Paimpol, caserne de la Brigade Territoriale Autonome (BTA), 14 heures 30.Rue Jean Moulin, dans le bâtiment aux murs extérieurs ardoisés, c’est l’effervescence. Avec l’aide du docteur Louargat, le portrait-robot du principal témoin a été établi. Un avis de recherche a été lancé et tout le monde s’apprête à être inondé de coups de téléphone ou de courriels. En prime, le capitaine Marceau a décidé de diffuser la photo dans la presse locale, et des dénonciations multiples, diverses, et pas toujours fondées sur des raisons avouables risquent de fleurir dans les heures et jours prochains. Parce que des grands blonds, minces, à cheveux courts, qui font du vélo avec l’accent teuton, début septembre en Bretagne, il y en a quelques-uns…
En attendant, le chef de brigade fait le point sur l’enquête avec l’adjudant Mercier et le major Kerilis.
Pendant que le reste des effectifs disponibles fait la “tournée” téléphonique des hôtels, campings ou chambres d’hôtes du secteur. Un sacré boulot en perspective…
— Bon, avant toute chose, je vais vous résumer les auditions de madame Guériec et du docteur Louargat… Madame Guériec d’abord. Elle déclare avoir quitté le cabinet juste avant 18 heures 45, pour retourner chez elle, rue de Kerlégan, avant d’aller à Plourivo pour son cours de danse country. J’ai vérifié, elle est arrivée à Plourivo entre 19 heures 05 et 19 heures 10, plusieurs témoignages le confirment. Comme nous savons que le docteur Guériec était toujours en vie à 19 heures 08, il lui est donc impossible d’avoir été mêlée “directement” à l’assassinat de son mari.
L’adjudant Mercier intervient, en homme d’expérience :
— Mais rien ne l’empêche d’avoir commandité le crime… Surtout qu’elle doit avoir un mobile… sérieux…
— Sérieux, en effet. Avec le fils que Guériec a eu d’un premier mariage, elle hérite d’un joli capital et de la moitié de ses biens immobiliers : le centre dentaire, son terrain et la maison paimpolaise. En plus, il avait aussi un deux-pièces à Saint-Jean-de-Luz et des parts dans plusieurs sociétés civiles immobilières. De quoi voir venir…
— Et de quoi donner des idées, ajoute avec ironie le major.
Ce à quoi le capitaine rétorque aussitôt, avec également un petit sourire :
— En même temps, toutes les femmes d’hommes riches ne tuent pas leur mari, non ?
— C’est vrai, mon capitaine ! Heureusement pour nous… Ils sont, pardon, ils étaient mariés depuis combien de temps ?
— Ils vivaient ensemble depuis 2005 et sont mariés depuis 2007. Et l’enquête de proximité ?
— Rien de palpitant. D’après les voisins, c’était un couple ordinaire, plutôt sympathique. Toujours aimable avec les voisins, pas de conflits de voisinage à signaler. Ils semblaient bien s’entendre malgré la différence d’âge – Guériec avait onze ans de plus que sa femme – et aucune scène de ménage particulière n’a été rapportée ni par les voisins ni par les employés du centre dentaire.
— Du côté des amis et relations, vous avez eu des échos ? demande le capitaine.
— On commence juste les auditions, on attendait que vous ayez rencontré la veuve.
— OK. Donc, pour la veuve, on continue l’enquête de routine, mais il semble que son alibi soit inattaquable et que le mobile ne tienne pas vraiment la route. Puisqu’elle pouvait disposer de l’argent de son mari et que leur couple fonctionnait bien, pourquoi l’aurait-elle fait tuer ?
— Effectivement ! réagit le major, ça ne colle pas vraiment.
— On la surveille quand même ?
— Non ! Pas pour l’instant. Le docteur Louargat maintenant. Il n’avait pas de clients en fin de journée, il a quitté le cabinet après avoir dit au revoir à Guériec, aux alentours de 19 heures. Il est passé prendre des affaires chez lui, chemin de Guilben, et était sur son bateau juste après 19 heures 15. Il y a deux plaisanciers qui ont discuté avec lui et qui m’ont confirmé qu’il était arrivé à cette heure-là. Louargat voulait sortir pour essayer du nouveau matériel, mais finalement, il a renoncé comme le vent était tombé et que l’écluse fermait à 21 heures 10.
