Chapitre 4

1987 Mots
Chapitre 4Perrin se prit la tête dans les mains, se massa les tempes comme pour en faire jaillir la lumière et regarda Mary : — Écoute, j’étais dans le plus grand embarras, et il me semble soudain que c’est la providence qui t’a mise sur mon chemin. — Rien que ça ? persifla-t-elle. — Je ne plaisante pas, assura Perrin. Son air grave appuyait son propos. Elle qui l’avait connu toujours rigolard, voire primesautier, découvrait tout soudain un autre Perrin, un homme aux prises avec un dilemme qu’il ne savait pas comment résoudre. — C’est une femme, poursuivit-il, une jeune femme en plein désarroi. Moi, je suis un homme, un ami de son mari. Si je veux avancer dans cette affaire, il faudrait qu’elle m’éclaire sur ce qui l’a poussée à piquer ce manteau de fourrure. Je pense qu’elle se confierait plus volontiers à une autre femme qui, de surcroît, ne connaît pas du tout son mari. — Tu veux que je la fasse parler ? — Tout du moins que tu essayes. Elle protesta faiblement : — Et mon congé de maladie ? — C’est pour la bonne cause, Mary ! Ça te prendra quoi ? Une heure ? Deux heures ? — Bon, dit-elle vaincue, je veux bien essayer. Tu me donnes ses coordonnées ? *** Le commandant Paul Borrigneau et sa jeune épouse habitaient une jolie bâtisse perchée sur le point haut de la ville. De là, on apercevait les eaux paisibles de la « petite mer », et ses terres de légende, l’Île-aux-Moines, Arz, l’île des Capitaines, et Gavrinis dont le monumental cairn de pierre fut édifié deux mille ans avant les pyramides d’Égypte. La maison des Borrigneau, de construction ancienne, devait dater de l’entre-deux-guerres. Elle avait probablement été bâtie à l’époque en pleine campagne, mais l’urbanisation galopante l’avait rattrapée et elle faisait maintenant figure d’ancêtre auprès des constructions nouvelles qui la cernaient. Mary gara sa voiture à une cinquantaine de mètres de leur domicile et descendit à pied jusqu’au portillon de bois qui donnait accès au jardin, un carré de pelouse fort bien tondu, agrémenté de quelques fruitiers dont les bourgeons commençaient à se gonfler de sève. Elle sonna à la porte et entendit un bruit de pas légers. La porte de chêne verni s’entrouvrit, un visage soupçonneux apparut : — Qu’est-ce que c’est ? Une chaîne de sécurité limitait l’espace ouvert. Madame Borrigneau semblait se méfier des visiteurs. Mary demanda : — Madame Borrigneau ? — Oui… Son appréhension transparaissait. Visiblement, bien qu’elle habitât une jolie maison dans un quartier paisible, cette jeune femme avait peur. Mary tenta de l’amadouer. — Permettez-moi de me présenter : Mary Lester… — Que voulez-vous, Madame Lester ? Si c’est pour voir mon mari, vous le trouverez au commissariat. Mary insista : — Non, Madame Borrigneau. C’est à vous que je voulais parler et si je suis venue à cette heure-ci, c’est précisément pour vous voir en particulier. Cette déclaration ne parut pas rassurer madame Borrigneau. — Vous voulez me voir ? — Oui. Rassurez-vous, je n’ai rien à vous vendre mais pour ce que j’ai à vous dire, je pense qu’il vaut mieux que ce soit hors de la présence de votre mari. Mary ne voyait toujours qu’une tranche en longueur du visage de madame Borrigneau, mais il lui sembla que cette tranche pâlissait. — Qui vous envoie ? demanda-t-elle en crispant ses mains autour de son col. — Un ami de votre mari, Frank Perrin. — Frank ? balbutia-t-elle. — Oui, dit Mary. Voyez, il semble que nous ayons au moins un ami commun. Car c’est aussi votre ami, n’est-ce pas ? Madame Borrigneau balbutia : — Oui… je… mon mari… Visiblement, tout cela n’était pas très clair dans sa tête. — Je crois que, dans votre intérêt, il serait préférable que notre conversation ait lieu à l’intérieur plutôt que sur le pas de la porte, insista Mary. Après un temps de réflexion, madame Borrigneau fit tomber la chaîne de sûreté et se recula comme à regret pour laisser passer Mary. Puis elle referma soigneusement sa porte et replaça la chaîne. Sans mot dire, elle introduisit sa visiteuse dans une sorte de living-room meublé de façon assez hétéroclite, ce qui n’était pas fait pour déplaire à Mary Lester, naturellement ennemie du conformisme. Elle lui désigna un fauteuil au cuir râpé qui n’était pas de première jeunesse, placé avec son pendant devant une petite cheminée de briques vernissées équipée d’un insert. Mary s’assit, tandis