Chapitre 5

470 Words
5Comme d’habitude, les mémos de messages téléphoniques s’empilaient sur le bureau de Serge Daetwiler. Comme d’habitude, l’homme d’affaires y répondrait par degré d’urgence dans les heures ou les jours à venir. Il avait appris que l’autorité s’exprimait aussi par la non-précipitation que l’on mettait à faire certaines choses. Ayant pris la suite de son père, il investissait depuis une quinzaine d’années dans les matières premières combustibles. Il y a cinq ans, il s’était tourné vers la mode dans le souci d’adoucir un peu l’image d’une société qui ne commercialisait que des produits polluants. La mode redorait ainsi le blason de l’entreprise familiale. En plus, ce monde l’amusait énormément. Il y avait tissé des relations fortes et drôles; il sortait beaucoup, rencontrait du monde. Serge Daetwiler était le prototype du séducteur. Grand, large d’épaules, blond au teint hâlé en permanence, il attirait les femmes comme un aimant. Elles tombaient toutes. Il avait eu à Genève toutes celles qu’il souhaitait. Et Dieu sait si, dans le monde de la mode, son «carnet de chasse» était bien garni. Une seule résistait. L’idée seule lui arrachait une grimace. Steph. La meilleure amie de Val, la plus proche. Quel con! Dès le départ, il avait fait le mauvais choix. Le sachant en couple avec Val, Steph n’avait jamais accepté d’entrevoir entre eux autre chose qu’une amitié. Pourtant… Il sentait qu’elle était la seule femme à l’attirer vraiment. Il n’aurait jamais les mots pour le lui expliquer. Sa liaison avec Val avait été tempétueuse dès l’origine. Parce qu’il était viscéralement infidèle et qu’elle était maladivement jalouse. Dans ces conditions, il aurait dû pressentir qu’ils n’arriveraient à rien. Mais elle ne le lâchait pas. Serge avait tout essayé: la gentillesse, le dialogue, l’humiliation, il avait épuisé la gamme des sentiments dont il était capable. Val le voulait, Val avait décidé qu’elle deviendrait sa femme et il ne savait comment s’en débarrasser. La petite voix d’Hélène, sa secrétaire, grésilla dans l’interphone: «Pour vous Monsieur, privé.» — Femme ou homme? — Femme! lâcha la secrétaire avec une ondulation de voix signifiant «comme d’habitude». Il jura entre ses dents, mais décrocha. — Oui. Ben oui, c’est moi. Oui, j’y vais. Non, mais ça ne commence qu’à vingt heures… Quoi, maintenant? Mais pourquoi voudrais-tu…? OK! Non, on va encore perdre du temps… Il sourit et raccrocha; puis il s’assit, bâilla et s’étira. Il n’avait jamais su résister. Une fois de plus, il craquait. Il appela sa secrétaire. Quand celle-ci pénétra dans la pièce, il était déjà en train de glisser ses effets personnels dans les poches de son veston. Hélène retint difficilement un sourire. Il marmonna, embarrassé: — Finalement, je pars maintenant. J’ai encore un rendez-vous. Hélène fixa la moquette pour éviter de croiser le regard de son patron et d’éclater de rire. — Bien, Monsieur. — Prenez les appels. Je verrai ça demain. — Demain matin, Monsieur? — Oui, enfin… je ne viendrai peut-être pas avant dix heures, j’ai cette soirée au Casting Café ce soir et j’ignore à quelle heure cela finira. — Bien, Monsieur. N’oubliez pas votre voyage à Paris. — Pas de problème, Hélène. Il quitta rapidement le bureau, et la secrétaire retourna à sa place en secouant la tête. «Je ne sais pas pourquoi il s’obstine à me mentir.»
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