I – Sainte-Marthe-1
I
Sainte-MartheC’est un paysage grandiose qui donne l’impression de l’infini dès que l’on cherche à l’embrasser. Les montagnes se succèdent, se croisent, se chevauchent. Vu du ciel, il y a comme une indécence de tant de beautés rassemblées les unes contre les autres comme un troupeau. Il y a de quoi être jaloux. La Margeride s’effile en une longue barrière sombre, butte sur les massifs de la Haute-Loire et de l’Ardèche, tandis que l’Aubrac déplie son tapis d’herbe vers les barrières rustres des Cévennes ; ce n’est pas fini pour autant, les monts du Cantal, le Sancy et, dans le lointain, la chaîne des Puys achèvent le tour d’horizon. De cet endroit figé par la géologie et le concours des hommes, la terre tourne et c’est incontestable. Il y a du vertige dans l’air. Quel que soit le temps, les couleurs régalent les yeux du passant, l’égarent dans des émotions raffinées. Les gris d’orage angoissent, les carmins des couchants excitent, les bleus laiteux laissent un profond goût de nostalgie, et tout cela au milieu de toutes les nuances du vert des prairies et des forêts. Bien sûr, personne ne serait assez naïf pour croire ce paysage vierge. Même si les villages sont cachés, invisibles ici ou là dans des pans de brume, ou si quelques grosses fermes isolées gardent leur assurance face aux solitudes, on devine aisément des ombres, des troubles, des douleurs. Plus haut, des points minuscules rappellent la présence des burons dans les estives. Le soleil s’arrête parfois sur les tôles des toits de fortune et renvoie un éclair de lumière. Des jumelles révéleraient les mouvements tranquilles des vaches rouges et parfois ceux d’une troupe de chevaux alezans, trapus et courts sur pattes. Ces derniers, aujourd’hui peu nombreux, étaient fort prisés autrefois comme montures robustes des soldats.
Des endroits de ce paysage, reconnaissables par les vestiges rares du passé, sont marqués par la grande histoire des guerres et des révoltes. Le passant s’arrête quelques minutes devant une pierre géante, un donjon altier, un clocher orgueilleux et continue son chemin à peine nourri d’une image. D’autres sont anonymes, oubliés, incertains. Ils portent, pour peu qu’on prenne le temps de les regarder, de les interroger, de les honorer, une part du monde, un secret des plus importants pour les humbles mortels qui courent toute leur vie durant. À un certain moment, ils ont connu la paix. Mais à d’autres, ils ont basculé dans le malheur, dans la malédiction. Sainte-Marthe est de ceux-là. C’est un point presque indiscernable, tant les pans de murs et leurs arrondis sont enlierrés, les tuiles romanes encore en place recouvertes de végétation.
Qui pourrait deviner que le jour de la Toussaint de l’année 1869, un terrible fait divers scarifia le haut-plateau, déséquilibra des familles, ruina cette chapelle ? Qui pourrait savoir que le chaos regagna ses droits, comme du temps des coulées de lave épaisse des ultimes volcans, balayant sur sa route les hommes qui croyaient être enracinés depuis tant de générations qu’ils se pensaient éternels ? Aujourd’hui, le plateau n’est plus tenu net. Même les moutons ne le fréquentent plus. Il est encore sous le coup, même si la mémoire des hommes semble l’oublier. Les haies ont rebiqué, elles se sont rapprochées les unes des autres et ont formé, par gros paquets, des taillis et des halliers drus. Des genévriers, dont les picots arrachent des brins de fourrure à la sauvagine, glissent sur la combe chaude vers la rivière. Le désert végétal a succédé aux hommes. Les témoins du temps passé ont disparu. Reste le silence libre de la nature !
Et pourtant, cette affaire de Sainte-Marthe fit parler et n’est pas éteinte. Le village, la montagne, l’évêché, les gendarmes ! À cette époque, il y avait du monde partout. Les hommes, à force de pauvreté et pour survivre, étaient montés le plus haut possible, même dans les terres ingrates. Le moindre chemin était animé par des petits vachers, des femmes qui portaient les fagots de fayard pour cuire le pain, des hommes qui traînaient leur peine et leur volonté. Mais c’était un ordre du monde, une logique de vie. Nul ne pouvait s’y soustraire. L’affaire devait bouleverser des pans entiers des montagnes par cercles concentriques, glisser sur les versants pour inquiéter les hommes sur l’avenir même. On n’imagine plus cela. Chaque maison abritait une famille, chaque étable quelque commerçant ambulant ou manœuvre pour la nuitée. Des bûcherons dormaient huit mois par an dans leur hutte forestière. Des humains, il y en avait dix fois plus qu’aujourd’hui. La vie grouillait et colportait. On en parla du Midi jusqu’au fond de la Lozère, du Gard et de l’Aveyron et au nord jusqu’à la limite supérieure du département de l’Allier.
