Épisode 16

1337 Words
Un rictus chargé d’amertume étira mes lèvres tandis que je prenais la parole. J’avais manifestement interprété certaines choses de travers, mais il y avait tout de même une évidence que je refusais d’ignorer. Je lui rappelai que je lui avais demandé, autrefois, s’il m’était permis d’avoir un petit ami et qu’il m’avait répondu que ce choix m’appartenait. Dès lors, puisque cet homme existait, il allait de soi que des relations intimes faisaient partie de cette réalité. Griffon demeura figé, visiblement pris de court. Son expression se durcit encore, et dans ses yeux passa un éclat plus sombre, presque brûlant. Avant que je ne puisse me retenir, avant même d’analyser mon geste, ma main se leva d’elle-même et mes doigts effleurèrent la ligne tendue entre ses sourcils, comme si je pouvais en effacer la colère. Comme si ce simple contact pouvait apaiser ce visage que je connaissais trop bien. Cet homme, je l’avais aimé pendant cinq années entières. Comment avais-je pu en arriver à le provoquer ainsi, alors que chaque mot risquait de l’atteindre ? Pourtant, il ne m’avait jamais aimée. Pas une seule fois. Pas même en apparence. Pourquoi m’acharnais-je encore à espérer ? Pourquoi continuais-je à me soucier de lui infliger une douleur infime, comparée à celle qu’il m’avait laissée ? Sa main se referma brutalement autour de mon poignet, m’arrachant à mes pensées. Il me somma de ne pas le toucher, sa voix chargée de dégoût. Selon lui, j’étais désormais impure. Je m’y attendais, je savais qu’il réagirait de cette manière, mais entendre à nouveau ce mot me transperça. Ce qui avait été à lui était désormais perçu comme sali, abîmé, indigne de la stature du Chevalier Alpha. Je crispai la mâchoire, étouffant ce qui menaçait de déborder, et baissai les yeux vers sa prise ferme sur mon bras. Je lui demandai alors pourquoi, s’il me méprisait autant, s’il me voyait comme une chose répugnante, il ne me relâchait pas. La tête légèrement inclinée, je laissai échapper cette question que je n’aurais jamais dû formuler, trahissant encore une fois l’espoir ridicule qui m’habitait : peut-être ne voulait-il tout simplement pas me laisser partir. Tout ce qui s’était déroulé auparavant me parut soudain factice, comme une mise en scène maladroite. À cet instant précis, je n’étais plus qu’une femme à nu, sincère dans sa faiblesse, cherchant désespérément quelque chose chez lui. Griffon sembla comprendre mon manège. La menace meurtrière qui assombrissait son regard s’éteignit, remplacée par une froide indifférence. Sans hésitation, il me repoussa rudement et m’ordonna de dégager. La portière s’ouvrit brusquement alors que je m’y appuyais, et je basculai hors de la voiture. Mon corps heurta violemment le mur, la douleur remontant le long de ma colonne. Je me retrouvai étendue sur le trottoir, presque nue, seulement vêtue de mon soutien-gorge et de mes sous-vêtements. Mes cheveux étaient en bataille, mon maquillage ruiné. Mon sac et les restes de mes vêtements furent jetés à mes côtés sans ménagement. Étrangement, je n’éprouvai aucune honte sur le moment. Je rassemblai mes cheveux d’une main tremblante, ramassai les morceaux de tissu déchirés et les enfilai tant bien que mal. Puis je saisis mon sac et me redressai. Chaque pas sur le trottoir me demandait un effort immense. Je mobilisai ce qu’il me restait de dignité, priant intérieurement pour que personne n’ait été témoin de cette scène. Alors que je m’éloignais du véhicule, la voix de Griffon m’arrêta net. Il prononça mon nom d’un ton sec. Je me retournai, forçant un sourire qui n’avait rien de naturel, et lui lançai, avec une ironie douloureuse, s’il lui était si insupportable de me voir partir, s’il regrettait déjà de me laisser derrière lui. Il ne daigna pas croiser mon regard. Les yeux fixés droit devant, il jeta un chèque froissé à mes pieds et déclara froidement qu’il m’avait utilisée pendant cinq ans, et qu’il payait toujours ce qu’il consommait. Je restai là, figée un instant, avant de me pencher et de ramasser le chèque. Ce même argent qui, il y a cinq ans, avait