Chapitre II-1

3099 Worte
II Locquirec, vendredi 5 mai 2006. 23 heures 40. L’impasse du Corbeau a un faux air de Champs-Élysées, un soir de couvre-feu ou de coupure d’électricité. La lune est réduite à sa plus simple expression et, comme les lampadaires municipaux sont aux abonnés absents depuis 23 heures 30, il vaut mieux avoir son D.E.I., si l’on veut voir quelque chose. D.E.I., mot d’énarque pour torche électrique, ou Dispositif d’Éclairage Individuel… Bref, on ne voit pas grand-chose… Le dernier chien a fini son tour d’après-film voilà plus de trois quarts d’heure quand une Clio grise fait son apparition dans l’impasse. Seuls, ses feux de position sont allumés. Pas besoin de paroles entre LUI et ELLE, ils ont répété la scène tant de fois qu’ils savent parfaitement leur rôle. La voiture va faire demi-tour au bout de l’impasse. ELLE descend, son téléphone mobile à la main. Vêtue de noir des pieds à la tête, seul un lapin nyctalope ayant avalé trois kilos de carottes aurait des chances de la voir. LUI sort précautionneusement un étrange attirail du coffre de la voiture, coffre qu’il ne referme même pas, pour éviter tout bruit intempestif. Perché quelque part sur la Pointe du Corbeau, un hibou y va de son noctambule hululement. Un duo de chiens, du côté du Moguérou, semble, curieusement, lui faire écho. LUI n’en a cure. Son matériel soigneusement enroulé autour du cou, il revient en arrière, direction Route des Sables Blancs. Moins de deux cents mètres à marcher et le voilà à l’endroit fatidique. Au pied d’un pylône électrique. LUI dépose délicatement son chargement dans le fossé et retourne à sa voiture dont il sort, sans un bruit, une grosse branche de pin parasol récupérée depuis plus de six mois, un soir de tempête, dans le Camping des Pins, au Fond de la Baie. La branche rejoint le reste du matériel hors de la vue de promeneurs éventuels et LUI retrouve sa voiture pour un démarrage aussi silencieux que possible. Deux minutes de route, et il gare sa voiture dans la Nouvelle Côte, juste au-dessous du cimetière. Peu de temps après, passant par la rue du Moguérou et le chemin des douaniers il se retrouve aux côtés d’ELLE. Miracle de la topographie locquirécoise… — Rien de nouveau ? chuchote-t-il. — RAS, répond-elle, usant d’un vocabulaire militaire de circonstance. — OK. Bon, je vais tout installer. On est bien dans les temps. Tu me préviens comme convenu. — No problemo. Et… m***e ! Sans répondre, et sans se retourner, LUI retourne au pied du poteau EDF près de son matériel. D’une poche de sa parka, il extrait une lampe de mineur qu’il allume aussitôt et fixe sur son front. Elle éclaire à peine, car il a pris soin de recouvrir l’optique de papier crépon, pour être sûr que le halo lumineux ne puisse pas être aperçu, même à travers les clôtures ou arbustes des jardins environnants. Puis, d’un geste bien assuré, il attrape un bout de l’écoute de marine, couleur bleu nuit, déposée il y a cinq minutes et s’agenouille près du pylône. D’une autre poche de son inépuisable vêtement, il sort un mètre ruban, repère quatre-vingt centimètres de hauteur et fait un tour mort autour du béton. Deux demi-clés pour faire le nœud et il repose le cordage au sol. Minuit moins cinq à sa montre. Bientôt minuit, l’heure du crime… pense-t-il en souriant. Maintenant, plus rien d’autre à faire qu’attendre. Et d’espérer qu’une b***e d’ados motorisés n’aura pas l’idée malencontreuse de venir visiter la Pointe du Corbeau by night. Ou qu’un chien-chien à sa mémère n’aura pas une envie pressante après avoir vu Julien Courbet à la télé. Avec précaution, il s’allonge dans le fossé, remerciant Dame Météo de ne pas avoir fait pleuvoir depuis deux jours… * Patricia Le Guen habite une petite maison douillette, non loin du lavoir de Pors ar Villiec, côté Sables Blancs. Il ne fait pas froid ce soir et pourtant, un grand feu de bois crépite dans sa cheminée. Il aurait sans doute besoin d’être ravivé avec un grand coup de tisonnier et quelques bûches. Lesquelles attendent sagement sur le côté de