Chapitre 10

3138 Words
— « C'est vrai, » dit Mme de Tillières, qui s’était de nouveau couchée sur la chaise longue, en fermant à demi les yeux, « je vais même être obligée de me coucher. Il faut que je sois debout pour le dîner, j’ai ma cousine de Nançay et Poyanne… » Elle mentait, car sa tête blonde n’était pas plus endolorie qu’à la minute où le visiteur avait troublé son entretien avec le fidèle d’Avançon, mais elle voyait ce dernier en veine de continuer son discours, et elle ne voulait pas entendre de nouveau des phrases dures contre Casal. Le vieux Beau la regarda quelques minutes en hésitant, sans que sa bouche osât prononcer la phrase qu’il avait dans le cœur : « Défiez-vous de cet homme. » Au lieu de cela, il poussa un soupir et dit simplement: — « Allons, adieu, je viendrai demain savoir comment vous allez. » Et il fallait que réellement ce lui fût une vraie peine, à cette fine et douce femme, de penser que Raymond n’était pas estimé de ses meilleurs amis, car le soir et lorsque à dîner sa mère la questionna, devant Poyanne, sur les visites reçues dans la journée, elle prononça le nom de d’Avançon seul, sans mentionner l’autre. Il fallait aussi que cet autre, qu’elle était pourtant bien résolue à ne plus revoir, occupât fortement son imagination, car elle demeura comme insensible à l’adieu que le comte lui fit le soir même, avant ce dîner. Il était arrivé un quart d’heure plus tôt pour lui parler en tête-à-tête : — « Décidément, je pars demain matin, » lui avait-il dit, « et pour six semaines peut-être. Je profiterai de ce voyage pour régler quelques affaires en souffrance et refondre définitivement la rédaction de notre journal là-bas… » — « J’espère que vous ferez nommer vos candidats, » avait-elle répondu ; et elle n’avait pas trouvé un mot de regret à donner au malheureux homme. Elle n’avait pas deviné dans ses yeux le reproche de le quitter ainsi sans un de ces baisers que les amants emportent comme le viatique de la mélancolique absence. Encore eut-il cette illusion d’attribuer à la migraine le silence qu’elle garda durant le dîner, et la facilité avec laquelle, dès les dix heures, elle le laissa partir en même temps que sa cousine. Ah ! comme ce départ eût été plus amer, s’il eût deviné à quelles tentations il l’abandonnait, sa chère, son unique amie, celle qu’il aimait si profondément sans plus savoir lui montrer cet amour ! En pensant à Mme de Candale comme à une auxiliaire possible dans son projet d’investissement du cœur de Juliette, Casal comptait sur la sympathie de Gabrielle d’abord, qu’il se savait acquise, et ensuite sur ce goût irrésistible qui pousse toutes les femmes romanesques à s’intéresser aux sentiments qu’elles croient malheureux ou naïfs, et il n’allait pas avoir trop de peine à jouer la comédie d’un de ces sentiments-là. — Serait-ce même une comédie ? — Malgré la certitude où il était maintenant, après sa visite, d’intéresser Mme de Tillières, il se trouvait vis-à-vis d’elle dans une incertitude qui, aussitôt et durant l’après-midi qui suivit cette visite, le troubla jusqu’à l’inquiéter. Il eut à la salle des Mirlitons, où il tirait avec Wérékiew, deux ou trois distractions dont s’étonnèrent les admirateurs de son jeu. A dîner, — un dîner avec deux camarades rencontrés au cercle et emmenés au Café Anglais par peur de la solitude, — il fut très silencieux, et non moins morne à un spectacle d’acrobates où ces camarades l’entraînèrent à leur tour. Aux habitués de Phillips, parmi lesquels il échoua vers les minuit, il parut si terne qu’ils l’interrogèrent sur sa santé. A mesure que se rapprochait le moment d’aller chez Mme de Candale pour lui parler de son amie, il entrevoyait obstacles sur obstacles entre cette amie et lui, et ce fut avec un véritable battement de cœur qu’il franchit le seuil de l’hôtel de la rue de Tilsitt, moins de quarante-huit heures après y avoir dîné, et vingt-quatre heures après s’être heurté chez Juliette à la présence de d’Avançon. Cette espèce de timidité chez un homme habitué, comme lui, à tous les triomphes, cette gaucherie subite et complètement inattendue, devaient plaire à Gabrielle et la lui rendre favorable. Mais il y avait chez la jeune femme pour la bien disposer envers le soupirant improvisé de Juliette, un autre sentiment sur lequel Casal ne pouvait pas compter, une aversion singulière pour Henry de Poyanne, et cette aversion a joué dans ce drame mondain un rôle trop important pour que l’on n’essaye pas d’en donner la raison. C’est ici un cas entre mille de ce problème de