Chapitre 3

1330 Mots
Je détourne enfin le regard. Ce reflet me dérange. Trop étranger pour me rassurer, trop réel pour le fuir. Je me rince rapidement le visage, comme si l’eau pouvait dissiper ce malaise qui me colle à la peau. Elle est tiède, douce, presque réconfortante. Mais au fond de moi, quelque chose résiste. Comme une sensation sourde qu’on essaie d’ignorer. Une tension floue, mais présente. Je prends une grande inspiration, puis je quitte la salle de bain à pas lents. La chambre est silencieuse. Toujours ce calme trop net. Je fais quelques pas, les jambes un peu plus sûres qu’avant, et je m’arrête au milieu de la pièce. Mes yeux glissent sur mes vêtements. Un pantalon souple en coton gris, un haut clair à manches longues. C’est simple, propre, presque élégant. Rien de trop intime, rien de trop négligé. Mais ce n’est pas moi qui les ai choisis. Ce n’est pas moi qui les ai enfilés. Et cette idée me frappe. Je n’ai aucun souvenir de m’être changée. Aucun souvenir tout court. Et si je porte ces vêtements maintenant… Je baisse les yeux vers le tissu. Mes doigts effleurent le haut, comme si je pouvais sentir quelque chose au travers. C’est lui ? C’est lui qui… m’a habillée ? Mon estomac se serre. Mon souffle devient plus court, plus hésitant. Il m’a vue nue. Peut-être même me laver. Je me sens glacée. Comme si mon corps m’appartenait un peu moins. Comme si, sans le vouloir, j’avais été offerte à des gestes que je n’ai pas choisis. Même avec la meilleure intention du monde, même avec délicatesse… il m’a touchée. Je détourne les yeux, comme pour fuir cette pensée. Mais elle reste là, accrochée. Je serre les dents. Pas de cris, pas de panique. Pas encore. Ce n’est peut-être rien. Peut-être qu’il a appelé quelqu’un. Une infirmière. La domestique. Mais alors pourquoi ce malaise ne me quitte pas ? Je respire lentement, essaie de reprendre contenance. Puis, doucement, je me dirige vers la porte. J’hésite une seconde, la main sur la poignée. Puis j’ouvre. Le couloir est désert. Spacieux, lumineux, presque trop calme. Une odeur délicieuse lointaine flotte dans l’air, Je sors. Et chaque pas que je fais loin de cette chambre me donne l’impression de me rapprocher de quelque chose… ou de quelqu’un… que je ne suis pas sûre d’avoir envie de retrouver. Je descends lentement les marches. Elles sont larges, recouvertes d’un tapis gris perle qui étouffe le moindre bruit. En bas, je repère une lumière plus chaude, plus vivante. Un bruit discret de vaisselle, ou peut-être le tintement d’un verre qu’on pose. Je m’avance, hésitante, jusqu’à une grande pièce ouverte. C’est la cuisine. Ou plutôt, un mélange étrange entre cuisine et salle à manger. Tout est parfaitement agencé, vraiment comme dans un magazine de décoration : il y a un îlot central en marbre, des rangées de meubles intégrés, et une immense table en bois foncé, dressée avec soin. Deux couverts. Un petit vase avec des fleurs fraîches. Des fruits découpés dans un bol. Tout est là. Comme si on m’attendait. Et il est là, lui aussi. Je m’arrête net. Il se tient debout près de la table, une tasse à la main. Et maintenant que mon esprit est un peu plus clair, je le vois vraiment pour la première fois. Il est grand. Pas seulement par sa taille, mais par cette manière de tenir l’espace. De le dominer sans bouger. Ses cheveux sont noirs, d’un noir profond, presque bleuté sous la lumière. Parfaits, sans être stricts. Ils encadrent un visage aux traits nets, précis, presque trop harmonieux. Mais ce sont ses yeux qui me figent. Vert. Un vert minéral, presque glacé. Comme une forêt figée sous la neige. Ils sont clairs, perçants, et lorsqu’ils se posent sur moi, j’ai l’étrange sensation d’être passée au crible. Il porte un ensemble noir. Sobre, élégant, sans un pli. Rien d’ostentatoire. Mais tout chez lui dégage une forme de maîtrise qui me dérange. Il me sourit doucement, comme