Je reste allongée à cause de ce horrible mal de tête. L’oreiller sous ma nuque me paraît trop mou, ou peut-être trop ferme. J’arrive plus à savoir. J’ai chaud. Ou froid. Je ne sais plus.
Fiancé.
Le mot résonne encore et encore. Il me parle doucement, comme s’il s’adressait à une enfant qu’on ne veut pas brusquer. Mais moi, tout ce que je veux, c’est comprendre.
Je ferme les yeux. Juste une seconde. Peut-être que quelque chose va remonter. Une voix. Une image. Un lieu. Lui.
Rien.
Alors je pousse un peu plus loin. Je cherche. J’insiste. Dans ma mémoire, dans mon corps, n’importe où. Un repère. Une accroche. Il faut bien que quelque chose me revienne.
Et là, une douleur plus vive me traverse le crâne. Je grimace aussitôt. C’est sec. Tranchant. Juste au-dessus de la tempe gauche, comme un coup de poignard sourd à l’intérieur du crâne. Je plaque une main contre ma tête, comme si ça pouvait l’apaiser, mais non. Ça cogne. Ça tape.
- Hé, doucement…
Sa voix est tout près. Je rouvre les yeux. Il est à mon chevet, accroupi, inquiet. Son regard me scrute avec une douceur presque déplacée.
- Ne te forces pas. Tu viens à peine de te réveiller.
Je reste silencieuse, mais j’ai du mal à masquer ma douleur. Il le voit, c’est certain.
- Ne te surcharge pas, Léa. D’accord ? Ton corps a besoin de temps. Ta mémoire aussi.
Il parle lentement. Avec cette douceur mesurée. Comme s’il me connaissait vraiment. Comme s’il avait l’habitude de me calmer.
Mais moi, tout ça me trouble encore plus. Je veux comprendre, bordel. Mais mon cerveau refuse de coopérer. À chaque tentative, c’est comme frapper un mur en courant.
Je me laisse m'enfoncer un peu plus dans le matelas, malgré moi. Essoufflée. Éreintée. Et puis… honteuse.
Il me regarde toujours. Il ne dit plus rien maintenant. Il attend, je crois. Il espère peut-être que je vais finir par me souvenir. Mais pour l’instant, tout ce que je sens… c’est un mal de tête qui ne dit pas son nom, et un sentiment étrange que quelque chose ne colle pas..
Je respire lentement, comme pour calmer cette tension qui me vrille la tête. L’air sent quelque chose… de propre, d’un peu sucré. Une odeur de linge frais mélangée à une autre, plus lointaine, plus boisée.
Je rouvre les yeux. Le plafond est haut, lisse, sans fissures. Trop parfait.
Mes yeux glissent sur la chambre, à nouveau. Les rideaux d’un blanc immaculé. Les meubles élégants, presque minimalistes. Un tableau sans émotion accroché au mur d’en face. Tout semble neutre.
Alors, je murmure. Comme si parler plus fort allait me faire mal.
- C’est quoi cet endroit ?
Il ne répond pas tout de suite. Je sens qu’il m’écoute. Je le sens même se tendre un peu. Comme s’il s’attendait à la question, mais qu’il ne savait pas encore quelle version donner.
Il se redresse légèrement, sans me quitter des yeux. Puis, avec ce calme si bien rôdé, il dit :
- C’est normal que tu sois perdue. Tu as eu un accident de voiture. Tu étais… inconsciente. Ça aurait pu être bien plus grave. Mais tu es là. En vie. Tu vas t’en sortir.
Je le regarde sans cligner des yeux. Ce qu’il dit sonne vrai. Ou en tout cas, c’est bien raconté. Mais ça ne répond pas à ma question.
- Oui mais… on est où ? Je reconnais rien. Ni cet endroit. Ni…
Je m’interromps. Ni toi. Mais je ne le dis pas à voix haute. C’est déjà là, dans mes yeux, et il le lit sans mal.
Il esquisse un léger sourire, comme s’il essayait de m’apaiser.
- Ce que tu ressens, c’est normal. L’amnésie post-traumatique, c’est fréquent après un choc v*****t. Ça peut revenir d’un coup, ou petit à petit. Tu dois juste… laisser ton esprit refaire le chemin.
