de là, n’est-ce pas ?
Avec les mains, il fit le geste de remonter des choses de son bas-ventre.
— Je ne crains pas de l’avouer : j’aime les femmes parce qu’elles me font souffrir. Et on n’aime que ce dont on souffre… Regardez ma Bovary, l’a-t-elle supplicié ce pauvre c******n de Charles ? … Je les aime, ce n’est pas moi qui…
Et il fit le geste de se trancher la gorge.
Léonce écoutait. Jules s’amusait de son air studieux, passionné. S’il avait osé, il aurait pris des notes, le f********t. Nous ne comptons absolument pas pour lui, mon frère et moi… Nos Hommes de lettres, c’est un titre, pour lui, rien de plus… Et encore, je m’a***e… Bah, tant pis, un jour viendra aussi pour nous… Nous cesserons d’être clandestins…
Jules rêva d’un roman à écrire. Des artistes de cirque sont autour d’une table, invités par les frères Romero, des trapézistes. Il y a eu un crime dans la roulotte de l’écuyère Pamela Stetson. Cette dernière a été violée puis étranglée. Le commissaire Dubois mène l’enquête. Un spectateur de Bruxelles, le jeune Henri Van Acker, un admirateur des frères Romero, participe au repas. Alors que l’on finit par accuser le jeune Van Acker que le commissaire Dubois veut arrêter, coup de théâtre ! Les frères Romero prouvent que c’est l’ours de la ménagerie qui a v***é et étranglé l’écuyère, mais que l’instigateur du meurtre est son dresseur, Arsène Schnik, dont les avances avaient été repoussées. L’ours est abattu par le commissaire Dubois tandis que le dresseur parvient à s’enfuir.
La voix canaille de Lagier le tira de sa rêverie :
— Ah ! voilà le dessert ! Quelle chute de reins, mon loup !
Alfred lança :
— En entrée : le filet de bœuf à la Brillat-Savarin !
— Ça sent bon ! dit Julie.
— Ce soir, je mangerais de l’homme, dit Lagier.
Le serveur posa le plat au milieu de la table. Lagier lui entoura la taille et laissa glisser sa main en éventail sur son bas-ventre.
— Contentez-vous de ce qu’il vous mettra dans votre assiette, dit Gautier.
— Avant de me le poser sur l’estomac.
Léonce Jacquelain fut mortifié par le comportement de l’actrice, une vraie Messaline. Il était là tout de même ! Elle pourrait s’en souvenir. Les autres devaient le prendre pour son patito. Le sigisbée béat. Quel rôle outrageant elle lui faisait jouer ! Mais pourquoi acceptait-il ? Il était jeune, provincial, élevé par sa mère en Belgique… Ça expliquait tout. Mais qu’elle enlève sa main, Nom de Dieu !
Alfred se dégagea en souplesse.
— Au service de madame !
— Allons, laissez ce garçon travailler, dit Edmond.
Jules observait Alfred. Était-ce ce neveu dont Rose avait déjà parlé ? Possible… Un sacré gaillard en tout cas, avec ses cheveux en accroche-cœurs au-dessus de l’oreille, la moustache frisée, conquérante, sur une bouche sensuelle. Mais ce teint pâle ? Sortait-il de prison ? Sans doute un bon lutteur de barrière aussi, champion de la savate. L’animal plaisait fort à Lagier. Il faudrait veiller à ce que l’actrice ne fît pas de scandale, tant que l’on serait à table. Après, dès que les femmes honnêtes et les fillettes se seraient retirées, elle pourrait se livrer à tous les dévergondages de la parole. Qu’elle se lâche ! On l’avait invitée pour cela. Flaubert la dévorait des yeux. Celui-là n’aimait rien tant que les situations scabreuses, les énigmes louches. Comme tous les bourgeois, il avait le goût des scènes canailles chez les autres. Saint-Victor et Lia, eux, semblaient désapprouver tout ce qu’ils voyaient et entendaient. Saint-Victor, quel petit esprit au fond, avec sa passion de pion pour Homère et la Grèce ! En arriver à préférer les statues aux hommes ! Et cette Lia, dont la mère avait été revendeuse à la toilette et le père colporteur ! Comment osaient-ils, l’actrice et le feuilletoniste, ce comportement petit-bourgeois ? Charles-Edmond et Julie, eux, gardaient leur bonne tenue d’artiste. Ils buvaient et mangeaient comme quatre, comme s’ils se fussent trouvés dans un cabaret de Varsovie.
— Apportez du champagne ! commanda Jules.
Flaubert, la face rouge, suant, écoutait le jeune Jacquelain lui raconter son roman. Jules tendit l’oreille au nom de Méduse.
— Elle s’embarque, disait Jacquelain, à l’île d’Aix, là où Napoléon lui-même était parti pour Plymouth d’où les Anglais lui avaient offert son billet pour Sainte-Hélène. Elle est la fiancée d’un officier français, le comte de Briselance, en poste à Saint-Louis du Sénégal. La frégate, bâtiment de guerre à trois mâts armé d’une cinquantaine de canons, transporte quatre cents individus dont les officiers, les marins, un bataillon de soldats à mines patibulaires, les colons que l’on dirait échappés du bagne, les employés de l’administration chargés de reprendre possession de la colonie et, bien sûr, le nouveau gouverneur et sa famille. Mathilde de Lameth ne connaît pas son futur mari. Elle est seule — absolument vierge — au milieu de cette gent masculine. Mais elle est hardie, courageuse et ne s’effraie pas.
— Pour le moment, elle n’a pas de raison, dit Flaubert.
— En effet, mais quand vient le naufrage… ou plutôt quand le navire s’échoue sur des bancs de sable, à une soixantaine de kilomètres de la côte africaine…
— Certes, dit Flaubert, mais par quelle extraordinaire malchance se retrouve-t-elle sur le radeau ?
— Comment avez-vous deviné ?
— Sinon où serait l’intérêt de votre roman ?
— Vous avez raison. Dans la confusion, un officier accepte de la prendre dans une chaloupe à condition qu’elle lui cède dès qu’ils auront accosté. C’est une nature droite. Elle ne pense pas à mentir et refuse. Il la repousse sur le radeau.
— Les cent quarante-neuf hommes lui sont donc passés dessus, dit Jules.
Jacquelain ferma les yeux.
— Oui, ou peu s’en faut, dit-il.
— Mais dites donc, fit Flaubert, vous avez dû être brisé, mon petit, après toutes ces scènes de baisade ? C’est que ça peut vous épuiser un homme ! Ma Bovary m’éreintait complètement.
— C’est un roman à se branler de la main gauche, dit Lagier.
— Vous ne l’avez pas lu, Suzanne.
— Tu m’en as suffisamment parlé.
— J’ai d’autres ambitions, si je puis me permettre, que de faire b****r le public, osa Léonce.
— Eh bien, tu as tort, mon chou. Je le maintiens, de la droite ou de la gauche, c’est un roman à se branler.
— Et voilà ! dit Ernesta. Je le savais bien que vous ne pourriez pas vous contenir ! On en est à peine au filet de bœuf…
— Elle a envie de l’os d’Adam, dit Gautier.
Ernesta couvrit les oreilles d’Estelle et de Judith.
— Vous, n’écoutez pas !