- Le prince était-il réellement mort ? Demanda Isaac au marabout.
-Non en réalité, une jeune fille qui passait dans les environs, vu cette scène horrible ainsi que le prince qui agonisait à cause de sa blessure profonde. Elle eut le courage et l’amabilité de l’emmener à l’aide de son âne jusque chez elle : le campement secret des guérisseurs. Quand elle arriva avec ce dernier chez elle, la majorité des guérisseurs et même les plus compétents ne voulaient pas le toucher. Ils avaient reconnu ses tatouages, les tatouages du royaume d’Askoum et s’avaient de qui il s’agissait en réalité. Oui ! C’était bel et bien lui, le prince belliqueux qui réduisait tous les villages limitrophes d’Askoum en esclavage. Cette fille, Aklilu ne pouvait pas le laisser mourir comme le voulait ses anciens. Pour elle, laisser ce jeune homme entre les griffes de la mort était inhumain ! Elle n’était encore qu’une apprenante dans le domaine médicinal mais fit de son mieux pour soigner l’entaille du prince à la tête. Après une semaine de soins intensifs, le prince se sentait mieux et ouvrit enfin les yeux. A son réveil, il n’était plus sur son champ de bataille mais plutôt en face d’une beauté rare, une beauté comparable à celle de la reine Makeda, plus connu sous le pseudonyme de la reine de Saba. Il venait juste de la voir pour la première fois de sa vie et semblait déjà l’aimer. Il lui dit : « Comment vous appelez vous charmante demoiselle ? » « Aklilu » répondit-elle d’un ton sec. « J’ai moins mal qu’avant est-ce vous qui aviez pris soin de moi ? » « Oui » répondit-elle à nouveau et toujours avec un ton peu bavard. « Où suis-je s’il te plaît ? » « Je n’ai pas le droit de vous le dire Prince » elle affirma. « Pourquoi donc ? » « De peur que vous ne reveniez attaquer mon village. Tout le monde vous craint dans les environs ». « D’accord je vois et le lion sorcier ? » « De quel lion sorcier parlez-vous ? » « De celui qui m’a mis dans cet état ! » « Je n’ai rencontré aucun lion je vous ai juste vu à moitié mort et près de vous un homme déjà mort alors, j’ai décidé de vous soigner ignorant toute information à votre sujet ». « Si tu avais su qui j’étais réellement, m’aurais-tu lassé mourir ? »
« Non, j’allais quand même m’occuper de vous et maintenant que vous êtes guéri, vous devez partir car ici vous n’êtes pas le bienvenu ». « Merci pour ce que tu as fait pour moi, mon royaume te le revaudra ! Fais-moi confiance, ton village sera sous ma protection quand je prendrai le trône et c’est toi que j’épouserai. Je crois avoir trouvé l’amour et tu es la reine qu’il me faut ». Face à de tels propos, Aklilu ne pouvait musser la joie qui l’animait. Elle avait pu non seulement lui sauver la vie, mais aussi sauver la liberté de son village qui venait d’avoir un puissant allié. Et pour couronner le tout, elle serait bientôt la future reine d’Askoum, ce grand et puissant royaume guerrier.
Le prince finit par arriver chez lui, c’était un véritable miracle tout le monde était content, son nom avait vraiment fait effet : « il ne mourra pas ». Son père était certes content de sa venue. Toutefois, son état de santé ne s’améliorait pas. Enmoutef songea à emmener son père dans ce fameux village afin qu’il soit lui aussi soigné plus que les potions de guérison des sorciers et médecins d’Askoum semblaient vaines. Chose que son père refusa catégoriquement en lui disant que son heure était proche et qu’il fallait que le prince se trouve une fiancée afin d’être couronné roi pour qu’il puisse enfin prendre les rênes du royaume d’Askoum. On fit alors organiser une fête au cours de laquelle les plus belles demoiselles défilaient avec tous leurs atouts pour séduire le jeune prince. Mais toujours rien, il n’avait succombé au charme d’aucune d’entre-elles. Son père organisa alors une festivité plus grande que la précédente, laissant défiler sous deux jours les plus belles demoiselles de toute la région de la corne Africaine. De partout on envoyait des messagers pour annoncer la nouvelle et Aklilu du village des guérisseurs avait été informée. Elle ne pouvait accepter qu’une autre femme vienne lui ravir son prince, celui pour qui elle avait désobéi et même affronté les plus anciens de son village afin de lui sauver la vie. Elle n’était pas très confiante, mais décida tout de même de participer à ce concours.
