I – Sainte-Marthe-2

2568 Mots
Le prêtre dépassa les vignes qui dégringolaient, en maigres lopins abrupts, sur le versant chaud. Elles donnaient une forte piquette, mais il fallait bien quelque chose de fort pour couper l’eau qui descendait, presque glacée, de la montagne. Léon Fervel aimait ces hommes rudes entre deux mondes, agrippés sur les rebords des monts. Et même si, parfois, ils dépassaient les bornes avec quelques plaisanteries sur les femmes ou des gestes sauvages, il acceptait de partager avec eux la goutte, un alcool qu’ils fabriquaient avec le moût de ce raisin et, pour les plus pauvres, avec des merises et des alises. Le goût v*****t le réchauffait, mais il n’acceptait qu’un seul verre, à peine rempli. Les jours d’alambic, en novembre, les paysans, dissimulés par les fumées odorantes et les brumes de l’automne, riaient, et cela faisait du bien au curé d’entendre de la joie, alors que les temps plus durs de l’hiver abordaient. Le soir, il rejoignait les villageois qui faisaient cuire quelque morceau de cochon dans les restes alcoolisés de l’alambic, et il succombait lui aussi au péché de gourmandise. Léon Fervel marchait à grandes enjambées. Pourquoi ce fanatisme, pourquoi ce manque de contrôle de lui-même ? Il n’était vraiment pas content. Il pestait contre sa faiblesse. Il écrirait dès ce soir à son évêque. D’un seul coup il s’apaisa. Son regard reprit sa bonté naïve coutumière. Ils l’attendaient devant la chapelle de Sainte-Marthe. Léon était plus fort que nature. Un don du ciel que cette force à laquelle il avait toujours refusé de recourir, même enfant, mais qui lui brûlait les bras et le ventre. Et il ne connaissait pas la peur. Même contre les bâtons et les enragés qui lui faisaient face, il pouvait, s’il résistait, faire de gros dégâts. Il n’était pas surpris de leur présence. — Pardonnez-moi pour tout à l’heure, mais j’aimerais tant que vous reveniez dans le chemin de Dieu. À leurs yeux fous, il comprit que le dialogue était impossible. L’instant était à la mort. Léon Fervel devait accepter la volonté divine. Il se mit à prier avec ferveur et, à chaque coup de bâton qui tentait de le briser, il murmura sans ressentir la moindre douleur : « Père, pardonnez-moi ! » Les trois hommes s’acharnaient, insultaient, prenaient plaisir. Mais leurs coups rencontraient une résistance musculaire invraisemblable. Il leur fallait épuiser leur haine pour entamer la dureté du corps du curé. Cet homme était la vie même. La sève coulait en lui. Suant et hurlant, les assaillants se déchaînaient à coups de pieds, de poings, de trique et même de pierres. Le visage d’une jeune femme d’une extrême beauté tenta un instant de s’interposer, de lui venir en aide pour qu’il réagisse, mais l’effroyable douleur des os brisés le força à se concentrer sur la prière pour ne pas hurler et pour accepter son sort. Il eut la force de s’agenouiller devant son Dieu. Ils frappèrent plusieurs minutes après que le curé fut mort. Son corps ne répondait plus, il ne respirait plus. Lorsqu’ils cessèrent, épuisés et abasourdis, le silence avait pris possession de la montagne. Curieusement, malgré l’avalanche de coups, il y avait très peu de sang sur le sol. Il était quatre heures de l’après-midi. Il n’y avait plus de vent, plus de chant d’oiseaux. On n’entendait même plus le vacarme de la rivière, pourtant gonflée des fortes pluies. Ils s’éloignèrent apparemment sans remords. Le choc fut immense. Les deux enfants criaient dans la grande rue que le curé était mort devant Sainte-Marthe. Le maire courut comme il put dans la côte, suivi du village entier. Un émissaire partit à cheval chercher les gendarmes. Les paroissiens, à la vue du corps ensanglanté, furent saisis d’effroi. C’était un jour de fin du monde. L’émoi fut immense. Les regards cherchèrent celui de trois hommes, mais ceux-ci restaient en arrière, sans rien dire. Ils ne baissaient pas les yeux. Ils ne montraient ni approbation ni condamnation. Le curé était mort, et alors ? Cela importait peu à leurs yeux. Les habitants oublièrent jusqu’à leur foyer, jusqu’à ce feu pour lequel ils prenaient au quotidien tant d’égards, qu’ils couvraient de cendres la nuit pour l’économiser, l’assoupir, mais aussi pour qu’il ne s’éteigne pas faute de bois rechargé. Le froid s’installait pourtant. Joséphine Fervel descendit de la