— Donc pour lui, même cas de figure que pour madame Guériec. Nous savons que le dentiste était toujours vivant à 19 heures 08, et même plus tard, puisqu’il a reçu monsieur Schwarz. Il est donc matériellement impossible, d’après le témoignage du client de 18 heures 45, que Louargat soit l’assassin, ajoute le major.
Le capitaine ne peut qu’approuver et enchaîne :
— Après avoir décidé de ne pas sortir en mer, il a pris l’apéritif avec un collègue sur son bateau, ponton I du bassin 2, et il n’a débarqué que vers 20 heures 30 pour aller manger au Restaurant du Port. J’ai pu vérifier. Encore un alibi en béton armé, ajoute-t-il d’un ton désabusé.
— De toute façon, intervient l’adjudant Mercier, lui, il n’avait pas de mobile… Il n’avait rien à gagner à la mort de son associé… C’est sa veuve et le fils né du premier mariage qui héritent, alors…
— Effectivement, pour lui, l’argent ne pouvait pas être un mobile. Et aux dires de tout le personnel du centre, il s’entendait extrêmement bien avec son associé. Pas d’explication à attendre de ce côté-là non plus. Quant à une histoire passionnelle, cela semble peu vraisemblable. Comme monsieur et madame Guériec sont, d’après nos infos, fidèles, une histoire entre madame Guériec et le docteur Louargat est à exclure. Mais par contre, lui, il est bien célibataire… Il devait avoir des liaisons, non ? Mercier, vous avez trouvé quelque chose sur lui ?
— C’est une bonne question, mon capitaine ! En fait, sentimentalement parlant, il est difficile à suivre : il a 41 ans, a divorcé il y a huit ans. Sa femme est remariée et vit en Suisse. Et depuis son divorce, on ne peut pas dire qu’il ait eu des liaisons… stables. On lui prête beaucoup d’aventures, mais ce sont plutôt des rumeurs qu’autre chose. Personne n’a pu donner le moindre début de preuve… Vous ne lui avez pas posé la question, mon capitaine ?
— Oh si, Mercier ! Et je me suis fait répondre : « Désolé, Capitaine, c’est ma vie privée, cela n’a rien à voir avec le meurtre du docteur Guériec, alors vous comprendrez que je ne réponde pas. » Et on ne peut pas le forcer à répondre, j’en ai bien peur…
— Donc, si je comprends bien, mon capitaine, l’enquête repart à zéro ? Si Louargat et la veuve sont exclus du champ des suspects, il nous reste à nous plonger dans les auditions et vérifications d’emploi du temps de tous ceux et toutes celles qui, de près ou de loin, connaissaient le fonctionnement de la clinique : anciens employés, amis, relations professionnelles…
— Cachez votre joie, Adjudant, cachez votre joie ! On ne sait jamais, on aura peut-être une divine surprise avec les investigations scientifiques… Un bon test ADN qui nous donnerait le nom de l’assassin, ce serait bien, non ? En attendant, on a quand même fait un pas, on sait que le meurtre n’a pu avoir lieu qu’entre 19 heures 08 et 20 heures. Ça restreint un peu les recherches.
— Et cela ne nous fait que quelques dizaines d’alibis à vérifier…
*
Sur la table d’acacia, dans la petite maison aux volets jaune canari, non loin de l’abbaye de Beauport, des doigts s’agitent et composent un message fait de caractères découpés dans les journaux. Peu de temps après, les mêmes doigts glissent une enveloppe dans la boîte aux lettres de la poste de Kerity, adressée « Laure SADONGE, aux bons soins de Plestin FM, 22310 Plestin-les-Grèves. »
*
Dans la maison de son père, Benoît Guériec regarde avec émotion une petite coupe posée fièrement sur le bahut du salon. Il se revoit au retour de ce tournoi de football à Pléhédel. Il avait 10 ans et jouait dans les buts de l’équipe 1 du Stade Paimpolais FC. Ce jour-là, ils avaient gagné tous leurs matches, sans encaisser un seul but. Qu’il était fier, son père ! Il le revoit rapporter triomphalement la coupe à la maison et exploser de joie en expliquant à sa femme que le “petit” avait presque remporté la coupe du monde… Il revoit ses parents riant aux éclats en le félicitant pour la énième fois. Il les revoit comme si c’était hier. Il les revoit, et pleure. À chaudes larmes.
Appuyée contre le chambranle de la porte, n’osant pas troubler ce moment si personnel, Dominique regarde ce grand gosse de 29 ans qui laisse éclater sa peine.
1 À part dans tous mes livres précédents, même édition.
III