II
Le hérissonBien loin de là, Jean-Baptiste Monge a quitté l’autoroute depuis un moment pour une dérivation campagnarde. L’étroite départementale glisse entre les champs, dans la lumière froide d’une énorme lune. Les cultures intensives viennent de prendre fin avec les premières parcelles bosselées, chaotiques, d’une terre plus pauvre. Les arbres se réapproprient l’espace en bordures, en bosquets, et même parfois au milieu des prairies. Jean-Baptiste note ce changement avec bienveillance, c’est plus agréable pour courir ! Ce qu’il fait chaque matin.
Il roule dans la fraîcheur, sa vitre ouverte sur la campagne. Il est en paix avec lui-même. On peut dire que c’est un homme tranquille, un consultant heureux. Il va de chantier en chantier, voit de nouveaux visages, goûte ici et là des nectars locaux, que ce soit de l’alcool ou des chairs. Jean-Baptiste estime être un digne représentant de la philosophie épicurienne. Il parcourt les hautes terres et le Massif central les trois quarts de l’année avec tous les attributs du privilégié. Il est payé pour cela, et bien !
Le milieu de la nuit est pour lui un moment privilégié. C’est même la période où la conduite automobile conserve quelques grâces à ses yeux, parce que personne ou presque ne fréquente le bitume campagnard.
Presque, parce que depuis quelques minutes, quelqu’un d’autre éclaire nerveusement le paysage, joue du levier de vitesse. Jean-Baptiste ralentit, tient le plus possible sa droite pour laisser l’empressé le dépasser. Une longue ligne droite partage le premier contrefort montagnard.
Les hommes qui conduisent la nuit n’imaginent pas la vie nocturne des animaux. Il y a des courses, des guets, des luttes, des pièges, des vols meurtriers. Le hérisson, par exemple, s’en est bien tiré. Au menu vespéral : vers de terre, escargots, limaces. Il a longuement guetté une vipère mais la maligne s’est faufilée dans les herbes denses. Il ne s’inquiète pas, il connaît ses coins. D’ailleurs, lui aussi va en changer. De l’autre côté de la route, sa réserve de chasse l’attend. Avec un peu de chance, il débusquera un petit dessert, un œuf ou quelques larves. Le hérisson s’engage sur la voie déserte. Elle transpire, renvoie sa chaleur diurne et, comme en cette fin d’été les jours raccourcissent et que déjà les nuits rafraîchissent, il s’attarde avec nonchalance et attend son heure.
Jean-Baptiste suit à quelques dizaines de mètres la voiture qui l’a doublé. Sans s’en apercevoir, sans doute entraîné par le déplacement d’air, il a accéléré. Il ne comprend pas pourquoi l’autre se déporte sur sa gauche, donne un bref coup de volant, puis reprend sa droite. Lui-même freine brusquement pour éviter ce qu’il prend pour une pierre et qui n’est qu’un hérisson dont les milliers de piquants n’ont pu lutter contre le caoutchouc des pneus. Il descend vivement en laissant sa portière grande ouverte. Le mammifère a définitivement achevé son farniente, il ne regagnera pas son buisson et cela laisse le monde indifférent. Il y a du sang et des boyaux éventrés, des yeux fermés et des viscères ajourés. Jean-Baptiste détaille le cadavre chaud, le ventre en l’air. Seul l’appareil génital différencie le mâle et la femelle, de même corpulence, de même apparence. C’est une dame à la fin de la saison des amours. Un hérisson est mort, ce n’est rien dans la triste histoire du monde, mais pour Jean-Baptiste, c’est un détail de trop. Quelque chose qu’il n’attendait pas. La colère le secoue.
Il se précipite, remonte dans sa voiture et se met en tête de rattraper ce type minable. C’est toujours la même histoire qui se répète, la prégnance de la bêtise… Et parfois, il enrage. Il tient à peine sa berline qui le secoue sur le dos rebondi de la route, il évite ici et là quelques ornières. Le bourg s’annonce, il n’a pas rattrapé le bourreau. Il ralentit au dernier moment. C’est un idiot, lui aussi aurait pu écraser un hérisson, certes par inadvertance, ou pulvériser une effraie absorbée par son vol, ou encore heurter un sanglier ou un chevreuil. Jean-Baptiste se calme, cherche l’église. Juste en face, il obliquera sur la droite et, à quelques centaines de mètres, l’hôtel des Voyageurs l’accueillera pour plusieurs semaines, trois ou quatre selon l’avancée de ses travaux. Mais, laissée ou plutôt jetée sur le trottoir entre deux marronniers, il reconnaît la voiture rouge qui s’endort sur son forfait anonyme. Il pile, descend, pose la main sur le capot brûlant, il regarde la grille, suit des yeux l’escalier qui monte aux chambres, comme le laisse supposer l’agencement de la maison, et voit une lumière s’éteindre. Il soulève les épaules. Après tout, que peut-il y faire ?