diligence qui venait de Clermont vers la fin de l’après-midi. Elle roulait, ou plutôt elle cahotait, depuis le petit matin. La nuit avait dissimulé son visage à ses voisins qui s’étaient aussitôt endormis avec les premiers bringuebalements de la voiture. Puis le rythme des chevaux carrossiers avait commencé sa lente œuvre léthargique entre bosses, claquements du long fouet, mots d’encouragement ou parfois jurons du cocher. De relais en relais, la diligence gagnait sa lutte habituelle contre les kilomètres. Elle reliait la capitale de Basse-Auvergne à ses vassales montagnardes, et pour cela, filait un temps vers le Languedoc. Le jour se leva avec la première montée, le cocher venait d’emprunter la route de la montagne. Les villages de chaume laissaient voir les hommes déjà dehors dans des flaques de boue. Un cochon noir avançait sur le bord du chemin, agacé par le bâton d’une vieille. Les passagers découvrirent peu à peu le visage de Joséphine. Une très jeune femme, une bourgeoise aisée d’une stupéfiante beauté. Âgée d’environ vingt-cinq ans, ses yeux boursouflés fulguraient sous les paupières rougies, comme deux lames d’acier, avec une étrange maturité. Elle n’émit pas la moindre parole pendant le voyage, à tel point qu’on la crut muette, puis très malade. À moins qu’elle n’ait trop pleuré. Elle avait le regard gris comme un jour d’orage, juste avant la foudre. Enfin, elle descendit dans le relais qu’elle attendait depuis le matin. Maintenant, on entendait sa respiration rauque. Les montagnes, devenues noires en cette fin de journée, hésitaient entre la nuit profonde et l’obscurcissement prématuré dû aux nuages épais et étouffants. Elle marchait la tête haute, l’allure hautaine. Une grande bourgeoise qu’un homme apostropha, mais son « Hé, mignonne ! » resta coincé dans sa gorge, tant le visage diaphane sentait la mort. Ses yeux acérés semblaient irréels, coupant comme le bord de l’autre monde. L’homme recula, s’excusa, bafouilla. Il resta un long moment dans la rue boueuse, immobile, angoissé. Joséphine s’enquit sur la place d’un loueur de mule ou de quelqu’un qui pourrait la mener à cette heure au dernier bourg juste avant le col. Un homme s’approcha, comme s’il la guettait : — Vous venez pour le prêtre là-haut. Elle acquiesça. — Je l’aimais bien, dit-il en se découvrant. L’homme marchait d’un bon pas devant la mule. Joséphine, assise en travers, ne portait pas attention aux dangers incessants de la montée. L’animal évitait des schistes coupants, des flaques profondes, côtoyait le bord du ravin d’herbe, à peine éclairé par une lanterne falote. Ils arrivèrent dans le bourg vers neuf heures, et à la vue de la lumière tremblante, les femmes endeuillées sortirent sur le perron des maisons. C’était donc elle, la jeune dame dont le curé parlait souvent, cette sœur si belle, si bien née. Elle logea pour la nuit chez le maire, dans la chambre des enfants, libérée pour l’occasion. Elle se recueillit trois jours et trois nuits dans la chapelle. Sainte-Marthe, habituée aux marcheurs solitaires, aux pèlerins qui s’étaient trompés au carrefour dans la vallée et avaient quitté le bon chemin pour Compostelle mais le retrouveraient plus loin, aux bergers qui s’abritaient quelques minutes contre sa porte, connut une étrange agitation. Dans la réalité, son silence ne fut pas troublé, mais il y avait là plusieurs centaines de personnes muettes, réunies autant pour rendre un hommage au défunt que pour être avec la jeune dame, peut-être même pour la protéger, tant le mystère de la mort planait. D’ailleurs, les gendarmes montèrent plusieurs fois, leurs sabres battant les flancs de leurs montures. Des patrouilles montraient le museau des chevaux aux naseaux embrumés et détaillaient les présents, comme s’ils tenaient à jour une liste. Ils revenaient plusieurs heures plus tard et recommençaient. Joséphine n’accepta ni eau ni pain, et surtout, elle ne pleura pas une seconde, pas une seule fois durant les interminables heures. Ce qui tout d’abord inquiéta les paroissiens, puis les angoissa terriblement. Ainsi, le pressentiment d’une chose grave s’affirma peu à peu. Il allait se passer quelque chose de terrifiant, il ne pouvait en être autrement. Toute vie s’arrêta dans la montagne, tandis que les nuages noirs appesantissaient l’atmosphère, pesaient sur les épaules des plus