Preston se retourna vivement vers la banquette arrière et me coupa d’une voix feutrée, presque rassurante. Il m’assura que ce n’était rien, seulement de l’eau, que le tissu finirait par sécher. Pendant une fraction de seconde, je perdis de vue une évidence troublante : l’homme assis à l’avant, celui qui m’avait tirée de la pluie battante, appartenait à la même lignée que Griffon, à cette famille Knight dont la meute inspirait bien plus la crainte que la compassion. Je rangeai les derniers mouchoirs au fond de mon sac, puis, embarrassée, je lui adressai un timide remerciement. Il balaya mes paroles d’un geste vague, comme si le sujet n’avait aucune importance, avant de me demander où je vivais. Je lui indiquai l’adresse, et la voiture s’ébranla aussitôt.
Le voir détourner le regard vers l’extérieur, perdu dans ses pensées, allégea un peu ma gêne. Il ne me restait qu’à endurer ce bref trajet, et je me surpris à éprouver une forme de soulagement en constatant qu’il ne s’était pas installé à l’arrière. J’ignorais pourquoi il avait choisi la place avant, mais j’espérais que c’était par simple courtoisie, pour m’accorder un peu d’espace… et non parce qu’il répugnait à s’asseoir près de moi. J’avais déjà rencontré assez de métamorphes pour savoir que certains méprisaient les humaines élevées parmi les loups.
Dans le rétroviseur, Preston observait discrètement la silhouette fragile recroquevillée derrière lui. Le froid devait être mordant pour une humaine, surtout sans manteau, et pourtant elle était restée sous l’averse à tenter d’interpeller un taxi. Cette ténacité éveilla sa curiosité. Pourquoi n’avait-elle sollicité personne ? Pourquoi ne s’était-elle pas mise à l’abri en attendant une accalmie ? Il rompit le silence pour l’interroger sur l’absence de Beta Starke. Un instant de trouble passa sur son visage avant de s’effacer. Son loup, lui, ne s’y trompait pas : les effluves qu’elle dégageait trahissaient un mensonge. Elle se crispa sur son sac et répondit avec une désinvolture forcée qu’ils s’étaient disputés et qu’il l’avait mise dehors.
Un simple hochement de tête accueillit sa réponse. Preston remarqua qu’elle tremblait encore ; il augmenta le chauffage sans ajouter un mot. Inutile d’insister : elle n’avait manifestement aucune intention de se confier. La chaleur envahit peu à peu l’habitacle, et ses frissons se calmèrent, tandis que lui sentait la fièvre monter. L’air devenait étouffant, et il attendait déjà le moment d’activer la climatisation une fois qu’elle serait descendue. Elle lui adressa un regard reconnaissant, puis expliqua avec précaution qu’elle comptait commander un Uber, mais que son téléphone s’était éteint, que tout était fermé, et qu’elle cherchait simplement un taxi. Elle s’excusa de l’avoir dérangé, tout en avouant son soulagement qu’il se soit arrêté.
Preston croisa de nouveau son regard dans le miroir, percevant son malaise, et répondit doucement que ce n’était rien. Ce fut seulement alors qu’elle sembla relâcher toute tension. Elle posa la tête contre la vitre, ferma les yeux, et l’épuisement l’emporta presque aussitôt. Peu après, la voiture ralentit devant le portail de son quartier. Sans se retourner, Preston annonça leur arrivée. Aucun mouvement, aucun son ne lui répondit. Il se tourna alors, légèrement surpris, et la découvrit profondément endormie, appuyée contre la fenêtre. Quelle inconscience ! Comment une humaine aussi vulnérable pouvait-elle s’abandonner ainsi au sommeil dans la voiture d’un inconnu ? Avait-elle cru, à tort, qu’il était digne de confiance ? Les sourcils froncés, Preston lança un regard appuyé à son chauffeur.
Je fus soudainement tirée de mon sommeil par un mouvement brusque, peinant à ouvrir les yeux. Une brume épaisse envahissait mon esprit, et les formes floues autour de moi m'empêchaient de situer ma position. La pluie battante n'avait rien arrangé, et mon état semblait se détériorer, mais je n'étais pas totalement perdue. Mes pensées restaient claires, et je me souvins que j'étais dans la voiture de Preston. Je me redressai, remerciai Preston une nouvelle fois, et ouvris la portière pour en sortir.
« Mademoiselle Palmer… »
Il m'arrêta d'un geste, attrapa un parapluie posé sur le siège arrière et me le tendit.
« Il pleut toujours. Prenez-le. »
Le parapluie était de grande marque, et il m’était hors de question d'accepter un objet aussi coûteux. De plus, je ne savais même pas si je pourrais lui rendre un jour. Je refusai d'un ton mesuré :
« Merci, mais ce n’est pas nécessaire. C’est tout près, je vais courir. »
Il parut pris de court pendant un instant, comme s'il avait lu dans mes pensées, puis me lança le parapluie sans attendre une réponse.
« Vous n'êtes pas obligée de me le rendre. »
Je détestais cette situation. Je détestais devoir accepter quelque chose de quelqu'un, surtout quand il s'agissait de Preston, le cousin de Griffon. Mais je savais que, de par ma position, je ne pouvais me permettre de refuser trop ouvertement un tel geste, surtout venant d’un homme issu d’une meute aussi influente.
« Puis-je avoir vos coordonnées ? Je vous le rendrai demain. »
Il me regarda alors, un sourcil légèrement haussé, son visage toujours aussi implacable mais avec une lueur d'irritation.
« Je n’aime pas qu’on vienne chez moi sans y être invité. »
Je ne voulais pas vraiment déranger. Je ne cherchais qu’à lui rendre ce parapluie, sans plus. Je n’avais pas besoin de le voir.
« Je ne pensais pas… »
« Mademoiselle Palmer. »
Il m'interrompit soudainement, son regard plein d'avertissement, et une étincelle lupine semblait briller dans ses yeux.
« Peu importe ce que tu voulais dire. Je t'ai ramenée par simple bienveillance. Si tu as d’autres intentions, oublie-les tout de suite. »
Ses mots me plongèrent dans un malaise que je ne pus éviter. Je me tus, incapable de répondre, et déposai le parapluie avant de tourner les talons.
Cependant, après quelques pas sous la pluie, l'insatisfaction me poussa à me retourner.
« Monsieur Knight, merci encore de m’avoir ramenée, mais je ne vous demande rien d’autre. Je ne veux surtout pas garder ce qui vous appartient sans vous le rendre, et je ne veux rien devoir à personne. »
Alors qu’il observait la silhouette frêle de Taya courir sous la pluie, Preston se sentit un peu déstabilisé. Selon son expérience, les femmes comme elle auraient tout fait pour s'attirer les loups puissants des meutes dominantes, comme la sienne, la meute Knight. Si Taya ne semblait pas être de celles qui cherchaient à manipuler, sa relation fulgurante avec Roman après sa rupture avec Griffon avait pourtant attiré son attention. Ce geste d'accepter un parapluie aurait pu être pour elle une opportunité déguisée, une excuse pour revoir Preston sous prétexte de lui rendre ce bien. Il commença à douter de sa première impression. Peut-être qu’il se trompait sur la jeune femme…