radicalement changé ma situation. À l’époque, j’en avais désespérément besoin. Mais aujourd’hui, cela n’avait plus aucun sens. D’un geste calme, je fis un pas en direction de la voiture et y déposai la liasse de billets sur le siège. « Alpha Knight, vous êtes vraiment trop généreux. Toutefois, si j’acceptais votre argent, je ne pourrais pas me marier avec Roman en toute conscience. » Ce fut à cet instant précis que Griffon comprit enfin la véritable raison de mon refus. Il se rendit compte que j'avais l’intention d’épouser un homme riche et puissant. En me regardant, tous ses doutes se dissipèrent, le laissant sans voix. « Je ne veux plus jamais te revoir. » Je souris avec indifférence, mais une lueur étrange passa dans mon regard, une émotion qu’il n’arriva pas à cerner. « Tu ne me reverras pas. » Lorsque la voiture s'arrêta devant le manoir de Griffon, Preston en sortit précipitamment. Juste à cet instant, une berline entra dans le jardin, et un homme grand, mesurant près de 1,88 mètre, en descendit. Il émanait de lui une telle assurance qu’il semblait détenir un pouvoir qui dissuadait quiconque de s’avancer. Même Preston, en le voyant, ressentit une onde de malaise. Cependant, il balaya cette sensation et s’approcha de Griffon. « Griffon… » commença-t-il, cherchant à savoir où il était allé après la rencontre avec Nightshade. Mais il s’interrompit brusquement, frappé par le regard fulgurant que lui lança l’Alpha. Avec un grognement sourd, Griffon le dépassa et se dirigea d’un pas décidé vers la villa. Un serviteur, qui l’attendait depuis un moment, s’inclina respectueusement en le saluant. Il savait qu’ils s’étaient préparés à son retour, mais aucun d’eux n’avait osé franchir le seuil, de peur de déclencher la colère de Griffon s’il n’était pas accueilli convenablement. Griffon se débarrassa de sa veste et de sa cravate et les tendit au serviteur sans un mot. Il se rendit alors au bar, saisit une carafe contenant un liquide ambré, et servit deux verres avec une nonchalance apparente. Il se tourna ensuite vers Preston, lui tendant un verre. « Que puis-je pour toi ? » demanda Griffon. Preston, peu habitué à se rendre au manoir de la meute, semblait avoir un sujet important à aborder, d'autant plus à une heure aussi tardive. Il prit le verre, le porta à son nez, en huma l’arôme, puis en but une gorgée. Du bourbon. Un bon cru. Il observa Griffon, scrutant ses moindres gestes. Voyant que l’expression de l’Alpha était moins sombre qu’auparavant, Preston se décida à briser le silence. « Mademoiselle Palmer vous a-t-elle causé du tort d’une manière ou d’une autre avant ce soir ? » Le comportement de Griffon ce soir-là était pour le moins inhabituel. « Cela ne vous regarde pas, » répondit-il sèchement. Preston, implacable, insista. « Est-ce la femme que vous entretenez ? » Il savait que son cousin avait une maîtresse, mais il n’en avait jamais rencontré. Cependant, la manière dont Griffon l’avait traitée laissait présager qu’il y avait davantage entre eux. Griffon leva brusquement les yeux, serrant les mâchoires. « Qu’insinuez-vous ? » Si Preston pensait qu’il pouvait creuser plus loin, il se trompait. À la vue des griffes qui commençaient à se former sur les mains de Griffon, il comprit qu’il n’avait pas de temps à perdre. L’Alpha était sur le point de perdre son contrôle. « Griffon, es-tu tombé amoureux de Mademoiselle Palmer ? » Lors de l'incident à Nightshade, Preston avait déjà perçu que Taya était la femme secrète de Griffon depuis plusieurs années. Lorsqu’il avait vu la ressemblance avec Tara, il avait d’abord pensé que Taya n’était qu’un simple substitut. Mais Griffon avait réagi différemment, perdu dans des émotions qu'il n’avait jamais laissé transparaître. Et ce soir-là, il avait perdu toute maîtrise de lui-même. Les émotions d’un Alpha n’annonçaient rien de bon, et Griffon, qui avait toujours su garder son calme, semblait incapable de dissimuler son trouble. La jalousie, cette émotion qu'il n’avait jamais laissée se dévoiler, était désormais évidente.
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