On était dans la dernière journée et des centaines de jeunes filles toutes très belles avaient défilé devant le prince mais rien à faire. Il ne restait plus que deux candidates et le roi Toukichklan commençait à perdre espoir. L’avant dernière fille défila, mais toujours rien ! Enmoutef l’avait à peine regardé comme une pierre vulgaire sur son chemin. Puis ce fut autour d’Aklilu. Dès son entrée sur la scène, tout le monde était ébahi. Elle était semblable à une déesse, une beauté rare comme celle du faisan doré.
Enmoutef l’eut reconnu et se précipita vers la scène pour la prendre dans ses bras robustes et chauds de bonheur, du jamais vu dans ce royaume ! Enfin une fille appréciée du prince ! « Père ! Voici celle que je veux épouser, celle qui m’a sauvé des griffes de ce lion, celle qui a soigné mes blessures, celle grâce à qui je suis sur pied et peut-être encore celle-là même qui vous guérira vous aussi de votre maladie incurable ». A la suite de ses dires, le roi se mit à sourire en leur demandant de s’incliner afin de recevoir sa bénédiction. Aklilu était très contente. Son village et naturellement ses parents étaient fiers d’elle. Le roi Toukichklan était soulagé, son fils unique allait bientôt se marier avec une étrangère certes mais le plus important pour lui c’était de voir son fils prêt pour devenir un grand roi.
Le jour du mariage tant attendu arriva enfin pour sceller l’union entre Enmoutef et Aklilu. Une fête immense fut organisée et elle durera précisément quatre jours. Enmoutef était comblé et se souvenait encore de cette fameuse nuit de noce car Aklilu était une véritable déesse, elle savait comment éveiller les sens d’un homme avec ses coups de hanches mortels en conjugale. Telle une d****e, elle pouvait vous faire atteindre l’extase, le fameux septième ciel. Cette fille était bonne ! Elle était également très sage, observait beaucoup et parlait peu. Elle pouvait faire preuve d’une douceur telle que l’on voyait en elle une mère adorable. Tout le royaume l’appréciait énormément sauf quelques filles qui la jalousaient car elles désiraient être à sa place. Le prince était vraiment béni car il avait déniché une perle rare. En seulement deux semaines de mariage, Enmoutef était devenu accro à sa femme. Dès qu’il ne la voyait pas, il perdait la tête. En plus de toutes ces qualités, elle était également une guérisseuse extraordinaire. Grâce à elle, la santé du roi Toukichklan ne faisait que s’améliorer.
Mais un jour, une véritable tragédie se déroula sur les terres d’Askoum. Un bon matin, le prince Enmoutef se réveilla et près de lui, le corps de son épouse, la très chère, aimable et attachante Aklilu sans vie. Oui ! Sa reine avait rendu l’âme ! Sa mort était un véritable mystère car elle n’avait rien comme maladie. Elle se sentait plutôt bien la veille. Alors pourquoi une mort si soudaine et brutale ? Imaginez l’état d’âme du prince Enmoutef à ce moment-là. Il avait perdu la tête et faisait une dépression véritable. Il n’arrivait pas à croire que sa reine était partie à jamais, que toute bonne chose avait une fin. Tout le royaume était en deuil. Tout le monde était choqué par ce drame, par cette perte hors du commun. Les terres d’Askoum avaient encore perdu une nouvelle reine. On ne sait pas ce qui se passait dans ce royaume mais les reines qu’il avait ne vivaient pas plus de deux ans après leur mariage et il fut de même pour la mère d’Enmoutef. Mais contrairement à son père, Enmoutef n’allait pas rester les bras croisés à ne rien faire. Il promit une récompense hors du commun à tout guérisseur ou sorcier capable de ressusciter sa bien-aimée. Quiconque s’opposait à ce projet ou qui tentait de le ramener à la raison avait affaire à lui, même s’il s’agissait du roi Toukichklan en personne. Pendant ce temps, il faisait tout son possible pour conserver le corps de sa défunte épouse. Il allait souvent même f***********r au corps sans vie de sa femme. Il était vraiment atteint ! Mais jusque-là, aucun remède ou formule magique de résurrection n’avait été trouvé.
