J’étais rentrée en courant, détrempée par l’averse, le souffle court et les vêtements collés à la peau. À peine la porte refermée, j’avais arraché ma robe ainsi que le collier étincelant, avant de les enfermer sans ménagement dans une boîte. Dès l’aube, tout serait retourné à Roman. Ces présents m’inspiraient un profond malaise, et jamais je ne consentirais à les garder. Une fois le couvercle rabattu, je m’étais dirigée vers la salle de bain et avais laissé l’eau de la baignoire couler à flots. Il me fallait impérativement la chaleur pour chasser le froid qui s’était insinué jusque dans mes os, aggravé par la maladie qui me rongeait déjà. Lorsque la baignoire fut pleine, je m’y abandonnai dans un long soupir. À l’aide du gant, je frottai ma peau avec insistance, le visage comme le corps, jusqu’à ce qu’ils rougissent, puis je relevai les yeux vers le miroir. Sans maquillage, mon reflet me renvoya une image affaiblie : un teint livide, vidé de toute énergie, et un regard éteint, presque absent.
Je n’apercevais plus aucune clarté, je ne ressentais plus la moindre chaleur. Ce soir-là, on m’avait réduite à néant, comme si je n’avais aucune valeur. Pourtant, j’étais humaine, et je méritais le respect. Le mot « dignité » me traversa l’esprit, aussitôt suivi d’un ricanement amer. Face à mon reflet, je me fis un sourire ironique. Depuis l’instant où je m’étais livrée à Griffon, la parcelle de dignité qui me restait s’était évaporée. Je séchai mes cheveux avec lenteur, puis me laissai tomber sur le lit, vaincue par l’épuisement, avant de sombrer dans un sommeil profond. La pluie avait empiré mon état, et la fièvre me cloua au lit jusqu’au lendemain après-midi.
Harper, de garde toute la nuit, avait dormi une grande partie de la journée. Lorsqu’elle se leva enfin pour préparer le repas du soir, elle constata que Taya n’avait toujours pas quitté sa chambre. Inquiète, elle frappa à la porte et l’appela à plusieurs reprises, sans obtenir de réponse. Un pressentiment la saisit. Elle entra précipitamment et aperçut le visage anormalement rouge de Taya. En posant la main sur son front, elle sentit une chaleur alarmante. Sans perdre une seconde, Harper écarta la couette pour l’aider à se redresser, lui annonçant d’une voix ferme qu’elle avait une fièvre élevée et qu’elles devaient partir immédiatement à l’hôpital. À demi consciente, brûlante de fièvre, Taya s’agita faiblement, refusant d’entendre ce mot. Elle murmura, dans un souffle confus, qu’elle ne voulait pas y aller.
Harper n'accorda aucune chance à Taya de s'opposer. Grâce à la force accrue de sa forme lupine, elle souleva aisément la petite silhouette fragile et la plaça dans la voiture. Elle fonça droit à l'hôpital, son esprit focalisé sur une seule chose : s'assurer que Taya obtienne les soins qu'elle méritait. Dès leur arrivée aux urgences, les médecins se précipitèrent. « Ce n’est pas une métamorphe », précisa Harper d’une voix ferme. Elle savait trop bien que, si l’on prenait Taya pour une créature de cette nature, elle ne recevrait pas les traitements adaptés. Avec sa malformation cardiaque congénitale, une simple maladie bénigne pouvait mettre sa vie en péril. Le corps de Taya n’avait pas les capacités d’autoguérison d’un métamorphe. C’est donc en toute hâte qu’elle fut conduite dans une chambre, où des perfusions et de l’oxygène furent administrés. Des moniteurs furent installés pour suivre son état. Ce n’est que vers minuit que la fièvre de Taya commença à enfin faiblir, et Harper put respirer un peu plus librement. Prenant son téléphone, elle s’octroya deux jours de congé avant de se repositionner contre le lit, dans l’attente silencieuse du réveil de Taya. Elles avaient toutes deux été abandonnées au même orphelinat, à l’âge de quelques mois seulement. Leur relation s’était forgée dès leur plus jeune âge, et l’orphelinat avait été leur unique cadre de vie et leurs seuls repères jusqu’à leur rencontre.
Harper effleura du bout des doigts le visage blême de Taya, soupirant profondément. Taya n’avait pas eu une vie facile. Elle n’avait jamais eu la chance de rencontrer sa vraie famille, et sa vie avait été marquée par les absences et les souffrances, du manque de son loup à ses problèmes de cœur. Les hommes qu’elle avait croisés et aimés ne s’étaient jamais montrés à la hauteur, s’avérant être des hommes sans honneur.
Le sommeil m’envahit alors, lourd et fiévreux, avec des éclats de rêves étranges. Un jeune homme apparut dans mes visions, les mains couvertes de sang, tendues vers un livre dramatique. Son visage était tordu par la douleur, et bien qu’il ait ouvert la bouche, je n’entendis aucun son. Un sentiment inexplicable me poussa à m’approcher de lui. « Qu’as-tu dit ? » lui demandai-je. Le jeune homme se figea soudainement, ses yeux clairs me fixant intensément. La pluie battait le sol avec violence, et chaque goutte semblait effacer lentement la rougeur de son visage. À cet instant, je reconnus enfin ses traits. Je m’élançais alors vers lui, hurlant : « Silas ! » La scène se troubla soudain, et l’homme disparut. Je me retrouvai à genoux, devant une porte de boîte de nuit. Un autre homme, avec un parapluie noir, s’approcha. D’un ton dédaigneux, il me demanda : « Es-tu propre ? » Je rougis et baissai les yeux, mettant timidement ma main dans la sienne. Mais alors que notre contact se faisait, je vis ses mains se transformer en deux poings ensanglantés. L’homme que je tenais face à moi se métamorphosa en ce jeune homme au regard incendiaire, marqué par la fureur de son loup. Il m’attrapa par le cou et m’étrangla brutalement, rugissant : « Taya ! Pourquoi t’es-tu vendue à lui ? Pourquoi m’as-tu trahie ? Pourquoi m’as-tu fait ça ? »
Je secouais la tête dans un désespoir total, m'efforçant de protester : « Non, non, ce n’est pas ce que tu crois… » Mais déjà, il me repoussait violemment et se détournait pour s’éloigner. Dans un dernier élan désespéré, je m’élançais et le saisis par ses vêtements, criant et pleurant : « Silas, ne pars pas ! »