l’âtre… Mais Patricia a les mains trop occupées. Allongée, nue, sur le canapé, elle caresse tendrement le visage de son amant. À genoux à côté d’elle, François Lebault embrasse doucement ses petits seins pointus, pendant que sa main droite remonte malicieusement le long de ses cuisses… — Non, sois raisonnable, François. On n’a plus le temps. — Juste un petit câlin… insiste-t-il, tel un gamin implorant un dernier tour de manège. — Non ! dit-elle d’un ton un peu plus sec en se remettant assise. Mon mari rentre vers une heure moins le quart. J’ai juste le temps de remettre un peu d’ordre et de prendre ma douche ! — Allez… ma petite Patoune à son Fanfan… réinsiste-t-il d’une voix enfantine, accompagnant ses paroles d’une caresse… beaucoup plus adulte. Repoussant vivement sa main inquisitrice, Patricia sourit : — Écoute, j’en ai aussi envie que toi, mais faut que tu y ailles maintenant. Sois gentil… j’t’en prie… Le feu expire, François Lebault soupire. Un dernier b****r, et, à contrecœur, il enfile ses vêtements éparpillés aux quatre coins du salon, témoignage d’une épique séance de jambes en l’air. — Et vendredi prochain, je peux venir ? demandet-il sur le pas de la porte. — Je ne sais pas encore. Hervé ne m’a pas dit s’il travaillait. — Tu me téléphones ? — Dès que je sais, promet-elle. Un rapide b****r, et elle ajoute : — Surtout, ne fais pas trop de bruit en repartant… C’est évidemment le moment choisi par le chat de la maison pour surgir de l’ombre et venir se coller en plein milieu de l’allée. Juste quand l’amant éconduit se met à avancer. Bousculé violemment, le chat pousse un miaulement de douleur qui déchire la nuit, et s’enfuit, la queue entre les jambes. — Eh bien comme ça, on est deux ! marmonne François, arborant un petit sourire. Sa moto d’enduro attend gentiment entre deux arbres, tout près du portail. Pas un bruit aux alentours, à part ce lancinant hululement venant du cœur des arbres, du côté de la Pointe. Aussi silencieusement que possible, il pousse sa KTM sur le chemin cahoteux qui sépare la maison de sa maîtresse de la route bitumée. Maintenant que son oreille s’est réhabituée au silence, il entend distinctement les vagues se briser sur la plage. Bien à l’abri derrière un arbre, ELLE a entendu le chat miauler. Même si le bruit est encore faible, elle entend à présent des pas qui remontent le sentier des douaniers. L’heure du signal ! Son mobile n’a pas quitté ses mains depuis sa descente de voiture. Elle a tellement attendu ce moment ! Une pression sur la touche du dernier numéro appelé, et LUI est aussitôt prévenu par les vibrations de son téléphone que le motard ne va pas tarder. D’un geste leste malgré son demi-siècle, il sort de son fossé, empoigne au pied du pylône le bout du cordage resté libre et part de l’autre côté de la route. En ayant soin de le tendre au maximum. Un trou dans le grillage, soigneusement préparé quelques nuits auparavant, lui permet d’enrouler l’écoute autour du tronc d’un vénérable pin parasol. Là aussi un petit réglage de hauteur, pour que la corde soit au bon niveau, puis il tend l’écoute au maximum, fait un tour mort autour de l’arbre, deux demi-boucles… « La catapulte à enfoirés » comme il l’appelle, est prête… LUI peut retrouver son fossé… * Pour l’instant, l’enfoiré pousse. Pousse et rêvasse. Baignant encore dans le tendre souvenir de ses chaudes étreintes, François Lebault réalise péniblement qu’il a rejoint la route et qu’il peut enfourcher sa moto. « Allez hop, pas de casque, il me faut de l’air frais ! » Un petit coup de kick et la KTM ronronne. Pas de plaisir, mais de puissance cachée. — Vas-y, Cocotte, ramène-moi à la maison ! lance-t-il à sa bécane en démarrant. Après le premier virage à angle droit, abordé à vitesse raisonnable, arrive une petite ligne droite. Trop courte pour monter ses vitesses quand on est un pilote sensé et en pleine possession de ses moyens. Mais quand on a bu quelques verres de vin, trois cognacs et qu’on se prend pour Rocco Sifredi, rien n’est impossible. Alors, on pousse sa seconde