l’amitié entre femmes qui a préoccupé, ne fut-ce qu’une heure, tout mari défiant et tout amant jaloux. Gabrielle de Candale, — commençons par le dire à l’éloge de la jolie comtesse, — chérissait Juliette de Tillières d’une affection très vraie. Elles s’étaient connues très jeunes filles dans un de ces bals comme il s’en donne dans les châteaux de province, et qui sont les plus authentiques revues de ce qui reste de vieille noblesse française. Nançay et Candale, situés tous les deux sur les bords de l’Indre, commencèrent de voisiner à partir de ce jour, malgré les vingt-cinq lieues qui les séparent. La guerre de 1870, en isolant les deux femmes dans leurs terres et frappant l’une si cruellement, les avait de nouveau rapprochées. Puis Gabrielle avait pris son amie comme confidente du malheur secret de sa vie. Elle avait pleuré auprès de Juliette à son tour, comme autrefois Juliette auprès d’elle. Ce doux échange de pitié avait forgé entre ces deux êtres, également généreux et tendres, une imbrisable chaîne, faite du plus pur métal de dévouement. Avec tout cela, et adorant son amie d’une si jolie manière, si complète, si délicate, si désintéressée, Gabrielle détestait le sentiment de cette amie pour Poyanne, par un détour du cœur assez compliqué. Oui, elle le détestait, parce que jamais l'autre ne lui en avait parlé d’une façon tout à fait ouverte. Sans aller jusqu’à soupçonner d’une liaison coupable sa chère sœur d’élection, elle comprenait qu’entre Juliette et cet homme les rapports étaient très intimes, plus intimes que ce qu’elle en voyait. Elle se disait que Poyanne aimait Mme de Tillières, et que Juliette, de son côté, n’était pas insensible à cet amour. Sans doute, si la comtesse eût été initiée à ce coupable mais noble roman par l’un ou l’autre des deux complices, elle n’eût pas nourri cette antipathie pour des relations qu’elle croyait pures, et dont le mystère l’irritait en même temps qu’elle en était deux fois jalouse. Jalousie d’amitié d’abord. Qui ne la connaît, cette innocente et ombrageuse susceptibilité du cœur si naturelle que même les animaux en subissent l’atteinte ? Imposez donc au chien de votre foyer la présence d’un autre compagnon de sa race auprès de vous, et le partage de vos caresses. Jalousie d’envie, ensuite. Certes, la noble créature eût protesté avec une colère indignée contre l’existence en elle de cette passion, la plus basse, la plus détestable au regard d’un esprit élevé. Hélas ! c’est aussi la plus habile à s’insinuer dans les ténébreux replis des consciences, la moins avouée à la fois et la plus générale. Car son origine réside dans ce qui nous constitue essentiellement comme personnes sociales : notre ressemblance avec d'autres individus. Aussi l'envie s’exaspère-t-elle avec la multiplicité des analogies. Jamais l’artiste le plus pauvre n’enviera un millionnaire comme il envie un autre artiste, presque aussi pauvre que lui. Imaginez maintenant deux femmes, jolies toutes deux, jeunes, comblées de biens les plus précieux de la naissance et de la fortune ; supposez qu’elles soient liées, comme l’étaient Juliette et Gabrielle, puis que l’une des deux éprouve et ressente un amour partagé, tandis que l'autre demeure emprisonnée par la fatalité des événements et par ses principes dans les tristesses d’un mariage malheureux. Dites ensuite si l'envie n'est pas aux portes de cette âme de femme isolée, pour généreuse qu'elle soit. Ce sera, au commencement, un obscur malaise, une antipathie instinctive et inexplicable contre l'homme qui lui inflige à son insu la douleur de cette comparaison avec son amie. Bientôt elle cherche à se justifier à elle-même cette antipathie en constatant les défauts de cet homme; elle le regarde avec ces yeux de la malveillance qui découvriraient de la sensualité dans un Marc-Aurèle et de l'égoïsme dans un Vincent de Paule. Mme de Candale avait ainsi reconnu chez Henry de Poyanne une excessive personnalité, tout simplement parce que le grand orateur, hanté de ses idées, obsédé de son œuvre, parlait un peu trop de politique. Elle l'accusait de tyrannie, parce qu’à maintes reprises Juliette avait refusé cette invitation-ci ou celle-là pour passer une soirée ou dîner avec lui. Elle en concluait de bonne foi que ce mariage, s’il se faisait jamais, serait le malheur de Mme de Tillières. Gabrielle n’en était pas moins convaincue de sa propre estime à l’égard de Poyanne. — « Je ne l’aime pas, voilà tout… , » ajoutait-elle en riant, Seulement, comme Juliette, dans son désir de maintenir une paix