que son hôtesse restait debout, à une certaine distance, comme si elle craignait que sa visiteuse ne fût contagieuse. Ses yeux clairs trahissaient la crainte qu’elle éprouvait en cet instant. C’était une jolie petite femme aux cheveux blonds, que l’on aurait pu prendre pour une adolescente. — De quoi voulez-vous me parler ? demanda-t-elle d’une voix à peine audible. — Vous ne le devinez pas ? demanda Mary. Madame Borrigneau tenta d’ironiser : — Je ne suis pas douée pour les devinettes… Mais sa réplique tomba à plat. Mary reprit : — Je veux parler de ce qui s’est passé dernièrement chez Spark & Menser… Vous voyez ce que je veux dire ? Madame Borrigneau ferma les yeux pendant quelques secondes et oscilla d’une manière à faire craindre qu’elle allait s’écrouler. Puis elle se reprit et se laissa tomber dans l’autre fauteuil. Mary, qui s’était dressée pour pouvoir parer à sa chute, se rassit et dit doucement : — Ne vous effrayez pas, Madame Borrigneau, je suis ici pour essayer de vous aider. Elle fixait Mary de ses yeux clairs, désormais remplis de terreur. Elle passa le bout de sa langue sur ses lèvres sèches et souffla : — M’aider… Comme si quelqu’un… Elle ne termina pas sa phrase. — Voulez-vous un verre d’eau ? proposa Mary. Madame Borrigneau hocha la tête faiblement : — Oui… Mary prit le couloir pour chercher la cuisine. Une porte entrebâillée s’ouvrait sur la chambre des époux. Le lit était fait et la grande armoire à glace était fermée. Mary se glissa dans la pièce et jeta un œil sur la garde-robe de madame Borrigneau. Pas de tenues sophistiquées, des vêtements de sport, des chaussures plates faites pour la marche. Elle ne poussa pas plus loin ses investigations et n’eut pas à chercher longtemps avant de découvrir la cuisine, qui était attenante au living-room où madame Borrigneau l’avait reçue. Elle ouvrit un placard, prit un verre qu’elle remplit au robinet et revint vers la jeune femme qui n’avait pas bougé de son fauteuil. Celle-ci prit le verre avec un sourire contraint : — Merci. Elle but trois gorgées et regarda Mary comme une condamnée regarde le bourreau. Le « bourreau » n’était pas bien cruel et demanda avec un bon sourire : — Ça va mieux ? Madame Borrigneau hocha de nouveau la tête : — Oui… coassa-t-elle. — Bon, dit Mary, pour tout vous dire, je sais ce qui s’est passé chez Spark & Menser, mais ce qui m’importe, c’est d’en connaître la raison. Je crois la deviner, mais j’aimerais que vous la confirmiez. Madame Borrigneau demanda anxieusement : — Qui est-ce qui vous a mise au courant ? — Frank Perrin. Elle porta sa main à sa bouche, comme si cette révélation la choquait : — Je n’aurais jamais cru que Frank… c’est un ami de Paul, je veux dire de mon mari. — Et vous avez le sentiment qu’il vous a trahie ? Louise hocha la tête, perplexe. Elle finit par laisser tomber : — Je ne sais pas… Mary la rassura : — Je crois, Madame Borrigneau, que Frank ne pouvait pas faire autrement. — Vous l’appelez Frank ? Vous semblez bien le connaître. — Oui, je le connais même depuis plus longtemps que vous. Pour tout vous dire, nous avons été à l’école ensemble. — À l’école ? Mary réprima un sourire. — Pas à la maternelle, bien sûr, mais à l’école de police. — Parce que vous êtes… — Oui, je suis flic, Madame Borrigneau, commandant Mary Lester pour vous servir. — Mais Paul ne m’a jamais parlé de vous ! — Et pour cause, je n’ai jamais rencontré votre mari et nous n’avons jamais travaillé ensemble. Je n’appartiens pas aux effectifs de Vannes, mais à ceux de Quimper. Et je vous rassure tout de suite, je ne suis pas en service mais en congé de maladie. J’ai rencontré Frank fortuitement, à une terrasse du port. Comme deux anciens combattants, nous avons évoqué le bon vieux temps et, de fil en aiguille, il m’a parlé de votre affaire, qui m’a intriguée. — Mais puisque vous êtes en congé… objecta la jeune femme. — Si je ne l’avais pas été, je n’aurais jamais eu l’occasion de vous venir en aide. Car, ne vous y trompez pas, c’est le seul but qui me guide. La jeune femme, préoccupée par les pensées qui se bousculaient dans sa tête, regardait ses doigts sans lever les yeux. — Il se trouve, dit Mary, que récemment j’ai eu à enquêter sur une sordide affaire de chantage. Ce que m’a dit Frank de votre mésaventure me laisse à penser que vous êtes victime d’un maître chanteur. Elle essaya de croiser le regard fuyant