forts. Chacun nota les absents, mais personne ne prononça les trois noms. L’hiver arriva en moins d’une heure, la veille de l’enterrement. Une gifle glaciale, mais Joséphine ne répondit à aucune invitation. Elle restait là, immobile, dans la petite nef. Elle avait fait porter une lettre au sous-préfet, à l’évêque. Elle avait parlé longuement avec le maire, avait prévenu le fossoyeur, payé un tailleur de pierre. Léon Fervel serait enterré sur le lieu exact de sa mort. Une longue discussion gagna l’administration, les laïcs et l’Église. La famille Fervel était puissante. Les oncles, les cousins arrivaient d’ailleurs dans le bourg les uns après les autres. Il y avait là des gens de robe, des financiers, des hommes politiques, un général. Et Joséphine était désormais l’héritière. L’évêque dit la messe, fit l’éloge d’un homme animé par une flamme sans partage, d’un très saint pauvre. À l’extérieur, il y a avait bien cinq cents personnes dans le froid, qui donnaient les répliques, lesquelles, à leur tour fondaient dans les environs, dans les prairies et les bois. Soudain, les cierges géants brûlèrent seuls dans la chapelle. Les chants sacrés accompagnèrent le cortège à une dizaine de mètres de là. Un trou profond recueillit le cercueil. La dalle funéraire était sobre : « Léon Fervel, prêtre. Clermont, 1842 - Sainte-Marthe, 1869 », mais une colombe était sculptée, qui volerait sans cesse vers la croix de la tombe lorsque tout serait redevenu silencieux et solitaire. Joséphine jeta la première une poignée de terre, mais à peine ce geste entamé, elle se retourna, embrassa la foule et cria d’une voix froide, déterminée et sans appel : — Que les assassins soient maudits, eux et les générations qui les suivront ! Elle murmura quelques mots que personne ne saisit, puis elle pleura. Mais son regard embrouillé s’attardait sur trois visages qui ne cillaient pas. Elle les pénétrait, à la fois puissante et fragile. Seule, elle s’opposait à leur barbarie silencieuse. Elle faisait front, le regard haut. Le lendemain matin, dès l’aube, le même convoyeur la guida vers la diligence. Mais cette fois-ci, la rue était déserte. Assise en amazone sur la mule, Joséphine Fervel, la capuche de son manteau défaite malgré le terrible froid, testait chaque maison, regardait par-delà les vitres à la recherche d’hommes courageux. Mais elle ne rencontra que le vide. La diligence la reprit, tandis que l’homme qui l’avait guidée, le seul qu’elle avait remercié, s’accouda au comptoir de l’auberge la plus proche et demanda plusieurs chopines de suite sans parvenir à s’enivrer. Le mot était sur toutes les lèvres. Les assassins ! Les gendarmes interrogèrent, mais aucune accusation, même superficielle, ne les guida. Le sous-préfet enjoignit le maire de coopérer, de secouer sa population. L’évêque revint, parla des conséquences infernales de la mort d’un prêtre. Mais le silence était comme maintenu par le ciel lui-même. La famille Fervel agita ses relations en vain. L’hiver fut dur, très dur. La montagne perdit le sourire. Le printemps qui suivit fut morne et pluvieux. Le nouveau curé fit ce qu’il put. Mais la foi avait déserté ce bout du monde. Comme s’il y avait un grand secret à partager, une peine honteuse. Les Prussiens aggravèrent l’angoisse, et les émeutes, sanglantes et épouvantables à Paris, éclaboussèrent le moindre village. Les colporteurs amplifièrent les terribles nouvelles. La grande peur enveloppa les provinces pour quelques années. Cette affaire particulière ne fut ainsi jamais éclaircie. Il n’y avait pas de temps à lui consacrer. D’autant que la légende s’en mêla. La dame de Clermont, qui ne revint plus jamais sur la tombe de son frère, aurait prié les animaux. D’ailleurs, des témoins n’assuraient-ils pas que les oiseaux étaient venus par centaines se poser dans les taillis voisins, que les écureuils descendirent des branches, qu’une troupe de hérissons s’aventura près du porche. On relata des comportements spectaculaires, des cris de milans royaux à déchirer les tympans. On parla même d’un aigle venu exprès de Rocamadour, et puis de loups difformes et en plus grand nombre qu’à l’habitude. Bien sûr, quelques ivrognes ne purent s’empêcher d’établir une relation avec le proche Gévaudan… Tout le monde s’inquiétait de cette femme qui était restée immobile devant le cercueil, qui