XIX
C’était une singulière manière de vivre que celle de la princesse, et une société singulière que celle qu’on rencontrait dans son salon ! Fort peu de femmes. En revanche, un grand nombre de jeunes gens qui tous se détestaient, se jalousaient et se surveillaient avec une rancune des plus germaniques. Le cœur de la princesse était le but vers lequel ils tendaient, comme une meute lancée sur la trace d’une biche. Le prince, qui devinait ce qu’ils voulaient faire de lui, se sentait rassuré par leur nombre, et s’exerçait à entretenir la haine qu’ils se portaient les uns aux autres. Il les appelait ironiquement « les gardes du corps » de sa femme, et ce mot, dans sa bouche railleuse, prenait toute sorte de significations détournées qui prêtaient à rire. Cependant la princesse, qui n’était pas sotte, jugeait fort bien que son mari se moquait d’elle, et qu’il avait disposé sa vie de telle sorte, qu’elle avait à peu près autant de liberté qu’un prisonnier du Spielberg. Si seulement un seul, dans le nombre de ses soupirants, avait pu lui plaire, peut-être se serait-elle vengée par un coup de tête, – car elle était fort susceptible, – uniquement afin de se démontrer à elle-même qu’une personne de son caractère et de son rang ne pouvait consentir à jouer le rôle de dupe. Malheureusement, quoiqu’ils fussent tous d’excellents garçons, – et peut-être à cause de cela, – ses chevaliers manquaient « d’un je ne sais quoi, » et la princesse, au milieu d’eux, se sentait le cœur aussi calme que pouvait l’être celui de Robinson dans son île.