Un nouveau monde

1260 Mots
CJ inspira profondément l’air sec qui s’engouffrait par la fenêtre entrouverte du taxi. Le bruit de la ville l’entourait déjà : moteurs vrombissants, klaxons impatients, bribes de conversations dans une langue qu’elle comprenait à moitié. Les enseignes lumineuses défilaient, colorant la vitre de reflets étranges. Elle aurait voulu que ce soit un rêve, qu’elle puisse rouvrir les yeux et retrouver la petite chambre qu’elle partageait avec Xander, mais la valise lourde posée contre ses jambes et la boule dans sa gorge lui rappelaient qu’elle était bien là, loin de tout ce qu’elle connaissait. Le taxi s’arrêta devant une grande résidence universitaire. Le bâtiment, moderne, de verre et d’acier, lui renvoya son propre reflet fatigué. Ses yeux encore gonflés des larmes versées à l’aéroport ne trompaient pas. Le chauffeur l’aida à descendre, mais elle refusa poliment quand il voulut porter sa valise. Ses mains tremblaient un peu, mais elle voulait garder l’impression de contrôler au moins quelque chose. À l’accueil, une femme blonde au sourire mécanique lui remit une clé et un badge magnétique. « Chambre 412. Quatrième étage. Bienvenue. » CJ hocha la tête, murmurant un merci presque inaudible. Elle monta seule l’escalier, chaque pas résonnant comme une sentence. La chambre n’avait rien de chaleureux : un lit simple, une armoire métallique, un bureau, un rideau beige trop court qui laissait passer la lumière. Tout sentait le neuf impersonnel, ce mélange de peinture et de désinfectant. CJ posa sa valise au pied du lit, s’assit, et resta là quelques minutes, immobile. Le silence lui paraissait assourdissant. Elle sortit son téléphone par réflexe, l’écran s’illumina sur la photo d’accueil : un selfie d’elle et Xander, collés l’un contre l’autre, leurs sourires immenses malgré la fatigue de la fête la veille. Son cœur se serra brutalement. Elle composa son numéro. - Tu es bien arrivée ? demanda sa voix, grave mais douce, lorsqu’il décrocha. CJ ferma les yeux, laissant couler une larme. - Oui … la chambre est moche, dit-elle en essayant de rire. - Tu veux que je t’envoie un poster ? Je t’imprime ma tête en grand, comme ça tu ne pourras pas m’oublier. Elle rit malgré elle. Ce rire-là, léger, lui fit un bien fou. - Idiot… Ils parlèrent longtemps. Xander voulait tout savoir : le trajet, l’accueil, la chambre. Elle lui décrivit chaque détail, comme pour conjurer le vide autour d’elle. Lui, en retour, lui raconta sa journée avec une simplicité tendre. Il avait traîné avec Alex et Adam, pris une pizza en ville, mais avoua que tout lui paraissait fade sans elle. - Je vais t’appeler tous les soirs, promit-il. Même si c’est juste pour t’entendre respirer. - Et moi, je vais survivre grâce à ça, souffla-t-elle. Quand l’appel prit fin, CJ resta longtemps le téléphone serré contre sa poitrine. Puis elle ouvrit enfin sa valise. Ranger ses affaires lui donna l’impression de poser une première pierre, de se fabriquer un coin de monde à elle dans cette chambre glaciale. Elle accrocha une photo d’eux deux au mur, posa sur le bureau une petite boîte à bijoux offerte par son père, sortit son plaid préféré pour couvrir le lit. Lentement, l’espace changeait. Mais l’absence restait. Les premiers jours furent un mélange étrange de découvertes et de solitude. L’université était immense, peuplée de visages nouveaux. Les couloirs résonnaient de langues différentes, et CJ se sentait minuscule, perdue dans la foule. Elle suivait les indications sur les panneaux, notait tout dans un petit carnet pour ne rien oublier. Les cours lui semblaient passionnants mais exigeants ; l’accent des professeurs la déstabilisait parfois, elle devait redoubler d’attention pour tout comprendre. Le soir, la chambre redevenait son refuge. Elle appelait Xander en visio. Parfois il lui montrait la b***e au complet, Alex et Léo