n’avait pas bu une goutte d’eau, qui murmurait des prières inaudibles. Les vieilles, les premières, racontèrent que certaines jeunes vierges avaient des pouvoirs divins ou diaboliques. C’est comme la main de l’envoûteur ou de la charmeuse, ou encore comme le pouce épais du rebouteux qui lui, au contraire du médecin, sait remettre les nerfs déplacés. Eh bien, la sœur du curé aurait demandé l’aide des animaux, elle aurait même supplié pour obtenir vengeance. Elle aurait passé commande ! Les mauvaises langues prétendirent qu’elle versa le contenu d’une bouteille au verre dépoli dans un verre qu’elle leva vers le ciel, puis qu’elle but lentement comme si elle se soumettait à un rite infernal. De ce geste vint sans doute l’auréole de cette histoire. On parla aussi d’un rassemblement impressionnant de corneilles, de hardes de sangliers qui se formèrent à cet instant précis dans les paroisses avoisinantes, et de ce genre de fadaises. Des histoires de vieilles bonnes femmes ! Le bourg n’avait plus de tranquillité d’âme. Le boulanger, lorsqu’il enfilait jusqu’à la gueule les buissons d’épine noire dans son four, ne sifflait plus. Il guettait le blanchiment des briques, mais ce four qui prolongeait sa maison comme l’abside d’une chapelle évoquait malgré lui la terrible affaire. Le forgeron jurait moins derrière son énorme soufflet et la forge ne lui amenait plus autant de chaleur qu’auparavant. Les gamins s’étaient fait sermonner et, dans les rues, malgré la neige tassée, les glissades sur des douves de tonneaux furent beaucoup moins nombreuses et surtout moins bruyantes. À la veille de la Grande Guerre, les habitants de ce versant de la montagne portaient encore les stigmates de cette histoire. Les enfants devenus adultes conservaient pour la plupart le souvenir du visage diaphane de la jeune dame si belle, mais aussi celui des drames qui suivirent. Ils vivaient depuis plusieurs décennies dans un état second, s’attendant chaque jour au pire. Et c’est vrai que même lors des noces, il y avait des instants de crainte, des mots retenus pour ne pas tenter le sort. Quant aux curés qui succédèrent à Léon Fervel, ils ne connurent jamais aucun affront, ni même la moindre plaisanterie de la part des gamins. La sacristie ne fut jamais forcée pour accéder au vin de messe. Personne ne déroba de cierge. Et chacun saluait bas l’homme à la soutane, même les rouges qui, peu à peu, s’installaient jusqu’au cœur des campagnes et n’acceptaient plus de trimer pour rien. Mais à l’inverse, nul ne sympathisa avec eux, aucune dame patronnesse n’exagéra son rôle. Il y avait une immense barrière de mémoire entre l’église et les habitants, un entre-deux-mondes inquiétant mais inviolable. Sainte-Marthe, le lendemain de l’enterrement de Léon et du mauvais cri de sa sœur, commença à perdre tuile après tuile, personne ne montant sur le plateau, nul homme, même de Dieu, ne se risquant dans ce cercle maudit. La chapelle s’isola d’elle-même et chaque drame nouveau la conforta dans sa réclusion. Une aura négative la cerna. En clair, le coin était maudit. L’eau pénétra, glissa sur la charpente et commença à limer la panne de chêne. Elle fouina entre les pierres pour les éventrer. Les hivers se succédèrent avec leur froid sauvage, et des étés à étouffer suivirent. Le temps s’acharna sur la chapelle. Et pourtant Sainte-Marthe, jour après jour, nuit après nuit, résistait. Elle attendait l’homme qui oserait venir à elle. Parce qu’un jour ou l’autre, il faudrait bien lever cette malédiction, apaiser l’âme de Léon Fervel. Parce que des innocents souffraient sans raison. La chapelle abandonnée entra dans une longue période de solitude et de mutisme. Les mœurs changèrent, les guerres passèrent. L’histoire elle-même bégaya puis s’oublia. Les animaux prirent possession du plateau sauvage. La tombe succomba sous la végétation, et le souvenir de cette affaire sembla disparaître. Un siècle entier passa et un autre débuta. Au centre du paysage, la petite chapelle recueillait parfois un randonneur qui s’abritait du vent contre un de ses murs fragiles, ou un groupe de cavaliers en promenade. Mais ils repartaient aussitôt, laissant à la ruine plus de regret encore. Et pourtant Sainte-Marthe attendait toujours son homme. Il y avait aujourd’hui urgence.
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