de madame Borrigneau. — Je me trompe ? La jeune femme, qui triturait toujours ses doigts, fit non de la tête et objecta : — Mais puisque j’ai rendu le manteau, l’affaire est finie ! C’est du moins ce que m’a assuré Frank ! — Ce n’est pas si simple, Madame. C’est tenace, un maître chanteur. Ça ne lâche pas sa proie aussi facilement. Pour désamorcer le danger potentiel qu’il représente pour vous, il nous faut découvrir l’identité de cette fripouille. Elle vit les mains de Louise Borrigneau se crisper sur les bras de son fauteuil. La jeune femme leva ses yeux clairs sur Mary qui ajouta : — Car c’est une fripouille, ne vous y trompez pas. Un maître chanteur c’est ce qu’il y a de plus bas, de plus lâche… Un braqueur risque sa peau, un voleur sa liberté… Un maître chanteur s’attaque généralement à des personnes vulnérables et il agit dans l’anonymat sans grands risques d’être confondu. Et même quand il est traduit en justice, il n’encourt qu’une peine minime en regard des dégâts qu’il peut causer : il ne lâche en général jamais sa victime, la saigne, parfois jusqu’à la pousser au suicide. Je n’ai aucune pitié pour ce genre de personnage. — On ne le trouvera jamais ! Mary leva les mains en geste d’impuissance : — Si vous partez vaincue… — Je ne le connais pas ! — Mais vous savez pourquoi on vous fait chanter. Contre toute vraisemblance, la petite blonde hocha la tête négativement. Mary, qui ne la quittait pas du regard, vit qu’elle fermait les yeux, comme pour retenir des larmes, et qu’elle serrait les dents jusqu’à les faire grincer. — Croyez-moi, dit Mary, j’ai une certaine expérience de ce genre d’affaires et je ne suis sûre que d’une chose : si vous n’étiez pas au fait de l’objet du chantage, des tentatives de votre tourmenteur, vous vous en moqueriez bien et ça n’irait pas plus loin. Cette impeccable démonstration troubla si fort madame Borrigneau qu’elle joignit, poing contre poing, ses deux mains qui tremblaient. Était-ce de la colère ? De l’angoisse ? Du désespoir ? Probablement un mélange des trois, entremêlé d’un terrible sentiment d’impuissance. Elle se mit à sangloter et dit convulsivement : — Puisque je vous dis que je ne le connais pas… C’est la vérité, je vous le jure ! Pour un peu, elle aurait trépigné. — Je voudrais bien vous croire, dit Mary calmement. Je voudrais bien vous croire, répéta-t-elle, mais je suis certaine que vous me cachez quelque chose, et dans ces conditions je ne vois pas comment vous aider. Elle se leva. — Je suis désolée, mais je vais vous laisser. Louise Borrigneau la regarda avec une sorte de détresse. Elle suivait le fil de sa pensée et, aurait dit Fortin, ça devait gamberger dur dans cette jolie petite tête blonde. Elle assura, en se tordant les mains : — Je ne peux pas vous dire ce que je ressens tant j’ai honte. Jamais je ne me serais crue capable de commettre un vol, et pourtant je l’ai fait. Je suis une voleuse… Une voleuse ! Quand Paul saura ça… — Nous n’en sommes pas encore là, dit Mary en se rasseyant. D’abord, il n’y a pas eu vol puisque le manteau a été restitué et que seul Frank Perrin est au courant. Il n’y a pas eu de plainte et ce n’est sûrement pas lui qui va ébruiter l’affaire. Il aurait trop à perdre. Donc, de ce côté-là, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. Pour le moment, votre mari n’est au courant de rien, alors calmez-vous et cessez de vous culpabiliser. Je vous le redis, je suis là pour vous aider. Je sais que l’idée ne venait pas de vous et que vous n’avez pas agi sous le coup de je ne sais quelle irrésistible pulsion. La jeune femme leva sur elle un regard dans lequel semblait maintenant briller une lueur d’espoir. — Vous le pensez vraiment ? Mary sourit. — Soit dit sans vous offenser, ma chère Louise, vous n’avez pas plus que moi un style à porter un manteau de vison ! Louise Borrigneau, surprise d’être appelée par son prénom, répondit du tac au tac : — Mais vous ne m’offensez pas, j’ai récemment participé à la campagne « fourrure torture » qui dénonce les horreurs commises contre les animaux pour leur voler leur peau ! — Je ne m’étais donc pas trompée, conclut Mary avec satisfaction. C’était le cas de le dire, Louise reprenait du poil de la bête. Elle se pencha vers Mary et demanda bravement : — Que voulez-vous savoir ? Mary ne répondit que d’un mot : — Tout.
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