si ma présence confirmait une attente. Il pose sa tasse. - Tu es descendue. Je hoche la tête sans répondre. Mon regard glisse encore sur lui, comme malgré moi. Il est beau, oui. Objectivement. Mais il y a quelque chose dans cette beauté, qui m’empêche de me détendre. Je reste près de l’encadrement de la porte, comme si franchir cette ligne invisible allait changer quelque chose. Il s’approche un peu, calmement, sans geste brusque. - J’ai préparé ce que tu aimais… enfin, ce que tu aimes, corrige-t-il. Je fronce légèrement les sourcils. Il parle avec une assurance tranquille, comme si tout ce qu’il dit allait de soi. Mais moi, je ne sais toujours pas qui je suis. Ni ce que j’aime. Je baisse les yeux vers la table dressée. Tout est parfait, une fois encore. Trop parfait. Et lui… il m’attend. Avec ce regard vert qui semble toujours lire un peu trop loin. Il m’indique la chaise face à lui, d’un simple mouvement de tête. - Viens t’asseoir. Sa voix est douce, posée. Pas d’ordre, pas de pression. Et pourtant, je reste figée. Comme si approcher, m’asseoir à cette table, revenait à entrer dans une intimité que je n’ai jamais choisie. Il me regarde, et je sens qu’il perçoit mon hésitation. Je vois son regard glisser sur mes traits, comme s’il cherchait à deviner ce qui me retient. Je baisse les yeux. Mon estomac, lui, ne sait pas jouer la comédie. Il se contracte violemment, proteste. Une crampe sourde me traverse le ventre. J’ai faim. Une faim brute, presque douloureuse. Mon corps, lui, ne ment pas. Deux jours sans manger… Il me l’avait dit. Et à cette odeur qui flotte dans l’air, mes défenses commencent à vaciller. Je fais un pas. Puis un autre. Je tire lentement la chaise et je m’assois, sans le regarder. Même la vaisselle est belle, sobre. Une assiette blanche, un verre d’eau déjà rempli. Je remarque un petit plat de fruits découpés en tranches fines, une assiette encore chaude. Tout a l’air… normal. Presque trop. Je prends la fourchette. Mes doigts tremblent à peine. Et je goûte une bouchée. C’est bon. Léger. Parfaitement assaisonné. Je mâche lentement, presque avec honte. Comme si je trahissais quelque chose en acceptant cette nourriture. Lui ne dit rien. Il me regarde manger patience, les mains jointes devant lui. Il n’y a ni triomphe, ni soulagement dans ses yeux. Juste… de l’attention. Je continue, timidement. Mes gestes sont prudents. Mes pensées, floues. Mais mon corps reprend doucement ses droits. Je ne parle pas. Lui non plus. Et pourtant, entre chaque bouchée, je sens ce poids dans la pièce. Quelque chose d’invisible. Une attente. Une vérité suspendue. Mais pour l’instant, je mange parce que je n’ai rien d’autre à quoi me raccrocher. Je lève à peine les yeux de mon assiette. Mon appétit revient doucement, même si chaque bouchée me semble encore volée à quelque chose que je ne comprends pas. Pourtant, il y a cette gêne persistante… celle d’être observée. Il est là, toujours immobile, assis en face de moi, les coudes posés légèrement sur la table, les doigts croisés devant lui. Je repose ma fourchette un instant, je murmure, presque à contrecœur : - Tu… tu ne manges pas ? Il penche très légèrement la tête, comme surpris par la question. Ou peut-être par le fait que je parle enfin. - Non, dit-il simplement. Pas d’explication. Aucune justification. Son ton est calme, évident, comme si cela ne nécessitait rien de plus. Il reste là, les yeux posés sur moi, et je sens à nouveau ce trouble en moi. Ce décalage entre son apparente bienveillance… et cette retenue trop parfaite. Je ne sais pas quoi répondre. Je ne sais même pas si je dois insister. Alors je baisse de nouveau les yeux vers mon assiette, une tension discrète logée dans la poitrine. Et je continue à manger, plus lentement cette fois. Même si je continue de penser: Pourquoi ne mange-t-il pas avec moi ?
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