Chapitre I-2

1059 Worte
« Le frein avant ! Le frein avant ! Surtout, y aller doucement, sinon je bloque mes roues et c’est le saut de l’ange assuré… » Le plus délicatement possible, sa main gauche presse la manette de frein. Les yeux rivés sur la route qui défile, il ne peut voir le câble sortir de sa mâchoire et se mettre aux abonnés absents. Mais son cerveau a déjà compris qu’il est temps d’appliquer le plan B. S’il y en a un. Pris de panique, les avant-bras malmenés par les trépidations du guidon, l’avocat cherche désespérément quelle serait la moins mauvaise solution. Il dévale maintenant la pente à près de 70 kilomètres/heure. Et dans moins de cinq secondes, il avoisinera les 90 à l’heure. Quoi qu’il décide, il va se faire mal, très, très mal. Sauter du vélo ? Se jeter dans le fossé ? Avec les murets des maisons et les poteaux téléphoniques, ce serait de la folie ! Se laisser tomber ? Non ! Trop dangereux… Sa seule, minime, chance, c’est d’arriver jusqu’au carrefour du bas et tenter de négocier le virage à droite qui le ramènerait vers la route de Morlaix. Essayer de tourner à gauche pour reprendre la route de la Corniche est impossible, compte tenu de l’angulation des routes. Les bras tétanisés, la bouche grande ouverte pour essayer de respirer, terrorisé par la peur, le cycliste fou n’est plus qu’à cinquante mètres de l’intersection. « Pourvu qu’il n’y ait personne en face, pourvu qu’il… » Les mots se figent dans sa bouche. Devant lui, la benne à ordures, en plein ramassage. Le chauffeur, le regard sur son rétroviseur, n’a pas le temps de réaliser. Philippe Bellec, d’un dernier coup de guidon désespéré, tente de passer entre le camion et les maisons. Lancé à près de 100 kilomètres/heure, le VTT n’est plus manœuvrable et s’écrase avec une violence inouïe contre l’imposante calandre orange. La tête de l’avocat explose littéralement contre le pare-brise, et c’est un corps désarticulé qui se retrouve projeté à plus de cinq mètres et qui retombe en porte-à-faux sur le muret d’une maison aux volets roses, pour un ultime et posthume coup du lapin. * Maître Bellec n’a vraisemblablement pas eu le temps d’une dernière plaidoirie pour recommander son âme à Dieu. C’est en tout cas ce que, là-haut, semble penser LUI qui, de son poste d’observation, lance à mi-voix une épitaphe sans ambiguïté : — Va au diable, s****d ! Tu n’as que ce que tu mérites : une benne à ordures en guise de corbillard ! Puis il range ses jumelles dans sa parka et prend son téléphone portable. — Allô ! Une voix féminine, visiblement anxieuse, lui répond. — Alors ? — C’est fait. — Est-ce qu’il a bien souffert ? — T’en fais pas, ma chérie, il a eu toute la descente pour se voir crever. — Je suis contente, si tu savais comme je suis contente ! — Allez, je raccroche, les flics ne vont pas tarder. Reposant son mobile sur le lit, ELLE sourit. Enfin… * Le dimanche matin, Le Télégramme fait ses choux gras de la disparition de l’avocat guingampais. Manchette en première page, trente lignes en régionale et près d’une demi-page en locale : « TRAGIQUE ACCIDENT DE VÉLO À LOCQUIREC, le bâtonnier de l’ordre des avocats guingampais a trouvé la mort samedi matin vers 9 heures 45. Âgé de 49 ans, Philippe BELLEC, avocat de renom dans la sous-préfecture des Côtes d’Armor, était une figure bien connue des Locquirécois. Fils de l’ancien maire, il participait activement à la vie locale. Viceprésident de l’Office de Tourisme Locquirec-Guimaëc, trésorier du tout nouveau club nautique, secrétaire de la société de chasse, il était estimé de