Il trouve la clé, comme prévu par téléphone, derrière le saloir de terre cuite débordant de géraniums, monte au premier étage et s’installe dans sa chambre. Il appuie sur la télécommande de la télévision et range le contenu de ses deux valises dans l’armoire en faux rustique. Une douche tardive très chaude, un réveil prêt à être pénible à l’heure indiquée et il s’allonge. Le hérisson le hante encore, un petit animal autrefois commun, un carnivore des jardins qui, le froid venu, s’enterre, se recouvre de feuilles mortes pour s’assoupir pendant un long moment. Demain, la vie battra le rappel. Il éteint la télévision sans y avoir porté attention, comme souvent.
Chaque matin, c’est le même rituel. Une dizaine de kilomètres qu’il agrémentera de découvertes incertaines au fur et à mesure de son séjour. Un café, une échappée naturelle, une douche, un jus d’orange et son premier rendez-vous. Le soir, il n’a jamais le temps. Il voit des gens tard, puis il rédige son rapport sur son portable. Cette organisation lui convient. Il n’a pas à réfléchir. D’ailleurs, moins il laisse son esprit vagabonder, mieux il se porte. Il court, observe et dresse tout un tas de barrages et d’embâcles sur le cours de sa pensée pour profiter des choses de la vie.
Sa chambre ressemble à toutes les autres de ce genre de label, même papier fleuri et pastel, mêmes meubles en bois, même douche dont la pomme rouille par endroits. Une télé haut perchée nargue sur une tablette d’angle l’homme marmotte, force celui qui, par ennui, envisage de la regarder à risquer le torticolis. Son bureau mobile le suit partout, ordinateur et téléphone, réduits, compactés. Sa mémoire, ce sont les disquettes zip dans leur boîte. Son passé, ce n’est qu’une histoire sans photographie, sans bibelot, sans identité. Un amour divorcé, des échanges momentanés, des « consommables », souligne-t-il avec ironie. Puis le règne de l’habitude, du quotidien, et d’une certaine résignation. Mais Jean-Baptiste Monge vit bien. Un bel appartement pour les moments de pénitence urbaine, un ameublement zen avec une chaîne haut de gamme qui distille ses musiques répétitives habituelles. Un compte bancaire garni année après année de recettes sans dépenses, ou si peu, même pas pour Agnès, sa fille qu’il adore mais qui, jalouse de son indépendance, fait mille boulots pour achever ses études et rechigne toujours à ce qu’il paye son loyer. Ses frais personnels sont pris en charge, il dort, mange et se déplace gratis. Il fait ponctionner en libre service les facturations obligatoires pour ne s’occuper de rien. Il confie au banquier le soin de placer le reste tandis qu’il use ses chaussures dans les chemins et s’accorde de grands moments de solitude, au sommet d’un volcan, à déchiffrer le paysage. Quelques invitations surprennent le rythme lent de son chéquier.
Son planning professionnel est rationnel, organisé : rendez-vous, réunions, visites sur le terrain, plages nécessaires pour la lecture des documents et la rédaction de la synthèse.
Il peine à s’endormir. Il pense à ces centaines d’oublis du temps, ces creux profonds, ces morceaux de province non desservis par le TGV. Jean-Baptiste aime se les approprier un moment, tester par jeu désespéré sa conviction qu’autre chose est possible, mais il sait trop ce que recèlent ces eldorados, les mêmes ondes contemporaines, les mêmes misères humaines. C’est une de ses contradictions d’imaginer que la main des hommes ait pu être autrefois heureuse, presque religieuse et que les reliques paysagères témoignent de cette beauté réconfortante.
Le matin, il fait connaissance avec la maîtresse de maison, échange les clichés d’usage sur le temps et l’époque, et s’éloigne en survêtement et chaussures adéquates.
Jean-Baptiste s’enfonce dans la campagne. Il a besoin au quotidien de son bol d’air, de ses chants d’oiseaux et, si possible, de ne croiser personne, c’est son médicament, son astringent pour la journée.
Mettre ses chaussures et arpenter le dehors, l’ailleurs, l’horizon, le laisse en liberté conditionnelle. C’est déjà inespéré. Une échappée à pied, à vélo, à ski, en raquettes, c’est sa ration vitaminée. Pas à cheval, uniquement parce qu’il n’a jamais pratiqué l’équitation et qu’il vit en ville. Même le temps n’est plus à ce compagnonnage rustique. Tout se complique, sauf lors de telles promenades le long de chemins calmes avec des bordures de frênes, de chênes, des buissons d’aubépine, des passereaux à la recherche de leur provende et des écureuils qui dénoisettent… Une campagne avec des prairies naturelles et des fleurs sauvages, une rivière claire et des oiseaux nicheurs, et la sauvagine qui se faufile dans les haies. Des petites routes aux rares voitures livrent des paysages qui s’emboîtent en strates dans sa mémoire. Jean-Baptiste s’envole dans sa course. Il se sent léger. Il dessine un itinéraire paisible.
