Griffon posa son verre avec une lenteur calculée, comme s’il cherchait à contenir quelque chose de plus v*****t. Sous la peau tendue de ses mains, les griffes affleuraient déjà, prêtes à surgir. La pression exercée sur le cristal était telle que Preston redouta un instant de le voir éclater. Le regard de Griffon se fixa sur lui, dur et interrogateur. « Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ? »
Preston choisit de ne pas reculer. « J’ai l’impression qu’elle te touche plus que tu ne veux l’admettre. Autrement, pourquoi cette colère en apprenant qu’elle avait passé la nuit avec Roman ? » Un grondement sourd répondit. « Ce qui me dérange, c’est son manque de retenue. S’exposer ainsi, et avec un Bêta par-dessus le marché. Il fallait lui rappeler où était sa place. Tu appelles ça de l’amour ? »
La réponse s’imposait d’elle-même. Taya avait glissé d’un homme au pouvoir incontesté, l’Alpha Knight, vers un Beta Starke bien plus ordinaire. Aux yeux de Preston, la logique de Griffon était limpide. Il refusait qu’on puisse penser qu’il évoluait dans la même sphère que Roman, qu’ils partageaient un cercle suffisamment proche pour convoiter les mêmes femmes. Être associé à quelqu’un comme lui lui était insupportable. D’autant plus qu’à peine Tara revenue au pays, Griffon avait mis un terme à sa relation avec Taya, preuve évidente qu’elle ne représentait rien de durable à ses yeux.
Preston ne chercha pas à insister. Il inclina la tête, termina son bourbon d’un trait, puis se leva pour prendre congé. Griffon ne répondit pas, se contentant d’un signe bref et distant. Cette froideur n’avait rien de nouveau. Depuis toujours, l’indifférence avait été l’armure de son cousin, et Preston avait appris à ne plus s’en offusquer. Il attrapa son manteau et se dirigea vers la sortie.
La pluie tombait à verse. Son chauffeur, déjà posté dehors, s’empressa de venir à sa rencontre, parapluie déployé. Installé à l’arrière de la voiture, Preston indiqua le centre-ville. Arrêtés à un feu, son regard fut attiré par une silhouette familière. Sous l’averse, Taya, vêtue d’une robe simple, tentait d’interpeller un taxi. L’eau alourdissait le tissu, épousant sa silhouette frêle et soulignant sa vulnérabilité. Ses boucles, plaquées contre son visage, encadraient un air fatigué mais toujours saisissant. Les véhicules passaient sans ralentir, l’ignorant complètement. Après une brève hésitation, Preston demanda à son chauffeur de s’approcher d’elle.
Je me suis couverte les yeux de la main, tentant de percer la brume de pluie qui m'enveloppait. Un homme se dessinait vaguement, avançant dans ma direction, un parapluie à la main. Lorsqu'il m'enveloppa soudainement la tête avec, je restai un instant figée, une sensation étrange m'envahissant. Lentement, je levai les yeux vers lui… C’était comme une vision du passé, un souvenir vieux de cinq ans, lorsque j'avais croisé Griffon. Il pleuvait déjà ce jour-là. Je me souviens m’être agenouillée sur le pavé, devant la porte d'une boîte de nuit, suppliant les passants de m’offrir une nuit. Des hommes entraient et sortaient, me frôlant, me provoquant, se moquant de ma détresse. Aucun d'eux ne consentit à payer pour ce que je proposais. Puis, un géant, dont le regard perçant trahissait sa nature de métamorphe loup, s'était approché. Il m’avait fait l’aumône d’un regard intense et, dans un geste protecteur, avait ouvert son parapluie au-dessus de ma tête. À cet instant, il m’était apparu tel un dieu.
Dans la lueur tremblotante des réverbères, je m'étais jetée à ses pieds, agrippant son pantalon dans une supplication désespérée. Je lui demandais de m’acheter, de me donner une nuit. L'homme ne me regardait pas avec dédain, il n'y avait aucune moquerie dans ses yeux. D’un ton calme, il avait demandé : « Es-tu propre ? » Mon visage s’était enflammé, mais j’avais acquiescé. Il m’avait tendu sa main, vaste et imposante, sans un mot de plus.
La paume de sa main s'était refermée sur la mienne, scellant, sans que je le sache, le pacte de mon destin. J'étais désormais liée à lui pour toujours. Une alliance insoupçonnée, celle que je n'avais pas envisagée. « Monte dans la voiture. Je vais te ramener. » La voix de Preston m’avait enveloppée, chaude et profonde, se mêlant aux bruits battants de la pluie. Je n'avais repris mes esprits qu’à cet instant précis. Ce n’était pas cette nuit-là, cinq ans en arrière, et cet homme qui se tenait devant moi n’était pas Griffon. C'était Preston, son cousin. Mais l’histoire avec Griffon était révolue. Et même à l'époque… Enfin… il n’avait jamais été dans ma vie de cette manière.
La famille. Je savais que Griffon serait furieux si un quelconque lien me rapprochait de cette famille, si jamais je passais du temps avec Preston. Mais là, la situation était claire : mon téléphone était à plat, rendant toute idée de commander un Uber impossible. Les taxis dans ce coin étaient peu fiables, refusant de s'arrêter ou étant déjà occupés. Les magasins alentours étaient fermés depuis des heures. Il ne me restait plus qu'une seule option : marcher sous la pluie battante en essayant en vain de trouver un taxi… ou accepter l’offre de Preston.
Si seulement j'avais été un loup moi-même ! Alors j’aurais eu une troisième option : fuir en courant. Mais après un court moment d’hésitation, je m’étais glissée dans la voiture. L’intérieur était trempé en un rien de temps, l'eau formant une mare sous mes pieds. Je n'avais dans mon sac que quelques mouchoirs en papier. Je les avais pris et m’étais attaquée au siège, tentant d’absorber l'humidité. Mais rien n'y fit : les mouchoirs se déchiraient sous mes doigts, laissant des traces blanches là où je frottais. La honte m'envahit aussitôt, et ma peau se coucha d'une rougeur brûlante.
« Je suis vraiment désolée. J’ai tout sali et mouillé… »