Je sentis une brusque froideur m’envahir, comme si tout le sang quittait mon visage d’un coup, me laissant étourdie. Instinctivement, je portai la main à l’endroit précis où les lèvres de Roman s’étaient posées quelques instants plus tôt. Ma voix sortit trop vite, presque paniquée. Non, il ne s’est rien passé entre nous. Son regard, dur et incrédule, me traversa sans ménagement. Pensait-il vraiment que je pouvais m’attendre à être crue ? Dans ses yeux, je n’étais plus qu’une silhouette sans valeur, une présence interchangeable. Et pourtant, une question me brûlait l’esprit : s’il me méprisait autant, pourquoi cherchait-il à savoir si j’avais partagé le lit de Roman ?
Mes jambes tremblaient, mais je m’obligeai à continuer, à défendre une vérité qui semblait ne rien peser face à sa colère. Que tu le croies ou non, je n’ai jamais couché avec lui. Un rictus moqueur étira ses lèvres. Il affirma qu’il en aurait le cœur net par lui-même. Avant que je puisse réagir, le tissu de ma robe céda sous ses mains, arraché sans ménagement. Terrifiée, je tentai de me cacher, croisant les bras contre ma poitrine. Une part de moi le détestait pour cette humiliation brutale, tandis qu’une autre, plus sombre et plus sincère, se réjouissait de constater qu’il se souciait encore de savoir si un autre homme m’avait touchée. Ce sentiment contradictoire réveilla en moi une possessivité féroce, presque animale. Je n’eus pas le temps de l’interroger : déjà, il m’écartait les cuisses.
Je m’agrippai à son épaule, l’insultant entre deux tentatives pour me dégager. Je le traitai d’imbécile, de fou, mais il semblait sourd à mes protestations. Lâche-moi, Griffon, tu as perdu la raison ! Je me cramponnai à lui, déchirée entre la honte, la colère et un désir que je refusais d’admettre, mes ongles s’enfonçant dans sa peau. Il ne cédait pas. Une seule pensée me consola brièvement : André n’était pas là pour assister à cette scène. Griffon tira sur ma culotte avec une brutalité maladroite, manquant de la déchirer, son visage fermé par une incompréhension rageuse. Que crois-tu faire ?
Sa fureur me mettait hors de moi, mais son expression m’était devenue étrangère. Ses gestes, pressés et presque sauvages, n’avaient rien de commun avec ceux qu’il avait autrefois lorsque nous nous abandonnions l’un à l’autre. Ses traits s’étaient durcis, ses sourcils se rejoignaient dans une colère que je connaissais trop bien. Autrefois, cette expression m’effrayait profondément. À présent, elle me laissait surtout confuse. Chevalier Griffon ! l’appelai-je, sans obtenir la moindre réponse. Il continuait à m’examiner, comme s’il cherchait une preuve invisible.
Je finis par crier qu’il n’avait aucun droit sur moi, qu’il avait lui-même mis fin à notre contrat. Cette fois, il s’immobilisa. Lorsqu’il releva la tête, ses yeux étaient bordés de rouge, pareils à des braises prêtes à s’embraser, tandis que la rage de son loup grondait sous la surface. Sa voix vibra de fureur lorsqu’il demanda si je refusais son contact parce que je m’étais vendue à Roman. Ce mot me transperça. Oui, je m’étais vendue, d’une certaine manière. J’avais naïvement pensé qu’en refusant l’argent, je pourrais changer le regard qu’il portait sur moi. Jamais je n’aurais cru qu’il continuerait à me voir comme une marchandise, bonne à être achetée et échangée. La douleur me transperça l’âme, mais je forçai un sourire.
Je l’appelai Alpha Knight et passai mes bras autour de son cou, chaque mot m’écorchant la gorge. Roman m’a achetée, dis-je lentement. Je ne peux donc pas te laisser me toucher. Lorsqu’un homme possède quelque chose, personne d’autre n’a le droit d’y poser la main. C’est toi qui m’as enseigné cette règle. L’as-tu oubliée ? Sa réaction fut immédiate, un rugissement de colère pure.