profonde autour d'elle, se gardait bien de transmettre à son amant de telles critiques, ce dernier ne soupçonnait en aucune façon quel adversaire il avait dans la jeune comtesse. Il en appréciait, au contraire, les qualités de race, l'irréprochable honneur, la religion éclairée. Il la plaignait d’être mariée à un personnage aussi vulgaire que Candale. Il la sentait l'amie dévouée de Mme de Tillières à laquelle il disait : — « Vous avez là une affection vraie… » Quand ces procédés de délicatesse ne désarment pas ceux qui nous sont hostiles, leur plus immédiat résultat est d'accroître cette hostilité. Tous les moralistes ont signalé cette loi mélancolique de notre nature : ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont nos torts envers eux, surtout quand ces torts ne sont pas très nets et que nous les sentons plutôt que nous ne les reconnaissons. Mme de Candale aurait vu Poyanne franchement déclaré contre elle, cette hostilité lui eut moins déplu que la continuelle déférence du comte. Elle allait, dans $es mauvais jours d'injustice, jusqu’à le considérer comme un hypocrite. Qui sait ? Peut-être cette âme, déçue et comme crucifiée par la misère morale de son mari, souffrait-elle encore d’une autre comparaison : celle du grand seigneur oisif et brutal dont elle portait le nom avec le gentilhomme laborieux, éloquent, bienfaisant qu’était l’autre. Tout cet ensemble de mauvais sentiments devait d’autant plus agir sur la jeune femme, à une minute donnée, qu’elle s’en rendait moins compte. En faut-il davantage pour expliquer l’accueil que la démarche de Casal était assurée de trouver chez elle ?… Vous la voyez assise à sa table, dans une espèce de salon-boudoir où elle se tient, pour ses intimes, sous le buste du grand maréchal, son ancêtre, sculpté en marbre par Jean Cousin. Elle écrit des billets en retard, cette quotidienne correspondance de politesse, de sympathie ou de charité pour laquelle les femmes de son rang doivent trouver et trouvent sans cesse de jolies formules inédites. Elle a commandé sa voiture pour deux heures et demie. Il est deux heures. Le timbre sonne un coup… C’est un fournisseur. Un second coup… C’est une visite : — « J’aurais dû défendre ma porte, » dit-elle en posant sa plume et guettant l’arrivée de l'importun : « Tiens, » fait-elle tout haut, « c’est vous, Casal. En voilà un hasard ! » et tout bas, en elle-même : « Pourquoi vient-il me voir, lui qui ne fait jamais de visite ? » Et pendant ce temps, le jeune homme répond avec un sourire qui cache un vague embarras : « J'avais un mot à dire à Candale à propos d'un cheval, s'il veut remplacer celui de l'autre jour. J’ai su que vous étiez là et je suis monté. Je vous dérange ? » — « Mais non, » répond-elle, « vous ne vous prodiguez pas tant, » et tout de suite la conversation commence, partant de ce cheval, prétexte imaginé tout d’un coup par Raymond, pour arriver au dîner de l'avant-veille. Mme de Candale prononce le nom de Mme de Tillières. Elle voit passer dans les yeux de Casal une petite flamme de curiosité, une question sur ses lèvres. — « Bon, » se dit-elle, « j’y suis. Il vient me parler de Juliette. » C'est dans ces minutes-là qu'une femme est vraiment femme, féline et charmante de grâce adroite, à ce moment précis où elle découvre, dans le tête-à-tête, l'intérêt que vous inspire une autre femme. Elle a aussitôt un premier mouvement de curiosité qui lui fait tendre un peu sa gracieuse tête, ramasser toute son attention dans ses yeux futés. Si elle écrit, elle pose sa plume. Si elle n'écrit pas, qu'elle soit près du bureau, elle la prend, ou bien un ouvrage, un livre. Si c’est une étrangère et qui fume, elle allume une cigarette, afin de n’avoir pas l’air de cette curiosité. Puis elle jette une phrase, — une toute petite et légère phrase. C’est alors que les perfides excellent à vous empoisonner, du coup et à l’avance, l’avenir entier de votre passion par quelqu'une de ces insinuations où le classique « on dit tant de choses » sert de véhicule aux plus atroces médisances. Elles vous nomment, là, très tranquillement, et d’une bouche qui darde la calomnie dans un sourire, le Monsieur qui a été ou qui passe pour avoir été du dernier bien avec la dame de vos pensées. Et puis elles ont un : « Comment, vous ne saviez pas ça ?