Hugo
Cela fait presque deux semaines que Noah est dans mon équipe, et chaque jour qui passe, je me demande pourquoi j’ai choisi un stagiaire aussi… insupportable. Mais si je suis honnête avec moi-même, c’est bien plus que ça. Il y a cette tension, ce jeu de pouvoir entre nous qui dépasse la simple relation employé-employeur. Il me défie, me pousse dans mes retranchements, et je réagis en le critiquant, en pointant la moindre de ses erreurs. C’est une façon de garder le contrôle. Et pourtant… chaque fois que je croise son regard, ce contrôle me semble fragile, presque illusoire.
Ce matin, alors que je relis un rapport que Noah m’a remis, Léo-Paul entre dans mon bureau sans frapper, comme à son habitude. Il s’installe dans le fauteuil en face de moi, les bras croisés, avec un sourire en coin.
— Tu comptes encore passer ta journée à fixer ce rapport comme si c’était un plan pour sauver le monde ? ironise-t-il.
Je lève les yeux au ciel, refermant le dossier avant de le poser sur le bureau.
— Noah m’a encore remis un rapport bourré de détails inutiles. Ce gamin passe plus de temps à embellir qu’à aller droit au but. Ça m’exaspère.
Léo-Paul éclate de rire, posant un coude sur le bord de mon bureau.
— Ah, le fameux stagiaire Belair. T’es sûr que t’as pas embauché ton double de jeunesse ? Parce que, de l’extérieur, on dirait que vous avez tous les deux ce besoin viscéral de gagner à chaque échange.
Je fronce les sourcils, mais son commentaire me fait réfléchir plus que je ne voudrais l’admettre.
— Je n’étais pas comme lui, protesté-je, un peu agacé. J’étais… plus discipliné, plus concentré.
— Plus coincé, surtout, réplique Léo-Paul en ricanant. Allez, Hugo, admet-le. Ce gamin te déstabilise, et c’est pour ça que tu passes ton temps à le critiquer. S’il t’était indifférent, tu ne réagirais pas comme ça.
Je ne dis rien, préférant détourner le regard. Léo-Paul se contente de sourire, visiblement amusé de me voir dans cet état.
— Peut-être que ce que tu ressens pour ce cher Noah va au-delà de l’agacement professionnel, hein ? Un peu d’attirance, peut-être ? ajoute-t-il avec un clin d’œil provocateur.
Je secoue la tête, tentant de masquer mon embarras. Léo-Paul, toujours à lire en moi comme dans un livre ouvert.
— Tu sais très bien que c’est impossible. Il est mon employé, et… c’est bien plus que ça.
— Ah, les fameuses limites professionnelles, dit-il en prenant un ton dramatique. Et donc, t’as trouvé la solution magique pour ne pas y céder : le critiquer jusqu’à ce qu’il explose ?
Je reste silencieux, car au fond, il a raison. Mes critiques, mes remarques acerbes… c’est bien plus qu’une simple évaluation de son travail. C’est ma façon de garder mes distances, de ne pas céder à cette attraction que je commence à reconnaître.
Léo-Paul me donne une tape amicale sur l’épaule avant de se redresser.
— Allez, vieux. Fais ce que tu veux, mais rappelle-toi que parfois, ce qu’on essaie de contrôler finit par nous échapper. Et puis… je serai là pour te dire "je te l’avais bien dit" quand tu te rendras compte que ce gamin a retourné ton cerveau.
Je laisse échapper un soupir en le regardant sortir, me laissant seul avec mes pensées. Ce qu’il dit est vrai, mais je refuse d’admettre que cette attirance existe. C’est… trop risqué.
Plus tard dans la journée, alors que je prends une pause, mon téléphone affiche une notification d’Essentia. VersLibre m’a envoyé un message, et je ressens ce soulagement habituel en voyant son pseudonyme apparaître sur mon écran. Depuis quelques jours, notre amitié a pris une tournure plus intime, plus sincère. Avec lui, je peux être moi-même, sans cette façade professionnelle, sans devoir jouer un rôle.
VersLibre : Encore une de ces journées où j’ai l’impression de marcher sur une corde raide. Cette personne au travail… je me rends compte que je fais tout pour la provoquer, juste pour ne pas céder.
Je souris, car ses mots font écho aux miens. Il y a une étrange alchimie dans nos conversations, comme si nous partagions les mêmes doutes, les mêmes peurs.
Athanor : Je comprends. Moi aussi, il y a quelqu’un qui m’obsède au point de me pousser à bout. Pour garder mes distances, je le critique, j’essaie de le repousser. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour garder le contrôle.
Une part de moi ressent une étrange consolation en partageant cette confession. VersLibre est la seule personne avec qui je peux parler de cette attirance interdite, ce lien trouble que je ressens sans jamais oser l’avouer.
VersLibre : Parfois, je me demande si ce n’est pas ce jeu de provocation qui rend les choses si intenses. Comme si, sans cela, tout deviendrait… réel.
Je souris, touché par ses mots. Lui aussi se débat avec cette même contradiction, cette attirance mêlée de frustration.
Athanor : Peut-être. Peut-être que ce jeu est notre façon de nous avouer ce qu’on ressent, sans jamais le dire. Tant qu’on reste dans cette guerre froide, on garde le contrôle. Mais qui sait combien de temps cela peut durer…
Les mots coulent facilement avec VersLibre, comme si nos conversations nous permettaient de dénouer nos émotions, d’y voir plus clair. Cette amitié inattendue est devenue mon refuge, un espace où je peux me libérer de ce que je ressens pour Noah sans jamais nommer son identité.
VersLibre : Merci de m’écouter. Ça fait du bien de partager ça avec quelqu’un qui comprend vraiment.
Athanor : La vie est pleine de lignes floues. Parfois, elles sont là pour nous rappeler ce que l’on désire vraiment. Prends soin de toi, VersLibre.
Je repose mon téléphone, un sentiment étrange de paix m’envahissant. Nos conversations m’aident à me recentrer, à trouver un équilibre. C’est comme si, à travers ce lien anonyme, je pouvais me libérer de mes doutes sans pour autant briser mes limites.
En fin de journée, alors que je me dirige vers la sortie, je tombe sur Noah dans le couloir. Comme d’habitude, il ne manque pas de me lancer un regard provocateur, un sourire en coin.
— Bonne soirée, Monsieur Moreau. Essayez de ne pas trop vous en faire pour les rapports "mal présentés".
Je croise les bras, un sourire amusé apparaissant malgré moi.
— Je tâcherai d’y survivre, Belair. En espérant que demain, vous ayez enfin compris l’importance de la rigueur.
Il me lance un regard de défi avant de s’éloigner, et je reste là, le cœur battant, incapable de comprendre ce feu qui brûle sous nos provocations. Ce jeu est devenu une part de moi, un duel constant qui me rappelle chaque jour ce que je ressens, malgré moi.
Et pour la première fois, je me demande si ce jeu de pouvoir n’est pas en train de devenir quelque chose de bien plus dangereux.