puis sa troisième. Les 80 kilomètres/heure sont vite atteints… Et, à cette vitesse-là, une corde bleu nuit, tendue en travers de la route, on ne la voit pas… La fourche de la moto bloquée d’un seul coup, le corps du pilote se trouve propulsé dans les airs avec une violence extrême. Plus de dix mètres en avant. François Lebault n’a pas le temps de comprendre. Son saut de l’ange se termine par un bruit flasque mais horrible, celui de la chair qui s’écrase au sol. Comme s’il était tombé du quatrième étage d’un immeuble. Un bruit affreux, mais discret. Pas un chien n’a bronché aux alentours. Et même la moto, devenue orpheline, ne fait pas plus de bruit en tombant qu’une poubelle métallique renversée par le vent. LUI a déjà bondi de sa cachette. En quelques secondes, le cordage est soigneusement enroulé autour de son bras. Puis il récupère la grosse branche de pin parasol dans le fossé et la place une cinquantaine de centimètres devant la roue avant de la moto. Légèrement en biais. Maintenant LUI hésite. S’attarder sur les lieux serait très imprudent, mais en même temps, il aimerait bien savoir si sa victime est morte ou pas… Trop avide de savoir, LUI s’avance d’un pas rapide vers la masse informe qui s’étale sur le macadam. À michemin, il s’arrête net et fait demi-tour, s’en prenant à lui-même : « T’es trop c*n ! Non vraiment… t’es trop c*n ! Risquer de tout faire rater pour un détail ! Tu t’en fous qu’il soit mort sur le coup. Après une gamelle pareille, c’est minimum traumatisme crânien, multiples fractures invalidantes et, sans doute, paralysie… De toute façon, sa vie est f****e. Bien f****e… C’est le principal ! Non ? » Moins de trois minutes plus tard, ELLE et LUI se retrouvent au bout de l’impasse toujours endormie. Comme LUI reste silencieux, ELLE ne peut s’empêcher de le questionner : — Et alors ? — Alors, c’est bon. — Il est mort ? — Écoute… je n’en suis pas sûr. Je n’ai pas eu le temps de vérifier… Mais faut pas traîner ici. Allez viens, on s’en va. * Au volant de sa Twingo, Hervé Le Guen ne se doute de rien. Il ne se doute déjà pas qu’il est cocu depuis près d’un an, alors comment voulez-vous qu’il imagine qu’il puisse trouver un cadavre au milieu de l’Impasse du Corbeau ? Et au milieu de la nuit, 0 heure 40 pour être précis. Quand il voit la tache sombre étalée sur la route, il pense d’abord qu’il s’agit d’une bâche que le vent aura emportée et déposée là. Alors, il se contente de ralentir avant de rouler dessus. Ce n’est qu’à quelques mètres de l’obstacle qu’il aperçoit dans la lumière des phares ce qui semble bien… — p****n, mais c’est un mec ! Il écrase les freins et bondit de sa voiture, une torche électrique à la main. Avec précaution, on ne sait jamais, il s’avance. Bien qu’endurci par quelques années d’armée et vingt ans comme contrôleur à la SNCF, il n’en mène pas large quand il arrive près du corps allongé. « Si c’est un simulateur et s’il a des complices, dans cinq secondes, mon compte est bon », pense-t-il. Et comme pour se donner du courage, il rajoute à voix basse : — Et mon mot le plus long sera OUYOUYOUILLE, en douze lettres… Alors, pour se rassurer et essayer de comprendre, il balaie les alentours avec le faisceau hyperpuissant de sa lampe électrique. Pas de bandits de grand chemin derrière les buissons ou dans les fossés, c’est déjà ça. Il s’apprête à éclairer un peu plus loin sur la route, quand il entend un faible, un très faible gémissement, venant de la masse étalée sur le sol. S’agenouillant aussitôt, il entend une voix quasiment imperceptible qui balbutie : — Aaaa… cooom… pris… — Vous m’entendez ? — Aaaa ompris… — Je suis désolé, je ne comprends pas. Ne bougez surtout pas, ajoute-t-il, sans réaliser la bêtise de sa phrase, j’appelle les pompiers. Ce qu’il fait sans attendre avec le portable resté dans la voiture, avant de retourner auprès du blessé. Bien que secouriste breveté, il se sent impuissant face à un cas pareil. Du sang coule de l’arrière de la tête et l’angulation des bras et des jambes laisse supposer de nombreuses