De retour à l’hôtel, il se douche, s’habille, avale un verre de jus d’orange et, mallette en main, il regagne sa voiture.
Il a tracé les contours de son territoire d’étude, assemblé sur deux cartes distinctes au vingt-cinq millième. Les communes ne se regroupent déjà pas sur le papier, mais Jean-Baptiste a eu recours à la technologie pour résoudre le problème, un coup de scanner, des jeux de souris, des clics savants. Et voilà, il dispose d’un monde refait, sur mesure, qu’aujourd’hui il va sillonner pour avoir une impression d’ensemble
Il méandre, serpente, vagabonde. Il commence par les communes alluviales, celles qui bordent l’Allier, cette rivière qu’il affectionne. Les terres dénudées, déjà retournées pour nombre d’entre elles, buttent sur la rivière qu’elles assoiffent, qu’elles pompent sans réfléchir, mathématiquement. Les peupliers ont de ce côté remplacé le sauvage méli-mélo arborifère de l’autre rive. Cela ressemble au surlignement que certaines filles accordent à leurs yeux, dont elles changent par ailleurs la couleur par lentilles interposées. Jean-Baptiste sent la causticité l’envahir.
Il a envie de marcher. Sur une plage de galets, l’odeur de la rivière l’apaise. Silencieux, effacé, il assiste au vol d’un couple d’aigrettes, recherche méticuleusement la présence d’un pic cendré, oiseau qu’il n’a encore jamais observé. Dans les îles, la vie s’étire au soleil. Jean-Baptiste, malgré ses connaissances naturalistes, serait bien en peine de la décrire, tant il y a de bruissements et de végétaux qui s’alanguissent. « L’essentiel, c’est que cela existe, même si on n’a pas le temps de tout connaître ! »
Les chemins de ces terres basses conduisent à des impasses, parfois à un domaine, souvent à rien, pas même une clairière. Au vu de ce qui traîne sur le sol, l’activité amoureuse doit être à certains moments intense. Il reprend sa voiture.
Les villages du piémont hésitent entre l’élevage et la vigne. Des pigeonniers et des tonnes entre les pêchers et les rangées de ceps sont comme autant de petits caveaux. Seulement ici ou là, une vigne taillée, un carré d’orge, une vague prairie persistent. Les buissons prennent tout d’assaut. Il est touché de cet ensauvagement, de cette résistance renouvelée devant les hommes. Des pentes abandonnées, des murets écroulés, des vergers hirsutes, c’est la nature qui se réinvente. Jean-Baptiste Monge est conscient que des générations ont travaillé dans la peine longue et durable du quotidien, mais il n’appartient pas aux analystes nostalgiques. Les hommes étaient légion ici, et aujourd’hui, ils sont de moins en moins nombreux. C’est tout. Son métier lui permet de visiter les campagnes les plus cachées, les plus secrètes. Il s’est égaré en Aubrac, en Margeride et dans le merveilleux Mézenc. Il a feuilleté l’Auvergne dans ses moindres détours. Il tourne des pages d’albums photographiques qui sentent la paille, le foin, le caillé, le lait cru. Il en a vu et senti, de ces petits coins qui croient arrêter le temps, rétablir le sens des choses qui durent. Mais il ne s’est jamais fixé plus que le temps nécessaire à son travail.
Ici, la montagne a raison des hautes terres qu’elle conquiert avec des sapins, des auréoles de mélèzes, des pins en bouche-trou. Au fur et à mesure de son errance automobile, il rencontre des demeures restaurées mais qui restent secondaires, des places de petits villages sans trop d’hommes.
Une vieille dame lui fait signe de la main, un salut machinal. Il s’approche.
Elle vit seule ici avec trois chèvres parce qu’elle n’aime que son fromage, sa brique. Non, elle ne s’ennuie pas, mais quand elle aperçoit quelqu’un comme aujourd’hui, elle en profite. Jean-Baptiste, parce que sa présence intrigue cette vieille, très vieille dame qui ressemble à sa grand-mère défunte, se confie. Sous le tilleul, assis sur une antique chaise métallique en forme de lyre, une orangeade à la main, ils se tiennent compagnie. De sa terrasse, elle voit le monde dans ses lointains. Elle a toujours vécu là, même quand son mari l’a quittée pour l’au-delà et qu’ils ont voulu la mettre en « maison », elle est restée. Ses enfants se sont peu à peu habitués.