Je redressai légèrement le menton, me penchai vers son oreille et murmurai une confession empoisonnée. Je lui révélai que je lui avais menti, que j’avais déjà été avec Beta Starke autrefois, que nous avions partagé la nuit précédente à plusieurs reprises et encore ce jour-là. Désormais, puisqu’il était mon mari, je l’avertissais de ne pas commettre d’imprudence. Après tout, Alpha Knight, il ne voudrait sûrement pas dépasser les limites, n’est-ce pas ?
Griffon se figea, ses yeux brillant d'une colère glacée et d'une malice palpable. Il me fixa un instant, avant de sortir des lingettes qu'il utilisa précipitamment pour nettoyer ses doigts. Une scène qui m'arrachait un sourire, malgré la tension dans l'air. « Alors, Bêta Starke t’a dit qu’il m’avait pris ? » lançai-je d’un ton léger, sans l’ombre d’une gêne, une pointe de défi dans la voix. « Pourquoi cette vérification, Alpha ? »
Je n'avais pas l'intention de me laisser affecter. Plutôt que de laisser transparaître la moindre émotion, je cultivais une nonchalance qui semblait l'agacer de plus en plus. Griffon, toujours si maître de lui, perdait peu à peu son calme. J'avais presque oublié ce que c'était de le voir dans un état pareil. Il jeta les lingettes d’un geste brusque, saisit mon menton d'une poigne ferme. La douleur me prit instantanément. Il me le disait lui-même souvent : mon corps humain, sans la guérison rapide d'un loup, était bien trop fragile face à la puissance brute d'un Alpha. Un bleu naîtrait assurément.
Malgré la douleur, je fis de mon mieux pour dissimuler ma faiblesse. Je restai figée, mais je ne pouvais ignorer la pression de sa prise, qui augmentait sans relâche. Griffon abaissa la tête, son nez effleurant presque le mien, et murmura d'une voix basse et menaçante : « Je ne t'ai pas dit que personne n'a le droit de toucher à ce que j'ai utilisé ? »
Ses yeux brillaient d'une lueur sombre, remplis d'une intention meurtrière. Il serra davantage, jusqu’à ce que je sente mes dents se contracter, comme si sa main allait me briser la mâchoire. C'était la première fois que je le voyais ainsi, un calme froid et dangereux empli de rage, et je restais là, figée, presque abasourdie par la violence de sa colère.
Je n'avais pas cherché à le provoquer, du moins pas à ce point, mais chaque parole qu’il prononçait m’humiliait un peu plus, me forçant à réagir. Pourtant, il s’en fichait. Pourquoi me faire subir ça ? Pourquoi cette colère ? Je grimaçai à cause de la douleur, mais je pris une grande inspiration, rassemblai mon courage et, malgré l'intensité de la situation, je lui lançai d’un ton presque moqueur : « Pourquoi ça te dérange tellement que je sois allée ailleurs ? Tu es tombé amoureux de moi, c’est ça ? »
Cela faisait cinq ans que nous vivions ensemble, et jamais, jamais je ne l'avais vu perdre son contrôle de cette manière. Il devait ressentir quelque chose, non ? Peut-être un peu d’affection, un soupçon d’amour…
Je plongeai mon regard dans le sien, cherchant désespérément un signe. Mais tout ce que je vis fut du dédain. L’espoir que j'avais nourri s'effondra instantanément. « Tu ne sais donc pas ce qui compte pour moi ? » me répondit-il d’un ton glacial.
Je savais parfaitement ce qui comptait pour lui, mais cela ne m’empêchait pas de lutter, d'espérer qu’il y aurait une ouverture, une part de lui qui, à un moment donné, serait touchée par ce que j’éprouvais. Je n'avais jamais cru qu’il m'aimerait comme je l’aimais, mais au fond, j’espérais qu'il pourrait me rendre un peu de cet amour que je lui donnais sans retour.
Griffon, pourtant, semblait une énigme. Un homme froid, distant, incapable d'aimer selon moi. C’est ce que je croyais. C’est ce que je pensais… jusqu’à ce que Tara Thorin entre en scène.