fractures. Primo non nocere, avant tout ne pas nuire, se rappelle-t-il de ses cours de secourisme. Pas question de le bouger, la seule chose à faire, c’est de le tenir au chaud. Mais comme il n’a pas de couverture dans la voiture, il faut aller en chercher une dans une des maisons environnantes. Et se faire ouvrir une porte à une heure du matin, en prétendant qu’il y a eu un accident, ce n’est pas du gâteau. Et pas seulement à Locquirec… Enfin, à la sixième maison, le vantail d’un volet du premier étage s’entrouvre… Quelques palabres encore, et Hervé Le Guen, une grosse couverture à la main, retrouve le blessé. Qui ne l’est plus. C’est un cadavre, encore tout chaud, que les pompiers de Lanmeur emportent vers l’hôpital de Morlaix. * À la gendarmerie de Plouégat, en ce samedi matin, c’est l’effervescence des grands jours. Le capitaine Meunier, chef de brigade, vient juste de parcourir le rapport de ses collègues de Plouigneau, de permanence la nuit dernière. À ses côtés, le maréchal des logis André Galibert et Lauriane Dorchel, gendarmette de son état, attendent patiemment que le grand manitou les mette au courant. — La victime s’appelle François Lebault, 49 ans, domicilié 17 route du Douron à Plouégat-Guérand. Professeur d’histoire et de géographie au lycée Félix Le Dantec de Lannion, situation familiale : instance de divorce, deux enfants. — François Lebault ! sursaute la gendarmette. Mais, c’est un copain à mon père ! Ils devaient dîner ensemble ce soir ! — Désolé pour votre père… — Ça va lui faire un sacré choc ! — Et quelles sont les circonstances de l’accident ? intervient le maréchal des logis. — Impasse du Corbeau à Locquirec, il roulait apparemment à grande vitesse sur une motocyclette, sans casque, quand il a heurté très violemment une grosse branche tombée d’un vieux pin parasol. La roue de la moto s’est bloquée et son corps a été projeté à plus de dix mètres. Il n’est pas mort sur le coup, un témoin l’a entendu marmonner quelques mots à 0 heures 45. Il est décédé quelques instants plus tard, avant que les pompiers et les collègues arrivent. — Et qu’est-ce qu’il faisait là à cette heure ? interroge le MDL. — On n’en sait rien. Il n’y a aucun témoin, à part celui qui a découvert l’accident… un certain… Hervé Le Guen, contrôleur à la SNCF. — Et alors, qu’est-ce qu’on fait, Chef ? — Hum ! Lauriane, vous, vous restez là pour prendre la déposition du témoin, il doit passer dans la matinée. Galibert, vous partez avec Le Gall sur les lieux et vous m’interrogez tous les voisins, pour savoir s’ils n’ont rien entendu. Qu’on essaye au moins de connaître l’heure de l’accident ! Et cet après-midi… — On est samedi, Chef ! — Ah ! oui, c’est vrai… Bon, ça attendra lundi ! vous me faites une enquête de voisinage autour du domicile de la victime. Il me faut votre rapport pour 16 heures lundi ! * Au bar de Chez Tilly, on ne parle que de ça. Même si la nouvelle n’a pas encore été publiée dans les journaux, elle a fait le tour du pays comme une traînée de poudre. Pierrick, expert en rouge limé, y va de son éloge funèbre : — François, j’vais te dire, je pouvais pas l’encadrer. Plus c*n que lui, même à la Samaritaine tu trouves pas ! — Ohé ! Tu pousses un peu quand même. Il était sympa ! intervient Dédé, plus porté sur la côte. Du Rhône. — Tu parles ! C’é-tait-t’un-c*n-nard ! De première. Avec ses magouilles politicardes et ses idées écolos à la c*n, à part la m***e, il a rien foutu. — C’était un type bien, François, moi je l’aimais bien ! On a fait la bringue ensemble, et on est toujours restés copains ! s’interpose P’tit Lu, son inamovible cigarillo éteint, fiché au coin des lèvres. Comme il s’appelle Édouard, on ne sait pas trop d’où vient son surnom. Est-ce de sa petite taille ou de sa capacité à être facilement beurré ? Seule, Santa Rosa, patronne des buveurs bretons, doit encore le savoir… — Je vais vous dire encore mieux ! François, il aurait mérité d’être maire ! ajoute-t-il. Ce qui fait bondir de rage l’adepte de limonade améliorée. — Bon, Yvan, tu me remets un petit