Un jour, un sorcier étranger vint à Askoum. Il était très étrange et froid. Dès son arrivée aux portes du royaume, il fut stoppé par les gardes. « J’ai quelque chose pour le prince » affirma-t-il et on le laissa entrer. Lors de son entretien avec le prince, il lui dit qu’il avait une solution mais avant, il fallait qu’il sache que ressusciter un être humain était impossible aux hommes ! Seul Dieu était habilité à faire cela. Mais il pouvait faire en sorte que le prince puisse rejoindre sa bien-aimée afin de poursuivre leur amour dans l’au-delà. Une offre alléchante qui suscita beaucoup d’enthousiasme chez le prince même s’il fallait qu’il meure pour réaliser ce projet. Son père et tout le royaume était contre cette pratique. Son épouse était morte et il fallait l’accepter. Des femmes, il n’y en avait plein. Alors, pourquoi sacrifier l’avenir d’un grand roi en devenir pour une morte ? Son père n’était pas d’accord car si le prince meurt, le royaume serait sans successeur et laissé aux mains de Kounouzou, son cousin qui n’allait pas se gêner pour éliminer le roi et précipiter le royaume à une fin certaine. Mais, le prince était aussi connu pour être très têtu comme une mule et surtout pour aimer cette femme plus que le royaume en entier. Il n’en faisait qu’à sa tête et décida d’accomplir ce rituel malgré l’interdiction de son père le roi pour se réincarner en même temps que son épouse dans de nouveaux corps et à une même époque. Ils auraient tous deux comme pouvoir d’influencer les corps dans lesquels ils s’étaient réincarnés afin de les rapprocher. C’est ainsi qu’ils pouvaient intervertir les corps et agir dans les rêves des réincarnés. Ils ne seront heureux et unis que lorsque les corps dans lesquels ils s’étaient réincarnés, se retrouveront unis eux aussi. Les retrouvailles de ces derniers traduiront par la même occasion l’union entre Enmoutef et sa bien-aimée.
Voici l’origine de ton mal cher Isaac, Enmoutef s’est réincarné en toi et Aklilu en Marie Jeanne, ce sont eux qui ont permis votre rencontre, ce sont eux qui échangent vos corps, ce sont eux qui vous réprimandent en rêve. Voici pourquoi tu es amoureux de cette fille que tu ne connais pas. Votre amour est éternel et après vous, ils se réincarneront dans d’autres corps pour vivre leur amour encore et encore…
Isaac fut sous le choc après les dires du marabout. Il connaissait à présent l’origine de son mal et savait désormais qu’il ne se sentirait bien que si et seulement si, lui et Marie Jeanne étaient en couple (réuni à nouveau). Cet amour était-il tributaire de ces personnages mystiques? Je ne le pense pas car Isaac était vraiment amoureux de Marie Jeanne. Tout était absolument clair à présent. Il s’avait pourquoi il se réveillait si souvent dans le corps de cette Jeune demoiselle. Cependant, comment allait-il pouvoir la retrouver pour lui dire les causes de ce phénomène paranormal ? Marie Jeanne, cette belle demoiselle de famille riche étaitelle aussi amoureuse de lui ? Songeait-elle également à comment le retrouver ? Est-ce donc cette fameuse Aklilu qui avait annoncé à Marie Jeanne que lui Isaac viendrait à Grand-Bassam ? Ce roi qui venait de temps à autre interrompre son sommeil, était-ce réellement Enmoutef ?
Il remercia le marabout, mais avant de partir, celui-ci lui demanda la somme de trois-mille-trente francs CFA. Isaac s’acquitta de cette modique somme, avant de prendre congé du marabout, de Kader ainsi que de la commune d’Abobo. Il était vraiment bouleversé, mais comment ne pas l’être quand on apprend que notre destin dépend d’un être mystérieux qui nous avait choisi et qui avait le pouvoir d’agir sur nous ? Pour les fervents Chrétiens, on aurait conseillé à Isaac d’aller voir un prêtre ou un pasteur afin d’être exorcisé de cet esprit malin. Mais cette situation semblait arranger Isaac lui-même car grâce à cela, il allait pouvoir sortir avec une fille non seulement belle mais aussi rupine. D’ailleurs, il ne souffrait pas tant que ça puisqu’il connaissait à présent la source de son mal. Et croyezmoi, quand on n’ignore la cause de notre souffrance, on souffre alors deux fois plus. Mais une fois que l’on parvient à desceller l’origine de cette souffrance, on était déjà à moitié guéri. Son véritable souci, était de pouvoir retrouver cette fille, Marie Jeanne aux seins mûrs saveur mangue, à la taille majestueuse, à la peau sombre éclatante semblable au chocolat huilé des maîtres suisses et aux courbes dignes de femmes africaines. Vivait-elle à Bassam ? Non, il n’était plus sûr de cette hypothèse car à la dernière permutation des âmes, il se souvint avoir vu par les fenêtres vitrées une chaîne de montagnes et s’était retrouvé en face d’un climat plutôt doux, frais et agréable. Dans quelle zone de la république de Côte d’Ivoire avions-nous des montagnes à part l’ouest ? Et la ville réputée pour ses chaînes montagneuses, c’était bel et bien Man, la terre des dix-huit montagnes, du pont de lianes, des cascades vertigineuses et des masques sacrés : «Tanglagé», « Gunye Ge », « Zakpei, Zapkai », « Tankaglé », « Buglé » et « Guyéya ».
