Griffon paraissait indifférent aux rapprochements que Roman tentait d’établir. Celui-ci n’insista pas et m’invita simplement à prendre place face à lui. À peine installée, un homme vêtu d’un costume luxueux déboucha une bouteille de vin et me la présenta avec une courtoisie étudiée. Il prononça mon nom, s’assurant de mon identité, avant de me demander si je consommais de l’alcool.
Je ne savais rien de lui, et la rapidité de son geste me mit aussitôt sur mes gardes. L’incertitude me figea un instant. J’ignorais s’il appartenait au monde des loups et, par conséquent, si le liquide qu’il m’offrait était un simple vin ou une boisson trafiquée à l’aconit. Cette plante m’aurait été fatale. Devant mon trouble manifeste, il esquissa un sourire apaisant et me rassura d’une voix calme en affirmant que le verre ne contenait rien de dangereux. Son assurance dissipa partiellement mes craintes. Je finis par accepter et portai le verre à mes lèvres, n’en prenant qu’une gorgée prudente, sans parvenir toutefois à me détendre complètement.
La femme assise à ses côtés remarqua aussitôt ma retenue et laissa échapper un rire moqueur. Elle s’adressa à Roman avec une pointe de mépris, critiquant la compagne qu’il avait choisie. Selon elle, Preston avait eu la délicatesse de me servir à boire, mais je manquais de courage au point de ne pas finir mon verre, ce qu’elle jugeait grossier. Le prénom résonna dans mon esprit. Preston devait être Preston Knight, le cousin de Griffon, connu pour son charme et son goût pour la fête, bien qu’il n’atteigne pas l’excès de Roman. À l’époque où je partageais la vie de Griffon dans l’ombre, je n’avais jamais été présentée à ses proches ni à son entourage. Je ne pus m’empêcher d’observer Preston plus attentivement. Il avait des traits qui rappelaient ceux de Griffon, mais son expression était plus chaleureuse, moins distante.
Constatant que ses remarques ne suscitaient aucune réaction de ma part, la femme se renfrogna. Toute autre personne aurait saisi l’allusion, se serait excusée auprès de Preston et aurait vidé son verre pour sauver les apparences. Je comprenais parfaitement le message qu’elle cherchait à faire passer, mais il visait Roman et non moi, alors je choisis de feindre l’ignorance. Agacée par mon silence, elle se tourna vers Roman et lui rappela, d’un ton acerbe, que sans l’intervention de Preston, il n’aurait jamais eu l’occasion de rencontrer Griffon ni de discuter du projet. Elle ajouta que ma réticence à boire compromettait l’ambiance qu’elle espérait instaurer pour la suite de la soirée.
J’avais toujours cru que Roman entretenait déjà un lien avec Griffon, sans imaginer une seconde que leur rencontre avait en réalité été orchestrée par Preston. Il devenait évident que Roman ne se contentait pas de m’exposer à son cercle relationnel ; son intention réelle semblait inclure des échanges commerciaux avec Griffon. Cette perspective ne m’alarma pas outre mesure, car ce type de négociation s’éternise souvent. Cela me laissait un délai, peut-être suffisant, pour trouver une échappatoire discrète. En y pensant, la rigidité qui crispait mes muscles se relâcha peu à peu.
Je venais à peine d’expirer plus librement que Roman redressa la tête et lança, d’un ton sans appel : « Bois. » Impossible désormais de feindre l’ignorance. Je portai le verre à mes lèvres et l’avalai d’un seul coup. L’alcool n’avait jamais fait partie de mes habitudes ; Griffon en détestait l’odeur, et je m’en étais toujours tenue éloignée.
Le liquide brûlant me prit à la gorge. N’ayant aucune tolérance pour ce goût âpre, je manquai de m’étrangler, les yeux immédiatement humides. Roman, remarquant ma détresse, me soutint contre lui et tapota doucement mon dos pour m’aider à reprendre souffle. À cet instant, le regard de Griffon se fixa sur la main qui me maintenait, dur et tranchant. À travers le voile de mes larmes, j’eus la nette impression d’y lire une menace latente. Son loup révélait enfin une forme d’attachement, presque une revendication silencieuse à mon égard. Cette lueur ranima un mince espoir.
Pourtant, lorsque je croisai de nouveau ses yeux, il n’en resta rien : seulement une froideur distante, parfaitement maîtrisée. Je me moquai intérieurement de ma propre naïveté pour avoir attendu davantage. Constatant que je reprenais contenance, Roman me garda contre lui et déclara à l’attention de Preston : « Ce n’est pas une fille de fêtes ni quelqu’un qui s*****d. Il faut excuser sa… simplicité. » Preston se contenta d’un sourire muet, mais la femme à son bras réagit aussitôt avec véhémence.
« Beta Starke, que sous-entendez-vous exactement ? » Roman arqua légèrement les sourcils et répondit avec un calme presque provocateur : « Je ne parlais pas de vous, madame. Pourquoi une telle agitation ? » Cette appellation mit le feu aux poudres. J’étais presque certaine qu’elle était humaine, sans doute fascinée par les loups-garous.
« Je suis bien plus jeune que vous ! Comment osez-vous m’appeler ainsi ? » lança-t-elle. Roman répliqua, imperturbable : « Peut-être, mais vous semblez plus âgée. Si “madame” ne vous convient pas, quel terme suggérez-vous ? » Elle resta bouche bée, incapable de répondre. Furieuse, elle frappa le sol du pied avant de se tourner vers Preston, s’agrippant à sa manche avec un air faussement offensé.
Je fus étonnée de la liberté qu’elle s’autorisait au milieu de métamorphes. « Preston, regarde-le… comment peut-il se permettre de me parler ainsi ? Partons. »