rouge et un Banco, j’veux pas entendre ça… Maire ! Maire ! Maire-deux plutôt ! Et fier de son jeu de mots, il s’enquille son verre. c*l sec. Devant les yeux atterrés de Jojo, la serveuse, qui lui lance : — Décidément, Pierrick, t’es toujours aussi taré ! * De l’autre côté de la place, pas la même ambiance, sur la terrasse en bois de l’Hôtel du Port, point de chute habituel du défunt. Une dizaine de clients profitent, l’air morose, du soleil de mai. Presque tous membres de LA b***e, ce sont des copains de la victime de cette nuit. De vieux copains. Qui ont fait les 400 coups ensemble, au milieu des années soixante-dix, quand ils formaient LA b***e, celle qui s’appropriait les bars du port et passait ses soirées entre la crêperie de madame Plomellec, la maison du Moulin de la Rive et le Bois de la Roche, la boîte de nuit de l’époque. Les yeux fixés sur son kir à la mûre, Isabelle Lebech, la fin de quarantaine radieuse d’ordinaire, résume d’une voix éteinte le sentiment général : — J’arrive pas à le croire… François, mort ! Aussi brutalement ! Mais c’est pas possible ! dit-elle, avant que des larmes ne commencent à couler sur ses joues déjà bronzées. Assis à une autre table, Jean-Pierre Jégaden, professeur d’anglais au collège du Penker à Plestin tapote doucement la main de sa femme Claude dont les yeux rougis témoignent de la tristesse. — Quand tu penses qu’hier midi, on bouffait ensemble à la cafet’… et qu’aujourd’hui, il est plus là… — François… si jeune ! Partir comme ça ! C’est dégueulasse ! C’est vraiment dégueulasse ! s’indigne Gérard Dorchel, chef d’équipe à la DDE. Et quand tu penses qu’on devait faire la fête avec lui ce soir ! Assise sur la rambarde, les yeux rougis, Mariette Bellec a du mal à cacher sa peine. — Philippe est à peine enterré, et maintenant c’est François… C’est un cauchemar, un cauchemar ! La voix noyée de larmes, elle essuie maladroitement son visage. Avant que Gérard ne la prenne dans ses bras, pour essayer de la consoler. Arrivant en trombe de la Vieille Côte, une rutilante Triumph TR4, vestige des sixties, pile devant la terrasse. Avec son casque en cuir et ses grosses lunettes de protection, le conducteur ressemble à un pilote de voiture de course des années 30. Ou à un pilote des débuts de l’aéropostale. Jean-Patrick Gosset, concessionnaire BMW durant ses heures de travail, et frimeur invétéré le reste du temps, s’en extrait avec peine, en claquant la portière violemment. — Vous savez ? Oui, à voir vos gueules d’enterrement, vous savez ! — Oh ! Ta gueule, Jean-Pat’, t’es vraiment pas drôle ! lance Mariette. — Ça le ressuscitera pas de faire la tronche. Tiens, Philippe, tu me sers un panache, s’il te plaît ! Le spectacle continue. Comment tu dis, toi qu’es prof d’anglais ? Sancho must go home ? Interpellé directement, Jean-Pierre Jégaden repousse brutalement sa chaise et se lève d’un bond. — Mon pauvre Jean-Pat’… Si on élisait le président de la connerie, tu passerais au premier tour ! Tu viens, Claude, on s’en va. Ce mec n’a aucun respect… On se retrouve aux Algues ce soir ? demande-t-il à la cantonade. — OK ! 9 heures-9 heures un quart, répond Isabelle… * À la même heure, un couple de jeunes randonneurs marche allègrement sur le sentier des douaniers. Partis voilà près de 2 heures du pont de Toul an Héry, la frontière Côtes d’Armor-Finistère, ils découvrent le littoral du “Petit Trégor”, cher aux historiens locaux. Ils sont passés, sans un regard, sur les lieux de l’accident de la veille. C’est tout juste s’ils ont remarqué la voiture de gendarmerie stationnée dans l’impasse du Corbeau. Ne songeant qu’au plaisir de marcher, sans quitter des yeux le spectacle unique de la baie de Lannion qui s’offre à eux. Après la plage des Sables Blancs, ils abordent la falaise de Poul Cerf qui doit les mener jusqu’au Moulin de la Rive, la dernière étape matinale de leur périple. Avant la pause pique-n***e à la grecque, prévue au Caplan, près de la plage chère au défunt bâtonnier de Guingamp.
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