La ville de Man tire son nom du sacrifice de Gbê, patriarche et chef de canton de « Gbêpleu ». En effet, Gbê a donné en sacrifice son unique fille du nom de « Manlo » ou « Manlé » pour certains, qui fut enterrée vivante à l’insu même de sa mère dans la forêt sacrée comme le voulait les dieux afin que ce petit canton puisse prospérer et se développer (en terme de superficie et de finance). La forêt de « Gbêypleu » qui avait accueilli ce sacrifice, se veut aujourd’hui une forêt sacrée et protégée car avant d’y être enterrée, la petite « Manlo » dicta trois conditions. La première était que les villageois ne devaient jamais accepter que leurs filles mariées, soient mal accueillies lorsqu’elles revenaient chez leurs parents en quête de secours à cause des problèmes endurés dans leurs foyers. La deuxième condition était qu’ils ne devaient plus jamais faire d’histoires avec un étranger, et être toujours hospitalier. La dernière condition était que cette forêt, son cimetière devrait être gardé de toute souillure physique ou morale. Tout villageois qui ne se pliera pas aux conditions proférées par « Manlo » verra toute sa famille décimée jusqu’au dernier. La forêt de « Gbêypleu » abrite aussi les fameux singes sacrés. Selon la légende Yacouba, ces singes seraient en réalités l’incarnation de génies commerçants à l’allure de Cynocéphale (singe d’Afrique au museau semblable à celui du chien) qui venaient vendre leurs marchandises au marché à l’époque. Ils étaient toujours les premiers arrivés mais les derniers à quitter le marché. C’est donc en mémoire de ces êtres épiques que les singes de « Gbêypleu » avait été sacralisés par les villageois mais aussi parce que toute personne qui tuait ou consommait la viande de ces signes, se voyait octroyer la sentence d’une mort subite et ce en moins d’une semaine. En gros, faites du mal à ces singes et votre espérance de vie se limitait aux sept jours suivants. Un soldat sénoufo de l’ex-rébellion MPIGO (Mouvement Patriotique Ivoirien du Grand Ouest) durant la guerre de deux-mille-deux en Côte d’Ivoire avait tué et consommé un des singes sacrés de cette forêt alors qu’il avait été averti des villageois. Avertissement qu’il négligea en affirmant : « Vous laissez les singes traîner alors qu’on a besoin de viande ? En tout cas moi j’en mangerai ». Après avoir posé cet acte, il lui fallut six jours pour mourir. La cause de sa mort ? Ce soldat rebelle a eu un problème avec ses frères d’armes qu’ils l’ont exécuté pour n’avoir pas remboursé de l’argent qu’il devait à une dame… Bête comme raison n’est-ce pas ? Coïncidence ou maléfice du singe ? J’opterai personnellement pour la seconde Option.
Et dire que c’est dans cette ville qu’Isaac comptait se rendre ! Mais avait-il réellement les moyens nécessaires pour aller à Man ? Pouvait-il payer le transport d’un voyage d’environ cinq-cent-quatre-vingt kilomètres de distance ? Pouvait-il chercher parmi cent-quatre-vingt-huit-mille habitants, une fille dont il ne possédait aucune information autre que son prénom et ce sur quatre-mille-cent-quarante kilomètres carrés ? Non ! Ce projet était une véritable folie, une utopie. Toutefois, il avait la foi. Il s’avait que si Enmoutef avait réussi à traverser des millénaires pour retrouver sa bien-aimée, ce n’était pas cinq-cent-quatre-vingt kilomètres à parcourir et encore moins cent-quatre-vingt-huit-mille habitants qui allaient constituer une entrave à l’accomplissement de son projet. Projet pour lequel d’ailleurs, il avait sacrifié l’avenir rayonnant de tout un royaume tombé désormais entre les mains de la dynastie des Zagwés. Pour cette fille, il était prêt à tout. Il ne reculera devant aucune entité monstrueuse. Et même s’il devait déplacer des montagnes ou encore défier « Chronos », le dieu de l’espace-temps et de la destinée (Grec), il allait le faire. Il croyait fortement au destin qu’il s’était forgé : celui de retrouver son Aklilu et ce même au prix de sa propre vie et de celle de son peuple.