tous. On lui prêtait même des ambitions politiques. Il tenait la corde pour la désignation du prochain candidat socialiste aux élections municipales de 2008. Né dans la région vannetaise en 1957, il a passé son enfance à Rennes, mais ne manquait jamais de revenir dans le Trégor finistérien, berceau de sa famille, pour les vacances scolaires. Après des études de droit à l’UBO de Brest, il s’installe comme avocat à Guingamp en 1981. Très vite… » Dégoûté devant cette avalanche de compliments, LUI jette le journal sur la table basse du salon. — Les enfoirés ! Ils ont oublié quelque chose sur son CV… Mais moi, pas ! Et il reprend sa lecture, s’intéressant uniquement aux progrès de l’enquête. Bien vite le voilà rassuré, les gendarmes de Plouégat ont d’ores et déjà conclu à un accident dû à une défaillance du système de freinage ou à un malaise. Pas d’autopsie, pas d’expertise de la bicyclette, LUI peut dormir tranquille. Dormir tranquille, pas si sûr ! Une autre tâche le préoccupe… Ce soir, l’Île-Verte va changer de couleur. * Guimaëc, quelques jours plus tard. Assis dans sa Clio grise, LUI observe attentivement la devanture verte et blanche du cabinet vétérinaire du docteur Lepinson. En principe, le mercredi matin, il est très rare qu’il y ait des clients entre 8 heures 30 et 9 heures. Et d’autant plus que les clients savent tous maintenant que c’est le jour de la remplaçante venue de Plouigneau, Ghislaine. Donc, pas de chirurgie ni d’assistante… Il est à peine neuf heures moins le quart quand LUI pousse la porte vitrée du cabinet en faisant joyeusement tintinnabuler les clochettes. — Bonjour ! lance-t-il d’un ton faussement enjoué. Un bonjour qui sonne creux dans la salle d’attente encore déserte à cette heure matinale. D’un regard sur la gauche, il a le temps d’identifier les différents sacs de nourriture pour chiens et chats disponibles. Reposant sans se presser sa mug de Nescafé, Ghislaine sort de l’arrière-salle. — Bonjour Monsieur, vous désirez ? — J’aurais voulu un sac de Croissance Plus, pour mon petit chat. — En 2 ou en 5 kilos ? — C’est un tel goinfre… Donnez-moi du 5 kilos, s’il vous plaît. — Mais bien sûr. D’un geste assuré, elle se tourne vers les étagères qui ornent les murs de la salle d’attente. — Je suis désolée, Monsieur, mais je n’en ai plus qu’en 2 kilos… — Non, non ! Je préférerais en 5 kilos. Vous êtes sûre que vous n’en avez pas ? — Attendez deux minutes, je vais aller voir en réserve, lance-t-elle avant de disparaître par une porte. Deux minutes… C’est plus qu’il n’en faut à LUI pour faire ce qu’il a à faire. D’une main déterminée, il pousse la porte de la salle de consultation, fait le tour de la table d’examen et ouvre le tiroir “secret”, celui qui abrite les flacons de produit euthanasiant. Cinq flacons de T61 lui tendent les bras. Deux lui suffisent. Il les glisse très vite dans la poche intérieure de sa parka grise. De même que deux seringues de vingt centimètres cubes et quelques aiguilles qui traînent sur l’évier. Moins d’une minute s’est écoulé avant qu’il ne se retrouve dans la salle d’attente. C’est une Ghislaine déçue qui revient de la réserve. — Je suis vraiment désolée, Monsieur, mais nous n’en avons plus. Vous voulez que je vous en commande ? Nous l’aurons demain en milieu de matinée. — Oh oui ! S’il vous plaît ! — Et c’est à quel nom ? Après avoir donné un nom d’emprunt, complètement fantaisiste, LUI s’en va, particulièrement heureux du déroulement des opérations. Tout se passe comme prévu ! jubile-t-il.
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