… » et un : « Vous voyez, vous pouvez aller de l’avant… » qui leur seront certes comptés dans l’autre monde, s’il y a une place dans le purgatoire pour les félonies de salon. Au contraire, celles qui sont bonnes, mais qui flairent une histoire d’amour avec l’avidité d’une chatte introduite dans une chambre où il y a une jatte de lait, déploient leur plus caressante diplomatie à vous engager sur le chemin des confidences. Vous n'en êtes qu’à la période des soupirs. Vous avez donc le droit de raconter un secret qui n'est encore que le vôtre, quitte à le regretter plus tard. Parmi ces ruses pour vous ouvrir le cœur, la plus banale, mais aussi la plus habile, consiste à vous dire simplement ce que vous auriez vous-même envie de dire, à vous parler tout haut votre pensée. C’est la plus sûre manière pour ces charmantes curieuses de savoir si elles ont deviné juste. Il faut ajouter que la plupart du temps nous leur rendons cette petite inquisition facile. C’est ainsi que, relevant au passage le nom de celle qui le préoccupait, Casal commença. — « A propos de Mme de Tillières, comment va-t-elle ? Est-ce que vous l’avez revue depuis avant-hier ? » — « Non, » dit la comtesse ; « je ne vous demande pas : et vous ?… Sauvage comme je vous connais, je parierais que vous ne lui avez seulement pas mis de carte. » — « Ne pariez pas, » reprit Raymond en riant, « vous perdriez. J’ai fait mieux que de lui porter une carte. Je me suis permis de lui faire une visite en règle. » — « Alors c’est une série, » dit-elle ; « hé bien ! pour une fois vous avez eu raison. Elle est délicieuse, mon amie, et spirituelle comme si elle n’était pas jolie, et distinguée, et fine… Seulement, vous savez, c’est une honnête femme. Cela vous changerait un peu d’en avoir quelques-unes et de bien vous convaincre que l’espèce existe… Et de quoi avez-vous causé tous les deux ? » — « Mais de rien, » répliqua Casal « Je ne demanderais pas mieux que de me laisser convaincre. Par malheur, les honnêtes femmes sont plus entourées que les autres. Je vous rencontre seule, vous, madame, c’est pour une fois… Je n’ai pas eu cette chance-là avec Mme de Tillières. J’arrive chez elle, qui trouvé-je là ?… » Il s’arrêta sur ce point d’interrogation. Avec une tout autre personne que Gabrielle, il eût calculé assez juste en supposant que la réponse lui dirait l’amant de Juliette, — s’il y en avait un. Mais y en avait-il un ? Il tournait et retournait ce problème depuis la veille, et il aurait passé quelques secondes d’une véritable souffrance si la comtesse lui avait répondu un nom d’homme accompagné d’un « naturellement. » Mais ces petites trahisons, la menue monnaie de l’amitié féminine, n’étaient pas dans le caractère de Mme de Candale, qui se contenta de hocher la tête en signe d’ignorance. — « D’Avançon, » reprit Casal, obligé de faire la réponse après avoir fait la question. « Vous avouerez que, pour une première visite, ce n’est pas tentant. Avec cela que le bonhomme m’a gratifié d’un joli paquet de choses désagréables, et j’étais là !… Vous devinez l’abattage que j’ai dû subir, le dos tourné. Mme de Tillières ne va plus vouloir me reconnaître… » — « Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? » insinua malicieusement la comtesse. — « Comment, » dit-il, « ce que cela peut me faire ? Croyez-vous que ce soit très agréable de passer pour une espèce de brute, bonne tout au plus à faire la conversation avec des jockeys, des croupiers et des cocottes ? Ma parole d’honneur, c’est à peu près en ces termes que ce vieux galantin m’a présenté… » — « Et qu’avez-vous répondu ? » — « Je ne pouvais pas me fâcher, n’est-il pas vrai, pour ma première visite, avec un ami intime de la maison ; mais voulez-vous être bonne pour moi ? » — « Je vous vois venir, » reprit la comtesse en riant de nouveau, « il faudrait dire à Juliette que vous valez un peu mieux que cela… C’est votre faute, aussi. Pourquoi ne vous voit-on jamais, sinon par hasard, en passant ? Et pourquoi vivez-vous vingttrois heures sur vingt-quatre avec une b***e de joueurs, de viveurs et de demoiselles qui vous affichent, vous démoralisent et vous ruinent ?… Vous me direz, » ajouta-telle, « que ce n’est pas mon affaire. » — « Ah ! madame, » répondit Casal en lui prenant la main et la lui baisant, d’un geste à la fois respectueux et familier qui toucha la jeune femme, « s’il y avait beaucoup de personnes dans la société qui vous ressemblassent… » — « Allons, allons, » fit-elle en le menaçant du doigt, « vous ne me flattez pas pour rien. Vous voulez que je vous donne l’occasion de vous justifier un peu, auprès de ma jolie amie, des médisances de d’Avançon ? Alors, venez me faire une petite visite dans ma baignoire à l’Opéra demain vendredi… »
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