Chapitre 1 : Le regard au-dessus de la tombe
(Point de vue de Rosa)
Le vent glacé du cimetière canadien a traversé mon manteau comme une lame.
Je suis arrivée directement de l’aéroport, ma valise encore dans le coffre du taxi qui s’éloignait, le cœur au bord des lèvres.
Le bruit de la terre humide que l’on jette sur un cercueil, ce bruit sourd et définitif, m’a guidée jusqu’à elle.
Jusqu’à Élisabeth.
Je n’ai pas vu le cortège, ni les visages recueillis. Je n’ai vu que cette boîte en bois sombre qui descendait lentement dans la fosse, emportant une partie de moi-même.
Le trajet depuis l’aéroport avait été un brouillard.
J’avais passé les douanes sans les voir, attrapé ma valise machinalement, hélé un taxi avec des gestes d’automate.
Dans l’avion, j’avais refusé le plateau-repas, incapable d’avaler quoi que ce soit.
Une hôtesse m’avait demandé si tout allait bien et je n’avais même pas trouvé la force de mentir.
J’avais simplement fermé les yeux, et derrière mes paupières closes, le visage d’Élisabeth était apparu, tel qu’il était sur la dernière photo qu’elle m’avait envoyée :
un sourire lumineux, un tablier de cuisine taché de farine, Mégane sur une hanche et Enzo qui faisait une grimace derrière elle.
Une vie ordinaire, un bonheur simple, désormais réduits en cendres.
Je me suis tenue en retrait, les doigts crispés sur le bouquet de roses blanches que j’avais acheté à la hâte dans un kiosque devant les grilles, sans même sentir leurs épines qui s’enfonçaient dans ma paume.
Les larmes ont brouillé ma vue, transformant la scène en un cauchemar aquarellé.
Comment était-ce possible ? Elle était ma sœur, ma moitié, mon repère.
Nous avions survécu ensemble à une enfance compliquée, à des déménagements successifs, à la séparation de nos parents.
Nous nous étions fait la promesse solennelle de toujours veiller l’une sur l’autre.
Et maintenant, elle était six pieds sous terre, dans ce sol froid, à des milliers de kilomètres de la chaleur de notre Mexique natal.
Le chagrin, une bête féroce, a planté ses griffes dans ma poitrine.
J’avais envie de hurler, de griffer la terre pour la reprendre, mais mes jambes tremblaient trop.
Je suis restée pétrifiée, une statue de sel et de désespoir.
Le prêtre, un vieil homme à la voix chevrotante, a prononcé les dernières paroles.
« Poussière, tu retournes à la poussière… » Les mots résonnaient dans l’air glacé comme une sentence.
J’ai vu des gens que je ne connaissais pas, des collègues, des voisins peut-être, défiler pour jeter une rose ou une poignée de terre.
Je n’arrivais pas à faire un geste. Mes pieds étaient comme enracinés dans le gazon gelé.
Je me suis maudite intérieurement. J’aurais dû être là plus tôt, j’aurais dû l’appeler plus souvent, j’aurais dû sentir qu’elle était en danger.
Les « j’aurais dû » tournaient en boucle dans ma tête, une litanie de culpabilité qui menaçait de me noyer.
Alors que les sanglots étouffés des proches se faisaient plus forts, j’ai relevé la tête, poussée par une force inconnue. Et là, de l’autre côté du gouffre béant, j’ai croisé son regard.
Toni.
Il se tenait droit, les mains jointes devant lui, vêtu d’un costume noir d’une élégance sobre.
Ses yeux noirs, profonds comme un puits, étaient rivés sur moi.
Il n’a pas souri, n’a pas hoché la tête.
Il m’a juste regardée, avec une intensité qui m’a coupé le souffle.
Pendant une fraction de seconde, le brouhaha de la cérémonie, le vent glacial, les pleurs des enfants que l’on tenait à l’écart, tout a disparu.
Il n’y avait plus que nous deux et ce regard qui traversait les années perdues.
J’y ai lu une tristesse brute, une compassion si puissante qu’elle était presque palpable.
Ce n’était pas de la pitié, c’était quelque chose de plus profond, de plus personnel.
Comme s’il portait une part de mon deuil. Comme s’il comprenait, sans que j’aie besoin de prononcer un mot, l’immensité de ma perte.
Son visage n’avait presque pas changé, les années lui avaient simplement donné une maturité qui durcissait sa mâchoire et creusait légèrement ses joues. Mais ses yeux étaient les mêmes : intenses, perçants, capables de voir à travers les armures les mieux forgées.
Il n’a rien fait pour s’approcher, il est resté là, immobile, comme un phare dans la tempête de mon deuil. Et pour la première fois depuis que j’avais appris la terrible nouvelle, depuis le coup de fil qui avait déchiré ma vie en deux, je ne me suis pas sentie complètement seule.
C’était absurde, irrationnel.
J’avais quitté cet homme, j’avais fui cette ville pour une raison que je m’étais répétée chaque jour comme un mantra.
Mais à cet instant précis, son regard sombre était la seule chose qui m’empêchait de m’effondrer complètement.
Le prêtre a fermé son livre. La cérémonie était terminée. Élisabeth n’était plus.