Ce jour-là, Léon Fervel, le prêtre, n’aurait pas dû croiser le regard d’Auguste Roux, dans lequel il lut l’arrogance insupportable de l’homme sanguinaire au-dessus de toutes les lois, provocateur et hâbleur. Il n’aurait pas dû continuer son cheminement scrutateur sur l’assemblée, ne jamais apercevoir la tête d’Alfred Valadier, petit et nerveux comme un cep mais faux comme une branche de sureau, ni celle de Jules Pariset, tout au contraire grand et dégingandé, à la violence rentrée, en train de se friser la moustache. Cette trop lourde attention le détourna de son prêche traditionnel et, à cet instant, Léon Fervel tomba dans le piège. Le prêtre oublia son habituelle réserve, son infinie bonté qui faisait dire de lui qu’il tendrait les deux joues à la fois s’il le pouvait. Celui qui avait embrassé la voie de la très haute pauvreté, pour reprendre les mots de son maître spirituel, devint un terrible imprécateur qui assénait les vérités tues, qui accusait en plein jour, qui rompait la loi du silence. Il n’avait pas envie d’attendre le Jugement dernier pour voir ces hommes punis !
Du haut de la chaire, chef-d’œuvre d’un ébéniste d’Aurillac, devant la foule soumise des gens de la montagne, sobrement vêtus d’habits élimés, leur meilleure paire de sabots aux pieds, le prêtre ne sentant plus le terrible coulis glacial du vent qui s’infiltrait par le dessus de la porte de la grande église du bourg, fustigea les hommes de peu qui ne respectent pas la vie.
— Saint François parlait aux oiseaux. Pourquoi s’en étonner ? Parmi vous, nul ne s’est jamais adressé à un animal, n’a appelé sa vache de son petit nom, n’a crié après sa mule en la tutoyant, en lui promettant tout aussitôt une caresse si elle avançait ? Nul ne s’est arrêté au cœur des fenaisons pour goûter la polka d’un couple de mésanges grises, nul n’a envié les bergeronnettes dans les labours ? Personne n’a caressé le chien de berger ou même le chat noir ? Vous êtes des gens simples de la montagne, et vous savez bien qu’il y a de la beauté et de la bonté dans ces animaux. Bien sûr, ils se battent pour survivre. La belle affaire ! Ils font comme nous. Ils luttent pour mériter leur pitance. La vache rouge broute dans la neige, la chèvre prend des risques pour arracher son herbe sur les escarpements. Eh bien, certains parmi nous abusent de leurs droits ! Ils agissent en maîtres absolus de la création, ils jouissent du droit de mort quand bon leur semble. Ils ne respectent rien, ils prennent même plaisir à la torture, et cela se sait. Alors, en ce jour de la fête des saints qui précède celle des trépassés qui ressusciteront, je vous le dis, l’enfer ouvre ses bras aux tortionnaires, à ceux qui font régner la peur sur les chemins, à ceux que les filles ne veulent pas croiser.
Régnait maintenant dans l’église un lourd silence que personne n’avait le pouvoir ou le courage de trancher. Léon Fervel dominait le peuple coupable de docilité. C’était d’autant plus étonnant que personne ne le connaissait sous ce jour vindicatif. Auguste Roux serrait des dents. Il haïssait ce prêtre farfelu qui se prenait pour un saint. Il sentait la haine l’envahir, le besoin de sang, de se lever pour le faire taire à grands coups de trique. Ce citadin bourgeois qui était venu avec ses belles manières, qui jouait au moralisateur, mettait en danger la source même de ses revenus. Alfred Valadier chercha le regard de Jules Pariset, dont les mains avaient délaissé la moustache pour se concentrer sur le dosseret du banc de devant. Les deux compères se regardèrent longuement pendant un silence du prêche. Que le curé en profite bien, son temps était venu. Depuis deux ans, ce Fervel les surveillait, les suivait, sabotait leur ouvrage. Mais là, il leur fallait se contenir. L’assemblée écoutait ce discours révolutionnaire comme une révélation. Les paroissiens acquiesçaient sans bouger à la désignation des bandits reconnus, de ces hommes qui les toisaient à longueur de journée. Anciens soldats, habitués à la mesquinerie violente des casernements, à la rudesse des convoyages de bagnards, corrompus, avides de plaisirs immédiats, ils étaient revenus au pays en conquérants, et même les gendarmes, lorsqu’ils patrouillaient, arrêtaient quelques minutes leur cheval pour discuter avec eux.