hurlant des bêtises en arrière-plan, Kevin qui faisait mine de la supplier de revenir, Adam qui levait un verre en son honneur. Ces moments-là la faisaient rire aux éclats, et elle se sentait un peu moins loin. Mais quand l’écran s’éteignait, la solitude reprenait le dessus. Une nuit, incapable de dormir, elle sortit marcher autour du campus. L’air était froid, le ciel parsemé d’étoiles qu’elle ne reconnaissait pas. Elle pensa à Xander, à leur dernière nuit ensemble. Elle revit ses bras qui l’entouraient, ses murmures pour l’apaiser, ses lèvres sur son front. La mémoire de sa chaleur l’empêchait de s’effondrer. « Tu es forte », s’encouragea-t-elle en serrant les poings. « Tu vas tenir. » Un samedi matin, CJ décida de se perdre volontairement dans la ville. Elle prit le métro sans but précis, descendit au hasard. Les rues grouillaient de monde, les vitrines étincelaient. Elle s’arrêta devant une librairie et entra, attirée par l’odeur familière du papier. Feuilletant des ouvrages d’art, elle retrouva une étincelle de ce qui la faisait vibrer : dessiner, créer, rêver. Elle acheta un carnet de croquis et quelques crayons. De retour dans sa chambre, elle s’installa au bureau et commença à tracer des lignes. D’abord timides, puis plus assurées. Elle dessina des visages : celui de Xander, évidemment, mais aussi ceux de ses amis, de son père, et même de sa mère malgré tout. À chaque coup de crayon, elle sentait un poids s’alléger. Quand elle montra ses dessins à Xander en visio, il resta bouche bée. - Bébé… c’est incroyable. Tu devrais en faire plus. - C’est la seule chose qui m’empêche de devenir folle, avoua-t-elle. - Alors promets-moi de ne pas arrêter. Je veux une galerie entière quand tu rentres. Ils parlèrent ensuite de leurs projets. Xander lui raconta qu’il s’était enfin inscrit dans un programme de programmation informatique, qu’il passait des heures à coder avec passion. Ses yeux brillaient à travers l’écran, et CJ se sentit à la fois fière et jalouse de son enthousiasme. - Tu sais quoi ? dit-il soudain. Quand tu reviendras, je veux qu’on monte quelque chose ensemble. Toi avec ton art, moi avec mes logiciels. On créera un truc qui nous ressemble. Elle sourit. Pour la première fois depuis son arrivée, l’avenir lui sembla un peu moins effrayant. Pourtant, chaque soir, avant de s’endormir, CJ touchait l’oreiller vide à côté d’elle. Elle se surprenait parfois à parler toute seule, comme si Xander pouvait l’entendre. Elle lui confiait ses doutes, ses peurs, ses petites victoires de la journée. Le silence ne répondait pas, mais elle se sentait moins seule. Un soir, alors qu’elle allait raccrocher après leur appel quotidien, Xander s’attarda. - CJ… je sais que c’est dur. Mais promets-moi de tenir. - Tu crois que je vais lâcher, toi ? - Non, mais… j’ai peur pour toi. J’ai peur que tu t’éteignes. Elle fixa l’écran, son cœur serré. - Tu es ma lumière, Xander. Tant que tu es là, même à travers ce téléphone, je ne m’éteindrai pas. Il ferma les yeux, ému. Elle aussi. Puis ils restèrent quelques minutes sans parler, se contentant d’écouter leurs respirations. Les jours s passèrent. CJ s’habitua peu à peu à son nouvel environnement. Elle découvrit de petits cafés où elle aimait s’installer pour travailler, se lia timidement avec quelques camarades de classe, apprit à se repérer dans les couloirs labyrinthiques de l’université. Mais chaque pas qu’elle faisait semblait toujours lié à Xander, comme si elle traçait une route invisible pour le ramener un jour jusqu’ici. Et quand le soir tombait, quand la solitude la rattrapait, elle serrait son carnet de croquis contre elle et murmurait : - Encore un jour de fait. Pour toi. Pour nous. Dans ce nouveau monde froid et brillant, CJ avançait, fragile mais déterminée. Loin de Xander, mais jamais vraiment sans lui.
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