Je me tais. Mon regard cherche encore, autour de moi, un indice. Une carte, une photo, une trace. Mais tout ici semble trop lisse. Trop impersonnel. Et lui… lui, il est parfaitement à l’aise dans cet endroit. Moi, j’ai l’impression d’être chez personne.
Je fixe le plafond, encore. Mes pensées tournent en rond, sans réussir à s’accrocher à quoi que ce soit. Chaque mot qu’il prononce, chaque silence qu’il laisse traîner entre deux phrases, me glisse sur la peau comme une goutte froide.
Puis, il bouge. Il se redresse un peu plus, se lève, lisse machinalement la manche de sa chemise. Je le regarde faire. Il a des gestes fluides, maîtrisés. L’élégance tranquille de quelqu’un qui sait toujours quoi dire, quoi faire.
- Tu n’as rien mangé depuis deux jours.
Sa voix est douce, mais ferme. Il ne me laisse pas le temps de réagir.
- Tu dois reprendre des forces, Léa. Viens… quand tu te sentiras prête. Je t’ai préparé quelque chose.
Je ne réponds pas tout de suite. Mon ventre est vide, c’est vrai. J’ai ce creux étrange à l’intérieur, celui qui vient quand le corps réclame autre chose que de la nourriture. De la vérité, peut-être.
Mais je ne dis rien. Il me regarde encore un instant, comme pour vérifier que je ne vais pas m’évanouir ou le supplier de rester. Puis, il ajoute dans un souffle :
- Prends ton temps. Descends quand tu veux.
Et il se dirige vers la porte. Sa main effleure la poignée. Il l’ouvre. Une lumière chaude s’infiltre depuis le couloir. Avant de sortir, il se tourne vers moi, un léger sourire aux lèvres.
- Je suis juste en bas.
Et il referme la porte derrière lui. Sans un bruit. Je reste seule. Allongée. Figée.
Je ne sais pas combien de temps je reste là, les yeux perdus dans le plafond. Une partie de moi refuse de bouger, comme si quitter ce lit revenait à accepter ce qu’il vient de dire. Cet endroit. Cet accident. Cette amnésie.
Mais l’inconfort finit par l’emporter. Mon dos me tire. Ma nuque est encore douloureuse, comme si on m’avait tordu la tête dans mon sommeil.
Alors je me redresse lentement, les draps glissent sur ma peau avec une froideur désagréable. Mon corps est engourdi, ma respiration saccadée, mais j’arrive à poser les pieds au sol. Le parquet est tiède. Trop propre. J’avance avec prudence, les jambes un peu tremblantes, jusqu’à une porte entrouverte sur la droite. Une salle de bain.
J’entre. La pièce est aussi silencieuse que le reste. Murs clairs, marbre beige, un grand miroir au-dessus d’un lavabo. Tout brille, comme dans un hôtel de luxe. Mais il n’y a rien de personnel.
Je m’approche, lentement. Et je lève les yeux. Et là… je me fige. Je ne me reconnais pas. La femme dans le miroir me fixe avec un mélange d’étonnement et de méfiance. Comme si elle non plus ne savait pas ce qu’elle faisait là. Ses traits sont familiers sans l’être. Son visage est fin, un peu pâle, avec des cernes légères sous des yeux noisette brouillés par la fatigue. Des lèvres pleines, naturellement rosées, qui semblent avoir oublié comment sourire. Ses cheveux, châtains aux reflets chauds, retombent en mèches désordonnées sur ses épaules. Ils sont propres, mais visiblement peignés par quelqu’un d’autre.
Je lève lentement la main. Elle fait pareil. C’est moi. Et pourtant… non.
Il y a quelque chose dans son regard qui ne colle pas. Comme si ce corps m’avait été prêté. Comme si cette peau n’était pas la mienne.
Je me penche un peu. Une fine cicatrice court juste sous ma clavicule gauche. J’effleure la trace du bout des doigts. Elle est récente. Je n’ai aucun souvenir de sa provenance. Tout dans ce reflet est une énigme.
Je reste là, devant cette femme que je ne connais pas, le souffle court, le cœur cognant sans raison. Et une seule pensée me traverse à ce moment-là:
Qui suis-je vraiment ?