Léon Fervel continuait sa vindicte :
— Sachez, ignorants de la vie, que Dieu a préservé les animaux en leur trouvant une place dans l’arche de Noé, lors du déluge. Il aurait pu les abandonner, eh bien, non ! Il les a secourus, parce qu’ils n’étaient pour rien dans cette fin du monde. Sachez que Dieu leur a conféré des libertés que vous ne connaîtrez jamais : les oiseaux peuvent voler, les libellules tenir sur l’eau. Il les a faits dépendants les uns des autres, mais libres en même temps, parce que telle est la Création ! Rappelez-vous que seul le Créateur est le maître des choses créées, et pas l’homme. Cela vous dérange sans doute, mais les animaux sont nos frères. Saint François d’Assise parlait avec ses sœurs, les tourterelles…
Léon Fervel s’arrêta et dévisagea les plus effrontés de ses paroissiens, mais aucun ne souriait de cette étrangeté, un homme qui parle aux oiseaux. Ils savaient tous le curé illuminé, aujourd’hui, c’était chose prouvée. Mais après tout, c’était un brave homme, avenant, serviable, droit. Et il se débrouillait en tout lieu pour être leur porte-parole, celui des oubliés de la montagne, des pauvres qui devaient faucher l’herbe des talus pour avoir du foin, qui se promenaient avec une chèvre dans les chemins à la recherche de ronciers pour leur bête au maigre lait. Même les plus renfrognés, comme le maréchal-ferrant et le cordonnier, des hommes pas commodes, écoutaient leur curé. Ce n’est pas à eux que s’adressait ce discours. Certes, ils étaient chasseurs, c’était leur unique loisir. Infatigables marcheurs, ils cherchaient le garenne ou la perdrix pour améliorer l’ordinaire, et parfois ils rentraient avec un geai en tout et pour tout, parce que les animaux se faisaient rares dans la contrée et qu’ils savaient bien pourquoi. Les mœurs du gibier, ses habitudes étaient leur lot, mais ils connaissaient encore mieux celles des hommes auxquels le curé faisait une allusion appuyée.
— La mort est là, c’est même l’ultime but de notre vie. Mais seul Dieu choisit le moment opportun.
Les trois hommes acquiescèrent en silence. C’était temps de guerre !
Léon Fervel prêcha plus d’une demi-heure avec vigueur. Ses silences eux-mêmes étaient chargés d’émotion. À la sortie de l’église, il s’attendait à rencontrer les trois sinistres individus. Mais il y avait seulement quelques dames qui lui apportaient un quart de fromage, un panier de poires avec un peu de vin léger pour la cuisson et un demi-lapin. Le prêtre se détendit et les remercia chaleureusement.
Il mangea de peu, comme d’habitude. D’ailleurs, tout le monde se demandait comment survivait un tel gaillard, une masse de près de deux mètres, d’une force peu commune. Une énergie qui tenait de la machine à vapeur. Et cet homme se nourrissait de croûtons, d’un morceau de lard qu’il laissait parfois, l’hiver, pour les oiseaux, de patates et de choux. Il se débrouillait pour donner à plus pauvre les dons de ses paroissiens. Rarement de l’alcool, si ce n’est le vin de messe, et par nécessité, un verre trinqué. À l’évêché, on murmurait qu’on s’attendait à le voir se lever un matin avec les stigmates du Christ, et cela ne plaisait pas.
Comme chaque après-midi, il quitta le bourg par le chemin des pèlerins, celui qui passe par la porte de Sainte-Marthe. Là-haut, il se recueillait jusqu’à vêpres. La pluie froide alourdissait la terre qui collait à ses brodequins cloutés. Il glissa trois fois sans tomber.
À chaque pas, il regrettait son esclandre. Il demanderait sa mutation en Haute-Auvergne, à peine plus loin certes, mais dans un autre arrondissement administratif, ce qui mettrait une frontière entre lui, le lieutenant de louveterie et ses sbires. Pour calmer le monde, pour laisser les choses se faire d’elles-mêmes avec le temps. Les hommes étaient trop habitués à l’effort incessant pour disperser leur énergie. Bien sûr, par moments, il se persuadait que les faucheurs, pris par leur geste mécanique, pensaient à autre chose qu’à la sueur sur leur front. Il les imaginait en prière ou en discussion avec l’esprit des lieux, ce Dieu qui fréquentait les paysans depuis la Création et qui leur inspirait du sentiment. Il ne voulait pas croire que ces hommes soient résignés à ce point qu’ils ne quittent pas l’andain des yeux, seulement pour qu’il soit droit et pour éviter les ennemis de leur lame de faux : la branche morte, le monticule de terre du rat taupier, la mauvaise ronce. Mais il lui fallait accepter cette évidence : il était en décalage. Léon Fervel fit un signe de la main aux deux petits de Madeleine, la femme du sabotier, qui gardaient les vaches de leur cousin. Ils grignotaient des noix comme des écureuils, presque en cachette. Il se demanda un instant si la misère finirait par disparaître un jour de la surface de la terre. Bien sûr que non, il fallait attendre le paradis.